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            <title>LEIBNIZ: UNITÉ ET MULTIPLICITÉ À LA LUMIÈRE DE L’ARCHITECTONIQUE DISJONCTIVE </title>              
            <author><name>André</name>
               <surname>Robinet</surname>
            </author>
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            <authority>ILIESI-CNR</authority>
            <availability>
               <p>Biblioteca digitale Progetto Agorà</p>
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               <title level="m">LEIBNIZ: UNITÉ ET MULTIPLICITÉ À LA LUMIÈRE DE L’ARCHITECTONIQUE DISJONCTIVE </title>
               <author>André Robinet</author>
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               <publisher>Leo S. Olschki Editore</publisher>
               <editor/>
               <pubPlace>Roma</pubPlace>
               <idno type="isbn"/>
               <biblScope> pp.1-14, (Collana Lessico Intellettuale Europeo, LXXXIV)</biblScope>
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            <docAuthor>André Robinet</docAuthor>
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               <titlePart>LEIBNIZ: UNITÉ ET MULTIPLICITÉ À LA LUMIÈRE DE L’ARCHITECTONIQUE DISJONCTIVE</titlePart>
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            <p>«Quod vitae sectabor iter!». Je voudrais, étant donné les lieux où le<lb/>destin
            m’amène, partir, non de la <hi rend="italic">Théodicée,</hi> mais de ce <hi
               rend="italic">Phoranomus </hi><lb/>qui fut composé à Rome au début de l’automne 1689.
            Leibniz prenait pour<lb/>cadre, pour personnages et pour thèmes les lieux romains, les
            académiciens<lb/>de Rome et leurs problèmes galiléens. Avatar des années 1690 de
            l’Accade-<lb/>mia dei Lincei, l’Accademia fisico-matematica de Ciampini se montre fort
            ac-<lb/>cueillante envers Leibniz, aussi bien que l’Academia
               mathematica de Quar-<lb/>taroni. On siégeait alors dans l’immeuble de Ciampini
            situé derrière Sant’A-<lb/>gnese, mais aussi au palais Federico Cesi, à deux pas de là,
            via della Mas-<lb/>chera d’Oro, là où Galilée avait effectué ses expériences romaines.
            C’est à<lb/>l’angle de ces petites rues qui bordent la <hi rend="italic">piazza
               Navona</hi> que Leibniz avait<lb/>installé son quartier général, dans un <hi
               rend="italic">Caffé-haus</hi> qui portait pour enseigne<lb/>celle de la rue «della
            Pace». Le <hi rend="italic">Phoranomus</hi> en témoigne: «Sed ea, ni fal-<lb/>lor, fuit
            sententia magni Galilaei, quae experimentis quoque in Academia<lb/>nostra sumtis in his
            ipsis aedibus stabilita est». Le futur créateur de l’Aca-<lb/>démie de Berlin en faisait
            un concile scientifique mondial puisqu’il y retrou-<lb/>vait Auzout qu’il avait connu à
            l’Académie des Sciences de Paris, Bianchini<lb/>qui deviendrait membre de la Royal
            Society, Grimaldi alors en mission à<lb/>Rome pour le compte du Tribunal des
            mathématiques de Pékin.</p>
            <p>Le<hi rend="italic"> Phoranomus</hi> a cet avantage de présenter un état de la
            question de<lb/>l’unité et de la multiplicité des phénomènes en langage
            physico-mathéma-<lb/>tique. Multiplicité a son sens plein en ce domaine des relations
            intra-univer-<lb/>selles qui concernent tous les phénomènes observables et
            expérimentables<lb/>qui peuvent se présenter à la pensée académicienne. Le
            Phoranomus<lb/> adopte, vu l’auditoire, le lexique et les concepts galiléens des forces
            mortes<lb/>et des forces vives pour les retourner contre Descartes, non sans
            quelque<lb/>ménagement étant donné la présence d’Auzout. La statique archimédienne,</p>
         <pb n="2" facs="UNITA/UNITA_2.jpg"/>
            <p>la question des centres de gravité, l’accès a une statique non archimédienne<lb/>et à
               la transmission du choc des corps, le passage à la phoronomie qui per-<lb/>met à
               Leibniz de développer ses propres concepts de «conatus» et d’«impe-<lb/>tus» sans
               heurter les galiléens, l’étude de la résistance du milieu et de la ba-<lb/>listique,
               procurent une synthèse du savoir leibnizien académique. Il pré-<lb/>sente au début du
               second dialogue son auto-critique anti-atomiste, ses rè-<lb/>gles du mouvement
               uniforme et l’estime genérale des forces. Les concepts<lb/>unificateurs du multiple
               sont précisés et les lois de la nature apportent au<lb/>divers de l’observation et de
               l’expérience une unité qui semble dépasser ce<lb/>que Galilée avait conquis en ce
               domaine.</p>
            <p>Or il se trouve que le <hi rend="italic">Phoranomus</hi> reste inachevé parce que
               Leibniz<lb/>vient de dépasser Leibniz. C’est en octobre 1689 que des feuillets
               pirates<lb/>commencent à développer, sur le papier même du <hi rend="italic"
                  >Phoranomus</hi>, au sujet<lb/>des irrégularités et des incompatibilités entre les
               27 règles établies dans l’es-<lb/>prit de ce que Leibniz appelait encore «la nouvelle
               mécanique». Il avait en<lb/>effet entrepris le <hi rend="italic">Phoranomus</hi>
               comme un ouvrage de synthèse déduit sur<lb/>les bases du <hi rend="italic">De
                  concursu corporum</hi> de 1678 qui l’avait conduit à prendre<lb/>pour règle
               générale la formule <hi rend="italic">mv².</hi> Or le principe de conservation de
               la<lb/>même quantité de force ne permet pas de déduire les phénomènes qui
               sont<lb/>relatifs à la conservation d’une force naturelle en exercice pendant un
               cer-<lb/>tain temps. Réaliser l’unité du multiple phénoménal par la voie légale
               n’est<lb/>déjà pas aisé puisque la loi de conservation de la force, qui met à mal les
               rè-<lb/>gles cartésiennes et le principe général de conservation de la même
               quantité<lb/>de mouvement (<hi rend="italic">mv</hi>) ne rend compte que des
               mouvements violents. Il im-<lb/>porte, pour l’étude du mouvement naturel d’en venir à
               considérer non plus<lb/>l’instantanéité du choc, mais le temps que dure un effet
               continu. Force se-<lb/>rait ainsi d’en revenir à la considération de <hi
                  rend="italic">mv</hi>, assortie d’un facteur tempo-<lb/>rel de durée de
               l’effet.</p>
            <p>L’échec du <hi rend="italic">Phoranomus</hi> vient donc de l’effort poursuivi pour
               rendre<lb/>compte par l’unité d’une loi de la généralité de phénomènes divers.
               L’écrit<lb/>implose en son milieu, libère le concept de conservation de l’action
               pour<lb/>l’étude du mouvement essentiel. Les développements de ce nouveau
               point<lb/>de vue sont à l’origine de la <hi rend="italic">Dynamica</hi> durant
               l’automne 1689. A l’arrivée à<lb/>Florence, le manuscrit est suffisamment avancé pour
               que Bodenhausen s’en<lb/>empare, entreprenne la copie dans le but de faire publier
               l’ouvrage par la<lb/>Cour de Cosimo III. Ce n’est que par d’ultimes feuillets envoyés
               de Veni-<lb/>se que la <hi rend="italic">Dynamica</hi> prendra sa forme, je ne puis
               dire définitive. Car là en-<lb/>core la tentative de saisie unitaire des phénomènes
               d’expérience intra-mon-<lb/>daine sera sans cesse remodelée, publiée par bribes qui
               en modifieront pro-<lb/>gressivement les expressions. La recherche de l’unité des
               phénomènes par<lb/>la voie légale permet de riches entretiens avec les galiléens et
               engendre</p>
         <pb n="3" facs="UNITA/UNITA_3.jpg"/>
            <p>même la sombre tentative de former un groupe de pression pour obtenir la<lb/>levée
               des interdits qui frappent Copernic et Galilée, tractations conduites<lb/>au <hi
                  rend="italic">Caffé-haus</hi> «della Pace», qui remonteront jusqu’au sommet de
               l’État<lb/>pontifical.</p>
            <p>Or ni le <hi rend="italic">Phoranomus,</hi> ni la <hi rend="italic">Dynamica</hi> ne
               font allusion à l’au-delà<lb/>métaphysique que le <hi rend="italic">Specimen
                  dynamicum</hi> de 1695 mettra lucidement en<lb/>positon. Il faut dire que les
               interlocuteurs de Leibniz eussent été surpris par<lb/>ce langage, voués par leur
               idéologie à un aristotélisme très scolastique. C’est<lb/>que leur manière
               métaphysique de saisir l’unité des phénomènes passe au-<lb/>tant et plus par la voie
               d’une nature que par celle d’une loi. Le leibnizia-<lb/>nisme n’est pas un
               positivisme. Autant les principes qui unifient la multipli-<lb/>cité et la diversité
               des phénomènes relatifs au mouvement essentiel et au<lb/>mouvement violent sont
               efficaces en tant que paradigmes légalistes à portée<lb/>pratique, autant ils
               laissent béante la question de la réalité naturelle de ces<lb/>phénomènes. On n’a pas
               autorité pour conclure des structures bien réglées<lb/>des phénomènes universels à la
               nature de ce qui est réglé, ni même à la<lb/>seule phénoménalité des corps. Le
               réglage épistémique du phénomène est<lb/>une preuve en faveur de sa réalité, mais à
               quelles conditions peut-il permet-<lb/>tre de décider au sujet de la «res»? On
               pourrait se contenter d’y voir une<lb/>simple unité de convention, purement
               idéalistique, répondant par là à l’i-<lb/>déalité des concepts mathématiques, mais le
               fait est que Leibniz fait un pas<lb/>vers des considérations métaphysiques que le <hi
                  rend="italic">Specimen dynamicum</hi> rendra<lb/>publiques en distinguant les
               forces dérivatives dont s’occupe la dynamique<lb/>des forces primitives qui relèvent
               de la métaphysique.</p>
            <p>Or Leibniz n’aurait pas été pris au dépourvu pour engager des discus-<lb/>sions dans
               le camp romain, puisqu’il dispose d’automates systémiques adap-<lb/>tés au langage et
               aux concepts de la scolastique aristotélicienne. Il est capa-<lb/>ble d’argumenter en
               fonction de ces concepts hylémorphiques qu’il a remis<lb/>en circulation tout en leur
               conférant un nouveau contenu épistémique. Il<lb/>n’eût pas plus été gêné
               d’entreprendre la discussion avec un cartésien<lb/>comme Auzout dans la langue du
               dualisme substantialiste. Car l’architecto-<lb/>nique disjonctive permet une doublé
               approche de la problématique méta-<lb/>physique de l’unité et de la multiplicité.</p>
            <p>Pour rester sur le terrain hylémorphique, les lettres à Arnauld qui enca-<lb/>drent
               le séjour romain, réhabilitent les concepts hylémorphiques car, depuis<lb/>l’été
               1679, le fondement métaphysique de la nature se dote d’un rappel des<lb/>formes
               substantielles. Avec Fardella, à Venise, Leibniz essaiera le terme<lb/>«entéléchie»
               avant de le rendre public en 1692, puis viendra la monade en<lb/>1696 et le «vinculum
               substantiale» en 1712. Autour de ces notions rénovées<lb/>dans leur contenu et
               conceptuellement integrées aux nouvelles formes du<lb/>savoir, Leibniz construit des
               automates systémiques, conversationnellement</p>
         <pb n="4" facs="UNITA/UNITA_4.jpg"/>
            <p>adaptés à la mentalité hylémorphique et tendant à exprimer de mieux en<lb/>mieux la
               manière dont l’unité enveloppe la multiplicité. Néanmoins, sous la<lb/>forme reste la
               matière première, sous  l’<hi rend="italic">en</hi> reste le divers, sous la
               monade<lb/>subsiste souvent un emploi hylémorphique du <hi rend="italic">monas</hi>,
               et sous le «vincu-<lb/>lum», il faut rechercher la substance.</p>
            <p>Les deux termes de l’hylémorphie comme les deux concepts d’âme et<lb/>de corps sont
               réalistiquement considérés et c’est leur conjonction ou leur<lb/>union qui fait
               l’unité du composé substantiel. On retrouve à ce niveau les<lb/>problématiques
               initiales du <hi rend="italic">De Principio individui</hi> qui dressait la
               dichoto-<lb/>mie des compositions possibles de la forme et de la matière. Sur un
               tel<lb/>plan, le problème de l’un et du multiple est géré en fonction de l’une
               des<lb/>deux composantes, la <hi rend="italic">morphè</hi> ou <hi rend="italic">
                  l’ulè,</hi> la perfection ou l’imperfection,<lb/>l’un central ou l’un dérivé, le
               lien hypothétique ou le lien substantiel. L’u-<lb/>nité relève toujours d’une dualité
               ontologique, même si c’est la forme qui<lb/>la confère à la matière. On comprend que
               la récupération d’entéléchie ou<lb/>de monade notamment permette de changer les
               données du problème en<lb/>exprimant par <hi rend="italic">l’en</hi> et par le <hi
                  rend="italic">monas</hi> un point métaphysique unitaire do-<lb/>minant. Fallait-il
               pour autant que le multiple sortit du champ réalisti-<lb/>que et devint le pur
               phénomène d’une conscience autre, seule réelle? La<lb/>disjonction architectonique
               intervient précisément pour refuser au multi-<lb/>ple toute détermination
               réalistique. Si, comme l’exprimeront les lettres à<lb/>Des Bosses, les corps ne sont
               que des phénomènes voués au multiple,<lb/>alors il ne reste que les unités pour
               constituer les racines de l’ontologie<lb/>idéalistique:  l’<hi rend="italic">en</hi>
               de l’entéléchie et le <hi rend="italic">monos</hi> de la monade prennent
               alors<lb/>leur sens strict, évident depuis la période parisienne qui définissait les
               «va-<lb/>ria» comme «a me percipiuntur».</p>
            <p>Ce qui fait problème à ce niveau de l’analytique des concepts leibni-<lb/>ziens,
               c’est ce syntagme de «substance simple». Leibniz fut long à l’adopter.<lb/>Tant que
               le concept de simple est associé a la conception atomistique de<lb/>l’unité, on ne
               pouvait avoir à faire qu’à une multiplicité du semblable. C’é-<lb/>tait en
               rédupliquant le même que Démocrite ou Lucrèce obtenaient le diffé-<lb/>rent. L’autre
               n’était jamais dissemblable, tous les êtres de l’univers résultant<lb/>d’une
               sommation arithmétique  d’<hi rend="italic">uns</hi> diversement disposés. Une
               altérité qui<lb/>ne provient que de la disposition des parties ne conduit pas à une
               véritable<lb/>unité. Elle ne peut que provoquer un incessant retour au même. Dans
               une<lb/>lettre écrite à Rome même au jésuite Casati, Leibniz explique que la
               déter-<lb/>mination spatiale est insuffisante pour épuiser le concept d’un. Il y faut
               une<lb/>détermination interne. Il n’y a pas de détermination suffisante purement
               ex-<lb/>trinsèque, venant de la quantité ou de la spatialité. Car l’univers
               leibnizien<lb/>se veut tout autre. Le simple ne suit en rien le modèle atomiste. Il
               est sim-<lb/>ple par sa puissance unifiante et telle est la simplicité d’une
               multiplicité iné-</p>
         <pb n="5" facs="UNITA/UNITA_5.jpg"/>
            <p>tendue et insensible. Or tant que le terme de simple ne portait que le sens<lb/>du
               même et de l’uniforme, il était impensable de le faire fonctionner
               syntag-<lb/>matiquement avec une substance qui devait et receler la source vitale
               de<lb/>toutes ses perceptions et appétitions, et se différencier radicalement de
               tou-<lb/>tes les autres par son point de vue.</p>
            <p>Comment est obtenue la suprématie conceptuelle de l’un sur le multi-<lb/>ple,
            puisqu’on est conduit à une rupture idéalistique entre le champ des<lb/>phénomènes et
            leur racine réalistique dans l’un? Examinons encore la défi-<lb/>nition de <hi
               rend="italic">monas</hi> telle que la tentent les Principes de la nature et de la
            grâce<lb/> (PNG), § 1 , au moment où se compose la <hi rend="italic">Monadologie</hi> en
            l’été 1714.<lb/>
            <hi rend="italic">«Monas</hi> est un mot grec qui signifie à peu près l’unité ou plutôt
            ce qui n’est<lb/>qu’un». Cette première rédaction est doublement hésitante: entre unité
            et<lb/>un, entre l’à peu près et le sens fort. C’était là une interpolation
            étymolo-<lb/>gique rajoutée en premier jet, qui est aussitôt barrée et renforcée par
            cette<lb/>définition assertorique: «qui signifie ce qui est un». Or cette seconde
            for-<lb/>mule laisse un regret en ce qui concerne l’unité, puisque la copie
            terminale<lb/>rajoute: «qui signifie l’unité ou ce qui est un». Il semble donc que <hi
               rend="italic">un</hi>, au<lb/>passé trop atomiste peut-être, ne suffise pas pour que
            s’équilibre l’expres-<lb/>sion recherchée et qu’il faille faire appel à un au-delà à
            l’arithmétique en<lb/>rappelant <hi rend="italic">unité</hi>, qui apporte plus de
            potentiel lexical et de clarté concep-<lb/>tuelle à ce dont il s’agit. L<hi
               rend="italic">'unité</hi> exprime ce que chaque <hi rend="italic">un</hi> comporte
            de<lb/>multiple grâce à cette simplicité qui rend admissible la diversité du
            multiple<lb/>dans l’un.</p>
            <p>Dès lors, les arguments échangés dans la polémique entre Zénon et Par-<lb/>ménide
            reprenaient toute leur actualité. A se demander même si Leibniz n’a<lb/>pas rouvert son
            Platon au moment de composer les <hi rend="italic">PNG</hi> et la Monadolo-<lb/>gie. De
            la première hypothèse positive parménidienne «l’un est», Leibniz<lb/>paraît avoir tiré
            un excellent parti. On y retrouve même le «il faut» et le «il<lb/>y a»: «Or ce qu’il
            faut, dit Parménide, ce n’est pas plusieurs, c’est un qu’il<lb/>faut qu’il soit». Et cet
            un, je cite: «s’il n’a point de parties, il ne saurait avoir<lb/>ni commencement, ni
            fin, ni milieu [...] et sans figure par conséquent...»<lb/>
            <hi rend="italic"> (Parménide</hi>, 137 d-e). Je ne veux pas ici pousser cette
            schématisation histo-<lb/>rique et structurale qui rend ces deux écrits hautement
            redevables à la suite<lb/>des raisons platoniciennes, mais les remarques qui suivent en
            restent étroi-<lb/>tement dépendantes.</p>
            <p>L’admission de deux genres d’être, expressément référée à la scolas-<lb/>tique
               hylémorphique quand l’interlocuteur est Arnauld, est ancrée histori-<lb/>quement dans
               un <hi rend="italic">distinguo</hi> que respectent les «philosophes ordinaires».
               Ils<lb/>distinguent deux formes de l’être et deux formes de l’un: «unum per
               se»,<lb/>«unum per agregationem». D’autres couples lexicographiques appuient
               ce<lb/>rappel historique: forme substantielle et forme accidentale, mixte
               imparfait</p>
         <pb n="6" facs="UNITA/UNITA_6.jpg"/>
            <p>et mixte parfait, «naturalia» et «artificialia» (GP II, 96). Cette structure
               op-<lb/>positionnelle est donc traditionnelle et détermine par rapport à l’être
               ce<lb/>qu’il peut y avoir d’unité. Leibniz estime qu’il prend ces termes «à peu
               près<lb/>de la même façon». Si l’on raisonne selon l’hypothèse réalistique de la
               dis-<lb/>jonction architectonique, on est même très près du sens reçu. Mais si on
               rai-<lb/>sonne selon le membre idéalistique de la disjonction, alors l’«unum per
               se»<lb/>et l’«unum per aggregationem» ne sont plus sur le même plan de l’être,
               car<lb/>idéalistiquement, il n’y a d’être rèel et véritable que l’«unum per se»,
               qui<lb/>confère à l’être par agrégation ce qu’il peut avoir de réalité mentale
               et<lb/>imaginaire.</p>
            <p>Joignons à la preuve historique par le fait lexicographique, la preuve de<lb/>fait
               psychologique, longuement exposée dans les <hi rend="italic">Nouveaux Essais.</hi>
               «Une<lb/>multitude dans l’unité ou dans la substance simple n’est autre chose que
               ce<lb/>qu’on appelle la perception» (<hi rend="italic">Mon.</hi> § 14). Il s’ensuit
               que les «varia» qui ap-<lb/>paraissent au «cogito» («varia a me cogitantur») s’y
               réfèrent hors étendue<lb/>comme à la source de leur unité spatio-temporelle. «Nous
               expérimentons<lb/>nous-mêmes une multitude dans la substance simple, lorsque nous
               trouvons<lb/>que la moindre pensée dont nous nous apercevons enveloppe une
               variété<lb/>dans l’objet» (§ 18). Mais c’est ici cette approche par le pensant qu’il
               fau-<lb/>drait dépouiller selon les <hi rend="italic">Nouveaux Essais (NE).</hi>
            </p>
            <p>Mais trêve de telles preuves de fait. Leibniz précise pour Arnauld que<lb/>cela ne
               conduit pas au fond du problème: «Je prends les choses de bien<lb/>plus haut et
               laissant les termes, je crois que là où il n’y a que des êtres par<lb/>agrégation, il
               n’y aura pas même des êtres réels [...] Je n’accorde pas qu’il<lb/>n’y ait que des
               agrégés de substance [...] Il n’y aura point du tout de réalité<lb/>si chaque être
               dont il est composé est un être par agrégation» (GP II, 96).<lb/>L’ensemble de
               nombreux textes qui abordent cette question selon la termi-<lb/>nologie de départ de
               la <hi rend="italic">Monadologie</hi> permet d’établir une «tabula» qui<lb/>fait
               fonctionner des hypothèses que le <hi rend="italic">Parménide</hi> a déjà
               examinées.</p>
            <p>Désignons par S l’«unum per Se» et par A l’«unum per Aggregationem».</p>
            <p>
            <hi rend="italic">1er cas.</hi> Tout être est A, aucun être n’est S.</p>
            <p>On tombe alors dans les hypothèses héraclitéennes que Leibniz dénon-<lb/>cera en
               ouvrant le <hi rend="italic">Treatise</hi> de Berkeley. S’il n’y a que des agrégés,
               il n’y a<lb/>rien par rapport à quoi ils peuvent être dits agrégés. On est dans le
               pur<lb/>multiple et dans les séries phénoménales infinies sans recours
               substantiel.<lb/>On peut constituer de cette façon un tout ou des touts, qui ne sont
               pas<lb/>pour autant des unités «per se»: «Ainsi des parties peuvent constituer
               un<lb/>tout, soit qu’il ait ou qu’il n’ait point une unité véritable. Il est vrai que
               le<lb/>tout qui a une véritable unité peut demeurer le même individu à la
               rigueur»<lb/>(GP II, 120).</p>
         <pb n="7" facs="UNITA/UNITA_7.jpg"/>
            <p>
            <hi rend="italic">2ème cas.</hi> Tout être est S, aucun être n’est A.</p>
            <p>On observe aussi le passage à la limite inverse. Dans l’hypothèse où il<lb/>n’y
               aurait que des unités réelles sans agrégés, «elles seraient sans fonction
               et<lb/>n’auraient rien à représenter». La généralisation de l’«unum per se»
               sup-<lb/>prime le système relationnel entre les <hi rend="italic">uns.</hi> Les
               unités n’ont plus rien qui les<lb/>entr’expriment. Ce qui reviendrait au système
               atomiste, bloqué dans des<lb/>
               <hi rend="italic">uns</hi> sans participation. On peut alors passer à l’échange de
               réciprocité indis-<lb/>pensable et imaginer les deux propositions suivantes.</p>
            <p>
            <hi rend="italic">3ème cas.</hi> Quelque être est S, donc quelque être est A.</p>
            <p>Cette démarche est celle du début des <hi rend="italic">PNG</hi>. Tout se passe comme
               si<lb/>on admettait d’abord les simples et qu’on en déduisait les composés. Le
               «il<lb/>y a» commande alors au composé par un conditionnel «il y aurait».
               Cette<lb/>formulation est nette: «Ainsi, sans les simples, il n’y aurait point de
               compo-<lb/>sés [...] Et il faut bien qu’il y ait des substances simples partout parce
               que<lb/>sans les simples, il n’y aurait point de composé» (<hi rend="italic"
               >PNG</hi>, § 1). On se donne<lb/>ici les simples et on en prévoit hypothétiquement
               les composés.</p>
            <p>
            <hi rend="italic">4ème cas.</hi> Quelque être est A, donc quelque être est S.</p>
            <p>Cette démarche est par contre celle de la <hi rend="italic">Monadologie</hi>, de
               même<lb/>date. Elle est la plus courante: «Et il faut qu’il y ait des substances
               simples<lb/>puisqu’il y a des composés» (<hi rend="italic">Mon</hi>. § 2). «S’il y a
               des agrégés de substance, il<lb/>faut bien qu’il y ait aussi des véritables
               substances dont les agrégés résul-<lb/>tent» (GP II, 96). On entre alors dans le cas
               du «il faut ... il y a», mais en<lb/>s’apercevant qu’il est réversible puisque la
               disposition phrastique inverse est<lb/>repérée.</p>
            <p>Il ne faudrait donc pas, comme c’est le fait dans certaines polémiques,<lb/>extraire
               la <hi rend="italic">Monadologie</hi> du reste de l’oeuvre comme si c’était un
               palim-<lb/>pseste émiétté découvert dans quelque grotte du Harz et ne comportant
               de<lb/>lisible que son article 2. On voit déjà par ce tableau que l’environnement
               lo-<lb/>gique procède par variations. Mais de plus dans ces endroits nombreux
               où<lb/>s’affrontent la multiplicité et l’unité, deux types de précisions sont
               repéra-<lb/>bles qui articulent la relation du «il faut» au «il y a».</p>
            <p>D’abord l’énonciation performative qui introduit la conjonction de l’un<lb/>et du
               multiple prend différentes formes. «Ce n’est pas une opinion» est-il<lb/>déclaré à
               Arnauld: on peut donc estimer que c’est une relation fondée en<lb/>raison. On trouve
               une forme d’assentiment: «je crois que là où il n’y a que<lb/>des êtres par
               agrégation, il n’y aura... (GP II, 96). «J’admets effectivement<lb/>les principes de
               vie répandus par toute la nature, puisque ce sont des sub-</p>
         <pb n="8" facs="UNITA/UNITA_8.jpg"/>
            <p>stances indivisibles ou bien des unités, comme les corps sont des
               multitudes<lb/>sujettes à périr par la dissolution de leurs parties» (GP VI, 539). On
               trouve<lb/>une forme d’inférence: «J’infère qu’il n’y a pas plusieurs êtres là où il
               n’y en<lb/>a pas un qui soit véritablement un être» (GP II, 118). Cette affirmation
               re-<lb/>lève d’un jugement: «il y a lieu de juger qu’il y a une infinité d’âmes qui...»<lb/>
               <hi rend="italic">(NE</hi> III, VI, § 24). Elle prend aussi une forme disjonctive:
               «ou bien il faut<lb/>avouer qu’on ne trouve aucune réalité dans les corps, ou bien il
               faut recon-<lb/>naître quelques substances qui aient une véritable unité» (GP II,
               96).</p>
            <p>On peut retirer de ces formules quelles qu’elles soient que l’essentiel<lb/>consiste
               dans l’assertion qu’introduisent ces formes de parole: «il y a ... il<lb/>faut qu’il
               y ait». Or ce «il y a» résulte en tous les cas d’une attitude de la<lb/>pensée qui
               s’estime en droit de juger sur le sens cognitif du «il y a ... il<lb/>faut». Une
               telle conclusion résulte d’un jugement de raison suffisante et<lb/>non d’un jugement
               de raison nécessaire. Il n’est pas appuyé sur une non-<lb/>contradiction, ni sur une
               identité formelle, comme on va le préciser. Car<lb/>une seconde sèrie de précisions
               concerne la liaison logique entre le «il y a»<lb/>de l’agrégé et le «il faut» qui
               conclut au «per se».</p>
            <p>On ne peut que relever l’ampleur de l’appel au verbe «supposer» qui<lb/>intervient
               dans les justifications données. «Car toute multitude suppose l’u-<lb/>nité» (GP II,
               118); «toute multitude suppose des véritables unités» (GP<lb/>VII, 552); «car tout
               être par agrégation suppose des êtres doués d’une véri-<lb/>table unité» (GP II, 96);
               «tout amas réel suppose des substances simples ou<lb/>des unités réelles» <hi
                  rend="italic">(NE</hi> IV, III, § 1); «là où il y a plusieurs ou la
               multitude,<lb/>il faut qu’il y ait aussi des unités, car la multitude ou le nombre
               est composé<lb/>d’unités» (GP VII, 557); «puisqu’il n’y a point de multitudes sans de
               vérita-<lb/>bles unités» (GP II, 96, 97; VII, 552). La clé rationnelle de la formule
               relève<lb/>donc d’une supposition: encore convient-il de recourir au sens plus
               méta-<lb/>physique qu’hypothétique de la supposition. La multitude pose
               comme<lb/>substance des unités.</p>
            <p>L’explication la plus serrée qu’on puisse repérer est la suivante: «Il s’a-<lb/>git
               d’une proposition identique qui n’est diversifiée que par l’accent, savoir<lb/>que ce
               qui n’est pas véritablement <hi rend="italic">un</hi> être, n’est pas non plus un <hi
                  rend="italic">être</hi>» (GP<lb/> II, 97). Si le fondement de la relation «il y a ...
               il faut...» repose dans une<lb/>identité, on est dans le champ d’un principe de
               raison nécessaire; mais cette<lb/>proposition identique est diversifiée par l’accent!
               Ce n’est donc pas une<lb/>proposition identique au sens de A est A, mais qui fait
               intervenir un diffé-<lb/>rentiel atténué ou souligné.</p>
            <p>Qu’est-ce qu’une proposition identique diversifiée par l’accent? Dans<lb/>une table
               de définition des «signes» l’«accentus» est défini comme «syllabae<lb/>elevatio in
               vocabulo» (C, 498). L’«elevatio» est ici provoquée par un terme<lb/>souligné. Mais
               quel est la structure logique d’une telle pratique?</p>
         <pb n="9" facs="UNITA/UNITA_9.jpg"/>
            <p>A cette formule appartient la relation de réciprocité: «l’un et l’être sont<lb/>des
               choses réciproques»; «ens et unum convertuntur». Mais dans cette réci-<lb/>procité,
               on distingue un «notius», une priorité qui revient au terme relevant<lb/>de l’un. Que
               ce soit la priorité grammaticale: «le pluriel suppose le singu-<lb/>lier». Que ce
               soit la priorité arithmétique: «il ne saurait y avoir de nombre<lb/>s’il n’y a des
               unités» (GP VII, 560). Que ce soit la priorité logique: «car être<lb/>particulier ou
               universel ne fait rien à l’unité ou plutôt il serait plus aisé que<lb/>l’unité soit
               dans le particulier» (GP VII, 558). Cette priorité est essentielle:<lb/>«là où il n’y
               a pas un être, il y aura encore moins plusieurs êtres» (GP II,<lb/>97). Cette
               priorité est réelle: «Il n’y a nulle réalité sans une véritable unité»<lb/>(GP II,
               97); «parce qu’il ne tient sa réalité que de ceux dont il est com-<lb/>posé» (GP II,
               96). Cette priorité est enfin idéelle. Car une telle distribution<lb/>des relations
               de l’un et du multiple sur un même plan, celui de deux con-<lb/>cepts relevant d’une
               architectonique moniste, est en fait biaisée. Car, archi-<lb/>tectoniquement, l’«unum
               per se» et l’«unum per agregationem» ne se trou-<lb/>vent pas projetés sur le même
               plan ontique, mais reposent sur un décalage<lb/>entre le réel attribué à l’un et le
               mental dont relève l’agrégé. «J’ai donc cru<lb/>qu’il me serait permis de distinguer
               les êtres d’agrégation des substances,<lb/>puisque ces êtres n’ont leur unité que
               dans notre esprit, qui se fonde sur les<lb/>rapports ou modes des véritables
               substances» (GP II, 97).</p>
            <p>On retrouve ainsi sur ce problème de l’un et du multiple la pression<lb/>constante de
               la disjonction architectonique. S’il y a des corps réels, alors l’a-<lb/>grégé est un
               multiple qui trouve sa source dans l’unité; mais on se trouve en<lb/>ce cas sur un
               même plan orienté hylémorphiquement de l’intérieur. La mul-<lb/>titude a sa source
               dans l’unité: le «per se» et l’agrégé sont en continuité po-<lb/>sitionnelle et
               ontologique. Par contre, si les corps ne sont que des phéno-<lb/>mènes, alors les
               centres d’unité sont les seules réalités ontologiques et ces<lb/>réalités confèrent
               axiologiquement leur réalité aux phénomènes. «C’est la<lb/>substance animée qui est
               véritablement un être, et la matière prise pour la<lb/>masse en elle-même n’est qu’un
               pur phénomène en apparence bien fondé,<lb/>comme encore l’espace et le temps» (GP II,
               118); «C’est un phénomène<lb/>tout pur comme l’arc en-ciel [...] C’est une unité de
               phénomène qui ne suf-<lb/>fit pas pour ce qu’il y a de réel dans les phénomènes» (GP
               II, 119). Ainsi,<lb/>toutes les équivalences logiques proposées laissent place à un
               autre type<lb/>d’expression:</p>
            <p>Tout S est réel; aucun A n’est réel.</p>
            <p>Quelle est l’explication de la priorité logique de l’un? A deux reprises<lb/>les <hi
                  rend="italic">Nouveaux Essais</hi> comptabilisent l’un parmi «les notions que les
               sens<lb/>ne sauraient donner».</p>
            <p>Une première mention <hi rend="italic"> (NE</hi> II, I, § 2) est insérée dans la
               remarque de<lb/>Théophile qui évince la «tabula rasa» considérée comme «une fiction
               que la</p>
         <pb n="10" facs="UNITA/UNITA_10.jpg"/>
            <p>nature ne souffre point, et qui n’est fondée que dans les notions incomplè-<lb/>tes
               des philosophes». L’un serait donc une notion complète que la nature<lb/>peut
               souffrir. Les notions incomplètes sont le vide, les atomes, le repos, la<lb/>matière
               première sans forme. Des «abstractions» s’y joignent, ces choses<lb/>uniformes qui ne
               renferment aucune variété comme le temps, l’espace et les<lb/>autres êtres des
               mathématiques pures. L’un est par contre du coté du «nisi<lb/>intellectus ipse» et
               cet intellect renferme l’être, la substance, l’un, le même,<lb/>la cause, la
               perception, le raisonnement et quantité d’autres notions que les<lb/>sens ne
               sauraient donner. Or ces notions auxquelles correspondent des réa-<lb/>lités ne sont
               pas assimilables à des facultés passives qui se limiteraient à la<lb/>seule puissance
               sans exercer aucun acte. On retrouve ici le «il y a» fondé<lb/>dans la diversité des
               notions intelligibles: il y a toujours une disposition par-<lb/>ticulière à l’action,
               à une action plutôt qu’à une autre», «outre la disposi-<lb/>tion, il y a une tendance
               à l’action». Il y a même une infinité de tendances<lb/>qui déterminent l’action de
               chaque sujet. Ces notions actives «sont en nous<lb/>avant qu’on s’en aperçoive, en
               tant qu’elles ont quelque chose de distinct».</p>
            <p>Une seconde mention <hi rend="italic"> (NE</hi> IV, IV, § 1) requiert des idées
               simples au<lb/>fondement de nos certitudes, idées qui sont «originairement dans notre
               es-<lb/>prit [...] qui nous viennent de notre propre fonds». Ces idées pures et
               intel-<lb/>ligibles qui ne dépendent point des sens sont à nouveau énumérées:
               l’être,<lb/>l’un, le même etc. Ce qui est «unum per se» est aussi valable pour les
               no-<lb/>tions que pour les réalités: «c’est un principe actif total» <hi
                  rend="italic">(NE</hi> III, VI, § 24).<lb/>L’âme et la nature s’accordent
               parfaitement, «elles s’expriment mutuelle-<lb/>ment, l’une ayant concentré dans une
               parfaite unité tout ce que l’autre a<lb/>dispersé dans la multitude». Ainsi l’un est
               «prior» et «notius». Il l’est en<lb/>tant que nature simple eût dit Descartes. Une
               telle logique bidimensionnelle<lb/>entraîne la rupture entre le champ des phénomènes
               et celui de la réalité. La<lb/>question de l’agrégé, s’il n’est qu’un phénomène, se
               pose alors sous forme<lb/>relationnelle plutôt que sous forme d’unité pure. L’un
               devient la source en-<lb/>tr’expressive de son point de vue phénoménal et on est
               conduit aux schè-<lb/>mes de la scénographie des apparences de substance. Force est
               d’admettre,<lb/>après avoir surmonté la multiplicité phénoménale, une multiplicité
               nouménale.</p>
            <p>Retrouverait-on alors le chaos? S’il y a des «uns», des «unités», «mes<lb/>unités
               favorites», on retombe dans une multiplicité que l’on avait métaphy-<lb/>siquement
               évitée en privilégiant l’un par soi comme source de ses propres<lb/>phénomènes
               agrégés. A ces unités, Leibniz concède toutes les qualités sensi-<lb/>bles,
               perceptives, appétitives, rationnelles et intuitives pour qu’elles
               ressai-<lb/>sissent en elles la totalité de l’univers dans lequel elles procèdent. A
               la limite<lb/>suprême du génie, chacune d’elle est comme un absolu.</p>
            <p>Mais seulement <hi rend="italic">comme! </hi> Car cette multiplicité des uns par soi
               qui<lb/>convergent dans leur entr’expression phénoménale postule un réglement de</p>
                <pb n="11" facs="UNITA/UNITA_11.jpg"/>
               <p>ce divers et de cette variété. Des théories comme l’entr’expression et
               l’har-<lb/>monie préétablie sont aussi nécessaires pour régler le devenir nouménal
               des<lb/>uns par soi que les 27 règles du <hi rend="italic">Phoranomus</hi> dans le
               champ phénoménal.<lb/>Est-ce à dire qu’alors les uns par soi deviennent la
               multiplicité phénomé-<lb/>nale d’une unité postulée «hors rang»? L’introduction de la
               problématique<lb/>du point de vue des points de vue entraîne une ichnographie qui
               prend en<lb/>charge combinatoirement les divers points de vue scénographiques
               de<lb/>chaque <hi rend="italic">une</hi> des substances, et la fonde dans sa réalité.
               Force est de postuler<lb/>ce concept d’un <hi rend="italic">un</hi> absolu pour
               maitrîser aussi bien les relations qui s’ins-<lb/>taurent dans le
               physico-mathématique que dans celles qu’entraînent les pro-<lb/>blèmes de droit et de
               valeur. La justice et l’amour font intervenir une juris-<lb/>prudence universelle qui
               dote chaque substance des perfections finies qui<lb/>lui permettent de poursuivre
               l’explicitation de son inhérence substantielle<lb/>aussi bien que les lois physiques
               et juridiques. Car s’il y a <hi rend="italic">un être</hi> où <hi rend="italic"
                  >un</hi> et<lb/>
               <hi rend="italic">être</hi> reçoivent le même accent fort de la pleine identité, il
               ne saurait y en<lb/>avoir qu’un. Certes Leibniz a besoin d’un concept aussi précis et
               ferme. Il<lb/>ne peut y avoir qu’un seul Dieu par l’exigence même de la logique
               méta-<lb/>physique du système. En exerçant son mécanisme divin, ce Dieu conçoit
               et<lb/>crée le meilleur des mondes où chaque <hi rend="italic">un</hi> dérivé trouve
               sa place dans<lb/>l’être.</p>
            <p>Le problème qui se pose à nouveau est cependant de savoir quelle est<lb/>la structure
               de l’acte <hi rend="italic">ad extra</hi> originel: création ou émanation? Que l’axe
               en<lb/>soit horizontal ou vertical, temporel ou instantané, ce qui nous intéresse
               ici<lb/>c’est que l’un va se multiplier en autant de substances dérivées dont il
               pos-<lb/>sède la loi d’ensemble. Leibniz va même en fonction de la création
               conti-<lb/>nuelle (et pas seulement continuée), faire du calcul binaire une
               symbolique<lb/>exprimant le rapport entre être et rien par l’intermédiaire du <hi
                  rend="italic">un</hi>, en souli-<lb/>gnant que les structures du calcul dyadique
               sont elles-mêmes parfaitement<lb/>sériées, réglées et reposent sur les lois de
               développement du calcul binaire.<lb/>Du même coup le multiple du créé serait
               résorbable à l’unité posée ou non<lb/>posée, présente ou absente, qui se déplace sur
               zéro.</p>
            <p>Que sont donc ces perfections finies des possibles virtuels que Pallas<lb/>assemble,
               qu’Apollon visionne dans leurs effets futurs, et que Jupiter amène<lb/>à l’unité de
               l’être par son «fiat»? Ce sont des quanta des perfections infinies<lb/>de Dieu. Mais
               alors, voilà que le problème de l’un rebondit puisque le mul-<lb/>tiple s’est insinué
               dans ce que l’on pouvait estimer répondre à l’absoluité de<lb/>l’un. Effectivement
               cet un implose à son tour d’une doublé façon. D’abord,<lb/>mais cela nous fait sortir
               de la métaphysique, cet un serait une uni-trinité. Il<lb/>se retriple en trois
               Personnes sous la pression de l’histoire trinitaire. Leibniz<lb/>s’oppose sur ce
               point à tous les anti-trinitaires. Il pactise donc avec le<lb/>dogme de la trinité
               divine. Surtout, et nous restons dans la <hi rend="italic">Causa Dei</hi>,</p>
         <pb n="12" facs="UNITA/UNITA_12.jpg"/>
            <p>cette trinité a une analogie conceptualisable grâce aux perfections absolues<lb/>et
               infinies dites primordialités, la puissance, la sagesse et l’amour. Ces
               trois<lb/>primordialités commandent la distribution de toutes les perfections
               infinies<lb/>de l’un absolu ainsi différencié par autant de degrés d’essence des
               perfec-<lb/>tions infinies qui se combinent dans le concept de la substance
               possible.</p>
            <p>Nous voici donc en passe de redescendre l’échelle de l’un et du multi-<lb/>ple. Mais
            est-ce bien une image scalaire qu’il convient d’évoquer? Ne som-<lb/>mes-nous pas au
            nœud même du retour à l’un du multiple, au cœur de la pen-<lb/>sée cybernétique de
            l’amour qui se donne et revient? Cette descente des de-<lb/>grés de l’un sans cesse
            démultipliés n’est qu’un retour à l’origine. Surtout, si<lb/>le leibnizianisme penche
            vers l’émanationisme, alors le système de la nature<lb/>fonctionne «per se» sans
            s’arrêter jamais de réduire la multiplicité à l’unité<lb/>et de déconstruire l’unité
            dans la multiplicité.<note place="foot" xml:id="ftn1" n="1"> Cet article prend appui sur
               les ouvrages suivants: <lb/><hi rend="smallcaps">A. Robinet</hi>, Architectonique
               disjonctive, automates systémiques et idéalité transcendantale dans<lb/>l’oeuvre de
               G. W. Leibniz , Paris, Vrin, 1986; G. W. Leibniz: Iter ltalicum (mars 1689-mars
               1690). La<lb/>dynamique de la République des lettres <hi rend="bold">,</hi> Florence,
               Olschki, 1988; L’empire leibnizien: la conquête<lb/>de la chaire de mathématiques de
               l’université de Padoue (]. Hermann et N. Bernoulli, 1707-1719, <lb/>Trieste, Lint,
               1991 (Ed. Storia dell’Università di Padova); G. W. Leibniz, Phoranomus seu de
               po-<lb/>tentia et legibus naturae, Rome, juillet 1689 <hi rend="bold">,</hi>
               Florence, Physis-Olschki, 1991; G. W. Leibniz: le<lb/> meilleur des mondes par la
               balance de l’Europe <hi rend="bold">,</hi> Paris, P.U.F., 1994. </note>
         </p>
            <p>
               <hi rend="smallcaps">Addition</hi>
            </p>
            <p>Dans l’analyse logique de la proposition identique, <hi rend="italic">‘un</hi> être
            ... un<lb/>
            <hi rend="italic">être</hi>...’, que Leibniz désigne comme ‘diversifiée par l’accent’,
            il faut se réfé-<lb/>rer effectivement à la ‘logique de l’accent’ dont Leibniz
            connaissait parfaite-<lb/>ment les références. Après avoir posé cette question à M. Joël
            Biard, Direc-<lb/>teur de Recherche au C.N.R.S., expert des logiques des XIII<hi
               rend="superscript">eme</hi> et XIV<hi rend="superscript">ème</hi>
            <lb/>siècles, j’en ai reçu la réponse suivante, que je le remercie de vouloir
            bien<lb/>porter à la connaissance de mes amis leibniziens:</p>
            <p>«Il y a, de fait, toute une tradition médiévale qui trouve son principal<lb/>lieu
            théorique dans ce que l’on appelle les <hi rend="italic">fallaciae</hi> (on peut dire
            ‘paralogis-<lb/>mes’ ou ‘tromperies’, mais les médiévistes gardent souvent le
            néologisme<lb/>‘fallacie’), ensemble d’analyses sur l’ambiguïté syntaxico-sémantique, et
            qui<lb/>trouve donc son origine médiévale dans la redécouverte des Réfutations
            so-<lb/>phistiques vers 1130. Tous les logiciens à partir du XII<hi rend="superscript"
               >ème</hi> siècle sont con-<lb/>duits à traiter de ces ‘paralogismes’, mais accordent
            plus ou moins d’impor-<lb/>tance à tel ou tel d’entre eux.</p>
         <pb n="13" facs="UNITA/UNITA_13.jpg"/>
            <p>A la lettre, le paralogisme de l’accentuation (si je prends l’exemple tar-<lb/>dif de
            Guillaume d’Ockham) “vient de ce que le même son vocal, proféré<lb/>sous diverses
            accentuations, signifie des choses diverses” (<hi rend="italic">Summa logicae</hi>,<lb/>
            III, 4 - partie non encore traduite -, c. 9, édition latine, p. 790).
            Guillaume<lb/>d’Ockham donne là comme exemple “bonum est iustos viros pendere”<lb/>(p.
            791); la phrase aura une signification différente, et sera soit vraie soit<lb/>fausse,
            selon que la deuxième syllabe de <hi rend="italic">pendere</hi> sera brève (estimer)
            ou<lb/>longue (pendre). Nous restons ici très proches d’Aristote lui-même
            (Réfuta-<lb/>tions sophistiques, 4, 166b 1-9, et surtout 21, 177b 35-178a 4, avec deux
            ac-<lb/>centuations différentes de ου). Cela dit, il faut aussi savoir que dans la
            logi-<lb/>que anglaise du XIII<hi rend="superscript">eme</hi> siècle se développe toute
            une réflexion, de portée<lb/>plus large sur le <hi rend="italic">modus proferendi</hi>,
            souvent en liaison avec la composition et<lb/>la division (sur le paralogisme de la
            division et de la composition, promis à<lb/>une large exploitation médiévale, en
            particulier avec les modalités logiques,<lb/>voir Aristote (<hi rend="italic">op.
               cit</hi>., c. 20). Un exemple classique est “Quicquid vivit sem-<lb/>per est”, que
            l’on peut entendre “quicquid vivit semper / est” ou “quicquid<lb/>vivit / semper est”.
            Un autre exemple mettant en jeu une inclusion de pro-<lb/>positions est “quicquid est
            vel non est est”. On a encore “omnis homo est<lb/>unus solus homo”, qui au sens
            ‘composé’ veut dire que tous les hommes ne<lb/>sont qu’un seul homme, et au sens
            ‘divisé’ que tout homme est un seul<lb/>homme; ou encore “unus solus homo est unus solus
            homo” (un seul<lb/>homme est un individu, ou chaque homme est un individu). Les auteurs
            an-<lb/>glais de la seconde moitié du XIII<hi rend="superscript">eme</hi> siècle (qui
            influencent Ockham) cher-<lb/>chent à lever l’ambiguïté oralement par la continuité ou
            la discontinuité de<lb/>la prononciation (donc par une pause), introduisant un modus
            pronuntiandi<lb/> ou <hi rend="italic">modus proferendi.</hi> Cette théorie semble
            particulièrement développée par<lb/>Guillaume de Sherwood, Roger Bacon, sans doute parce
            que ce dernier ac-<lb/>corde dans sa théorie de la signification une large place à
            l’intention de si-<lb/>gnifier du locuteur.</p>
            <p>Aucun de ces exemples ni de ces types de fallacies ne correspond tout à<lb/>fait à
            l’exemple leibnizien. Mais tout cela forme un ensemble qui, au prix<lb/>de quelques
            assimilations, peut peut-être arriver jusqu’à Leibniz, puisque<lb/>l’on ne saurait
            douter que les analyses des fallacies, qu’il s’agisse de la falla-<lb/>cia accentus ou
            de la <hi rend="italic">fallacia compositionis et divisionis</hi> se soient
            poursuivies<lb/>jusqu’au Moyen Age tardif!»</p>
            <p>Précisément, je suis en mesure aujourd’hui de confirmer 1’exploitation<lb/>des
               ‘fallaciae’ dans les logiques et dialectiques de la Renaissance. Non que<lb/>les
               dialectiques ramistes s’y attardent, mais les logiques scolastiques
               main-<lb/>tiennent de solides chapitres sur ce type de proposition. Je me limite
               à<lb/>l’exemple d’A. Hunnaeus, dans sa <hi rend="italic">Dialectica seu generalia
                  logices praecepta</hi>
            </p>
            <p>
            <pb n="14" facs="UNITA/UNITA_14.jpg"/>
            <hi rend="italic">omnia, quaecumque ex toto Aristotelis Organo</hi>..., Anvers, 1575
            (seconde édi-<lb/>tion de 1565). Cet auteur est sensible au <hi rend="italic">De
               Inventione</hi> d’Agricola. Son livre<lb/>VI (p. 347 sq) traite <hi rend="italic">De
               fallaciis: </hi> de mots, d’homonymie, d’amphibolie, de<lb/>composition et de
            division. P. 367, il aborde les ‘fallaciae’ De accentu.<lb/> “Quid est fallacia de
            accentu? Est argumentatio, quae fallendi vim habet ex<lb/>voce, diversum efferendi
            modum”. L’auteur en énumère six modes relevant<lb/>du cas “propter accentum mutatum”. Le
               6<hi rend="superscript">eme</hi> cas est “quando pronunciatio<lb/>mutatur”, ce qui
            revient au mot souligné.</p>
      </body>
   </text>
</TEI>
