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         <titleStmt>
            <title>ATOMES DE SUBSTANCE. UNITÉ ET MULTIPLICITÉ DANS LE SYSTÈME NOUVEAU</title>
            <author><name>Antonio</name>
               <surname>Lamarra</surname>
            </author>
         </titleStmt>
         <publicationStmt>
            <authority>ILIESI-CNR</authority>
            <availability>
               <p>Biblioteca digitale Progetto Agorà</p>
            </availability>
         </publicationStmt>
         <sourceDesc>
            <bibl>
               <title level="m">ATOMES DE SUBSTANCE. UNITÉ ET MULTIPLICITÉ DANS LE SYSTÈME NOUVEAU</title>
               <author>Antonio Lamarra</author>
               <title level="a"/>
               <publisher>Leo S. Olschki Editore</publisher>
               <editor/>
               <pubPlace>Roma</pubPlace>
               <idno type="isbn"/>
               <biblScope> pp.225-240 (Collana Lessico Intellettuale Europeo, LXXXIV)</biblScope>
               <date/>
            </bibl>
         </sourceDesc>
      </fileDesc>
         </teiHeader>
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         <titlePage>
            <docAuthor>Antonio Lamarra</docAuthor>
            <docTitle>
               <titlePart>ATOMES DE SUBSTANCE. UNITÉ ET MULTIPLICITÉ DANS LE SYSTÈME NOUVEAU</titlePart>
            </docTitle>
         </titlePage>
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         <pb n="225" facs="UNITA/UNITA_225.jpg"/>
          <p>Le <hi rend="italic">Système nouveau</hi> est le premier manifeste de la métaphysique
            de<lb/>Leibniz, l’annonce publique d’un nouveau système philosophique, à
            travers<lb/>lequel le mathématicien, le physicien, le grand érudit au service des
            princes<lb/>électeurs d’Hanovre - déjà célèbre et âgé de presque cinquante ans -
            révèle<lb/>dans les pages du «Journal des Savants» les traits de sa personnalité
               philo-<lb/>sophique.<note place="foot" xml:id="ftn1" n="1"> Le <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Système nouveau de la nature et de la communication des
                     substances, aussi bien que de</hi>
                  <lb/>l’union </hi>
               <hi rend="italic"> qu’il </hi>
               <hi rend="italic"> a entre l’âme et le corps </hi> fut publié par le «Journal des
               savants» dans les deux numé-<lb/>ros des 27 juin et 4 juillet 1695, pp. 294-300 et
               301-306 respectivement. D’à partir de là on se ré-<lb/>férera désormais à l’édition
               de Gerhardt (GP IV, pp. 477-487) en citant le sigle SN, suivi de l’in-<lb/>dication
               de la page. Pour un aperçu d’ensemble mis à jour sur l’état des recherches relatives
               à ce<lb/>texte de Leibniz, voir le volume <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Leibniz’s ‘New System’ (1695),</hi>
               </hi> edited by Roger S. Woolhouse, Fi-<lb/>renze, Olschki, 1996 («Lessico
               Intellettuale Europeo, LXVIII»), qui rassemble les textes présentés<lb/>à la
               conférence internationale organisée à York (5-8 juillet 1995) - lors de la
               commémoration du<lb/>300<hi rend="superscript">eme</hi> anniversaire de la
               publication du <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Système nouveau</hi>
               </hi> - par la G.-W.-Leibniz-Gesellschaft, le<lb/>Centre d’études ‘Lessico
               Intellettuale Europeo’, la Leibniz Society of North America, la British<lb/>Society
               for the History of Philosophy. </note> Naturellement, au fil des ans, ses très
            nombreux correspon-<lb/>dants, disséminés un peu partout en Europe, avaient pu prendre
            connais-<lb/>sance de façon plus ou moins ample et approfondie de ses recherches
            phi-<lb/>losophiques; mais c’est seulement en 1695, avec la publication du <hi
               rend="italic">
               <hi rend="italic">Système</hi>
                 <lb/>nouveau</hi>, que Leibniz, comme philosophe, décide de passer du pian
               des<lb/>rapports directs et personnels, qui sont le propre des échanges
            épistolaires,<lb/>à celui du débat public. Et il le fait en proposant une nouvelle
            métaphy-<lb/>sique de la substance mais en même temps en avangant une autre
            hypothèse<lb/>pour la solution du vieux problème - laissé en suspens par la pensée
            carté-<lb/>sienne - du rapport entre âme et corps.</p>
            <p>Si l’«hypothese des accords» (en réalité bien plus qu’une hypothèse<lb/>pour Leibniz) n’adopte pas encore le vocabulaire de l’harmonie préétablie,</p>
         <pb n="226" facs="UNITA/UNITA_226.jpg"/>
            <p>elle en propose toutefois le conçusept et les raisons.<note place="foot" xml:id="ftn2" n="2">
                   SN, p. 485: «Ainsi dès qu’on voit la possibilité de cette <hi rend="italic">
                        Hypothese des accords,
                     </hi> on voit<lb/>qu’elle est la plus raisonnable, et qu’elle donne une merveilleuse idée de l’harmonie de l’univers et<lb/>de la perfection des ouvrages de Dieu». Plus loin Leibniz ajoute: «Outre tous ces avantages qui<lb/>rendent cette Hypothese recommandable, on peut dire que c’est quelque chose de plus qu’une<lb/>Hypothese, puisqu’il ne paroist gueres possible d’expliquer les choses d’une autre maniere intelli-<lb/>gible, et que plusieurs grandes difficultés qui ont jusqu’ici exercé les esprits, semblent disparoistre<lb/>d’elles mêmes quand on l’a bien comprise» (SN, p. 486). Leibniz choisit délibérément de présen-<lb/>ter la doctrine préétablie sous forme d’hypothese. Le 3 Juillet 1694, un an seulement avant la pa-<lb/>rution du <hi rend="italic">
                        <hi rend="italic">Système nouveau</hi>
                     </hi>, il écrivait en fait à J. B. Bossuet: «Enfin je crois avoir resolu le grand<lb/>probleme de l’union de l’âme et du corps. On prendra mon explication pour une Hypothese, mais<lb/>je la tiens pour demonstrée, il auroit fallu trop remonter, pour donner cette demonstration» (A, I,<lb/>10, 134).
               </note> Leibniz par ailleurs n’in-<lb/>troduit pas encore dans le <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Système nouveau</hi>
               </hi> ce conçusept de «monade» des-<lb/>tiné à devenir quasiment l’emblème de sa philosophie. Pourtant, ce bref<lb/>écrit, dans lequel il se «hasarde» à soumettre au jugement du public éru-<lb/>dit le fruit de méditations «nullement populaires» et malaisées à compren-<lb/>dre,<note place="foot" xml:id="ftn3" n="3">
                   SN, p. 477: «j’ay hazardé ces méditations, quoyqu’elles ne soient nullement populaires, ny<lb/>propres à estre goustées de tout sorte d’esprit».
               </note> constitue en fait le seul essai à caractère proprement métaphysique<lb/>présent dans le corpus - par ailleurs considérable - des plus de cent vingt<lb/>articles de Leibniz publiés dans les revues de son temps; après 1695 ne<lb/>manqueront pas d’autres interventions au contenu philosophique destinées<lb/>à diverses publications périodiques, notamment au «Journal des Savants» et<lb/>aux «Acta eruditorum», mais celles-ci appartiennent toutes aux différentes<lb/>phases du débat ouvert précisément par le <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Système nouveau</hi>
               </hi>.<note place="foot" xml:id="ftn4" n="4">
                   Les textes de ce débat ont été récemment rassemblés et publiés dans une traduction an-<lb/>glaise, avec un riche déploiement d’introductions et notes explicatives, dans le volume <hi rend="italic">
                        Leibniz’s                        
                           <lb/>«New System» and Asssociated Contemporary Texts,
                     </hi> translated and edited by Roger S. Woolhouse<lb/>and Richard Francks, Oxford, Clarendon Press, 1997. De même, le volume <hi rend="italic">
                        G. 
                        W. Leibniz,
                        <hi rend="italic">
                           <lb/>Système nouveau de l</hi>
                        <hi rend="italic">a nature et de la communication des substances et autres textes. 1690-1703</hi>
                     </hi>,<lb/>Présentation et notes de Christiane Frémont, Paris, Flammarion 1994, offre un large choix d’écrits<lb/>leibniziens liés de diverses manières au <hi rend="italic">
                        <hi rend="italic">Système nouveau.</hi>
                     </hi>      </note> C’est aux<lb/>quelques pages de cet essai, jusqu’à la publication de la <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Théodicée</hi>
               </hi> quelques<lb/>années avant sa mort, que Leibniz confie la charge d’offrir - ne fût-ce que<lb/>sous forme d’abrégé - l’exposition de sa nouvelle théorie sur la nature et la<lb/>communication des substances. Une théorie nouvelle, non seulement parce<lb/>qu’elle s’inscrit dans l’horizon culturel du «moderne» dessiné pour la cul-<lb/>ture européenne par Descartes, mais parce qu’elle tend à se confronter dans<lb/>une perspective tout à fait originale avec les résultats de la culture française<lb/>déjà post-cartésienne, avec l’atomisme de Cordemoy tout comme, et sur-<lb/>tout, avec l’occasionnalisme de Malebranche.</p>
            <p>Certes, pour la pensée métaphysique de Leibniz, on ne peut pas dire</p>
            <p>que le <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Système nouveau</hi>
               </hi> constitue un texte définitif, si tant est qu’il existe</p>
         <pb n="227" facs="UNITA/UNITA_227.jpg"/>
            <p>pour Leibniz un texte vraiment définitif; toutefois il représente indubitable-<lb/>ment un moment de grande importance dans la réélaboration 
               continuelle<lb/>de sa métaphysique, tâche que Leibniz poursuit sans interruption à partir<lb/>de la moitié des années 80 et qui se situe 
               idéalement entre la rédaction du<lb/>
               <hi rend="italic">Discours de métaphysique</hi>
               et la composition de la <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Monadologie.</hi>
               </hi> Au cours des<lb/>vingt ans qui suivront la publication du <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Système nouveau</hi>
               </hi>, Leibniz ne man-<lb/>quera pas une occasion de faire référence au bref essai publié dans le «Jour-<lb/>nal des Savants» comme 
               à un texte essentiel pour la compréhension de sa<lb/>pensée et lorsqu’en 1714 le prince Eugène de Savoie 
               l’invitera à rédiger une<lb/>synthèse de sa philosophie, Leibniz - 
               préparant le splendide manuscrit des-<lb/>tiné au grand condottiere - transcrira entre autres, à côté des <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Principes de la <lb/>              
               nature et de la grâce
               </hi> (composés expressément pour Eugène) une copie du<lb/>
                                 <hi rend="italic">Système nouveau</hi></hi>
               <note place="foot" xml:id="ftn5" n="5"> Conservé actualleement à la National-Bibliothek de Vienne (Cod. 10.588), le manuscrit
                         <lb/>contenait: [1]  <hi rend="italic">Principes de la nature et de la grace fondés en raison</hi>
                         (ff. 7-39); [2]   <hi rend="italic">Systeme nouveau<lb/>de la nature et de la communication des substances, aussi bien que de l’union 
                     qu’il y a entre l'ame et<lb/>le corps</hi>(ff. 42-83); [3]
                     <hi rend="italic">Eclaircissement du nouveau Sisteme de la communication des substances,<lb/>pour servir de réponse à ce qui en a été
                        dit dans le Journal du 12 Septembre</hi>, 1695 (ff. 84-102); [4]<lb/> <hi rend="italic">Eclaircissement de l’Harmonie préetablie entre l’Ame et le corps</hi>
                    (ff. 104-107); [5] <hi rend="italic">Lettre sur les<lb/>changemens du globe de la Terre, 1714</hi>(ff. 108-127); [6]<hi rend="italic">Objections de M.
                       Bayle avec les réponses<lb/>de l’auteur du Systeme</hi>(ff. 128-206).
                        Au moment de la rédaction du code, ces deux derniers écrits                      
                           <lb/>étaient inédits tout comme les <hi rend="italic">Principes de la nature et de la grâce</hi>.
                La meilleure description scien-<lb/>tifique de ce manuscrit se trouve dans l’essai                       
                     de  Clara Strack,
                     <hi rend="italic">Ursprung und sachliches Verhältnis<lb/>von Leibnizens sogenannter Monadologie und den Principes de la nature et de la grâce</hi>
                   , I. Teil:              
                     <hi rend="italic">Die<lb/>Entstehungsgescbichte der beiden Abhandlungen</hi>,                     
                      Berlin, Inaugural-Dissertation, 1915.
                          </note>
            </p>
            <p>Le thème du rapport entre unité et multiplicité traverse de façon conti-<lb/>nue les pages de cet essai, qui sous le couvert d’un exposé brillant et d’une<lb/>apparente simplicité cache une extrême complexité, car il résumé et conde-<lb/>nse des thèses philosophiques auxquelles Leibniz aboutissait par itinéraires<lb/>multiples et convergents et qui sont le fruit d’années d’élaboration théo-<lb/>rique. L’interprétation du texte, que Leibniz rédige certainement en prétant<lb/>la plus grande attention au public auquel il était directement destiné - les<lb/>milieux philosophiques français<note place="foot" xml:id="ftn6" n="6">
               C’est ce que Leibniz laisse entendre à plusieurs reprises dans diverses lettres. On peut se<lb/>référer entre autres à: Leibniz à Des Bosses, 11 mars 1706: «In Schedis autem Gallicis de Syste-<lb/>mate Harmoniae praestabilitae agentibus, Animam tantum ut substantiam spiritualem, non ut si-<lb/>mul corporis Entelechiam consideravi, quia hoc ad rem, quam tunc agebam, ad explicandum ni-<lb/>mirum consensus inter Corpus et Mentem, non pertinebat; neque aliud a Cartesianis desideraba-<lb/>tur» (GP II, p. 307); Leibniz à Rémond, 26 août 1714: «Je me sers maintenant de l’occasion de M.<lb/>Sulli, [...] pour vous envoyer un petit discours que j’ay fait icy pour Mgr. le prince Eugene sur ma<lb/>Philosophie. J’ay esperé que ce petit papier contribuerait à mieux faire entendre mes meditations,<lb/>en joignant ce que j’ay mis dans les journaux de Leipzig, de Paris et de Hollande. Dans ceux de<lb/>Leipzig, je m’accommode assés au langage de l’Ecole; dans les autres, je m’accommode davantage<lb/>au style des cartesiens. Et dans cette derniere piece je tache de m’exprimer d’une manière qui<lb/>puisse être entendue encore de ceux qui ne sont pas encore trop accoutumés au style des uns et<lb/>des autres» (GP III, p. 624). A ce propos voir D. 
                        rutherford, 
                                   <hi rend="italic">Demonstration and Reconciliation.
                           <lb/>The Eclipse of the Geometrical Method in Leibniz’s Philosophy</hi>  in: <hi rend="italic">Leibniz's ‘New System’</hi>, cit., pp.<lb/>181-201, en particulier aux pages 183-188.
               </note> - renvoie sans cesse à un parcours spécu-</p>
         <pb n="228" facs="UNITA/UNITA_228.jpg"/>
            <p>latif, émaillé d’écrits, de notes, d’échanges épistolaires presque totalement<lb/>indisponibles pour ses contemporains et encore aujourd’hui seulement par-<lb/>tiellement édités. La complexité de son contenu est dans une large mesure<lb/>liée à la pluralité des niveaux théoriques qui rappellent chacun à leur tour<lb/>le rapport entre unité et multiplicité. Mais ce sont en premier lieu les deux<lb/>principaux objectifs déclarés du <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Système nouveau</hi>
               </hi> qui s’en trouvent pétris: la<lb/>théorie de la substance, l’union du corps et de l’âme.</p>
            <p>Pour Leibniz, l’exigence de revenir sur la définition du concept de sub-<lb/>stance
            nait aussi bien par opposition au dualisme cartésien de <hi rend="italic">
               <hi rend="italic">res cogitans</hi>
            </hi> et<lb/>
            <hi rend="italic">
               <hi rend="italic">res extensa</hi>
            </hi> que par opposition à l’atomisme, antique et moderne. Il ne con-<lb/>teste pas la
            validité du mécanisme pour expliquer les phénomènes naturels,<lb/>car sans nul doute
            «tout se fait mécaniquement dans la nature», mais il nie<lb/>que l’extension puisse être
            appelée substance et prétend que les principes<lb/>mêmes de la mécanique ont une
            fondation métaphysique. Si le mécanisme<lb/>des modernes a à juste titre banni la
            conception scolastique de la nature,<lb/>fondée sur le recours «à des formes ou des
            facultés» incapables effective-<lb/>ment d’expliquer les phénomènes, toutefois la
            physique de Descartes<lb/>échoue dans sa tentative d’expliquer les lois du mouvement à
            partir d’une<lb/>conception de la matière comme pure extension spatiale, car la masse
            éten-<lb/>due ne suffit pas à elle-seule à rendre compte des lois physiques des
               corps.<note place="foot" xml:id="ftn7" n="7"> SN, p. 478. </note>
            <lb/>Parfois explicites, parfois à peine suggérées, les allusions polémiques au
            ma-<lb/>térialisme atomiste abondent dans toute la première partie du texte;
            alors<lb/>que Leibniz, en se rapportant dès le début aux résultats obtenus lors des
            re-<lb/>cherches sur la dynamique et en en déclarant explicitement le lien avec
            les<lb/>objectifs théoriques du 
               <hi rend="italic">Système nouveau</hi>, indique dans le recours au con-<lb/>cept de force la voie pour dépasser le
            mécanisme dans sa version carté-<lb/>sienne.<note place="foot" xml:id="ftn8" n="8">
               <hi rend="italic">Ibidem</hi>: «Mais dépuis, ayant taché d’approfondir les principes mêmes de la
               Mecanique,<lb/>pour rendre raison des loix de la nature que l’expérience faisoit
               connoistre, je m’apperçûs que la<lb/>seule consideration d’une <hi rend="italic">
                  masse étendue </hi> ne suffisoit pas, et qu’il falloit employer encor la
               notion<lb/>de <hi rend="italic"> la force </hi>, qui est tres intelligible,
               quoyqu’elle soit du ressort de la Metaphysique» (en italiques<lb/>dans le texte).
               Leibniz avait mentionné peu avant «[ses] essays de Dynamique» et leur
               importance<lb/>pour sa nouvelle métaphysique (p. 477). </note>
         </p>
            <p>Le “nouveau système” philosophique, en se mesurant critiquement<lb/>avec cartésiens et atomistes, ne pouvait éviter 
               d’affronter le problème du<lb/>rapport entre unité et multiplicité, qui revêtait cependant selon le cas des</p>
         <pb n="229" facs="UNITA/UNITA_229.jpg"/>
            <p>physionomies tout à fait différentes, quasiment opposées et symétriques. La<lb/>réfutation de l’atomisme appelait une réponse 
               à l’exigence de déterminer<lb/>les unités constitutives, les éléments derniers, ne pouvant plus être décom-<lb/>posés, du multiple 
               donné dans l’expérience des phénomènes naturels, tan-<lb/>dis que le mécanisme cartésien, à cet égard, n’apportait pas de solution
               au<lb/>problème du fondement de l’unité, propre aux entités complexes non réso-<lb/>lubles toutefois dans la simple juxtaposition 
               des parties, à savoir les organis-<lb/>mes vivants: si les atomes ne sont pas de véritables unités, les organismes vi-<lb/>vants ne 
               sont pas de pures machines.<note place="foot" xml:id="ftn9" n="9">
                   SN, p. 482: «C’estoit ce qui avoit forcé Mr. Cordemoy à abandonner des Cartes, en em-<lb/>brassant la doctrine des Atomes de 
                  Democrite, pour trouver une veritable unité. Mais les Atomes<lb/>de matière sont contraires à la raison [...]» et p. 478: «Il me 
                  paraissoit aussi, que l’opinion de ceux<lb/>qui transforment ou degradent les bestes en pures machines, quoyqu’elle semble
                  possible, est hors<lb/>d’apparence, et mème contre l’ordre des choses».
               </note> Dans le premier cas, l’unité est inter-<lb/>prétée comme élément dernier et constitutif d’une multiplicité résultante;<lb/>dans
               le deuxième, l’unité est interprétée comme fonction unifiante d’une<lb/>multiplicité donnée. La solution leibnizienne à ces problèmes
               impliquera la<lb/>distinction entre deux niveaux de réalité: le niveau phénoménique et le ni-<lb/>veau métaphysique.</p>
            <p>Dans le <hi rend="italic">
                  Système nouveau
               </hi>, contre la <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">res extensa</hi>
               </hi> de Descartes de meme<lb/>qu’en opposition avec toute hypothèse atomiste, Leibniz - comme chacun<lb/>sait - introduit, comme fondement de la multiplicité phénoménique, le con-<lb/>cept d’«atome de substance», c’est-à-dire d’un élément métaphysique der-<lb/>nier et absolument indécomposable; il confie par ailleurs à la forme sub-<lb/>stantielle, principe formel et constitutif de la substance, le rôle de définir la<lb/>nature de cette dernière en termes de tendance intrinsèque et originelle à<lb/>agir et celui d’exercer la fonction d’unification du multiple. Alors que la<lb/>nécessité de répondre en termes métaphysiques à l’exigence de déterminer<lb/>les unités constitutives de la multiplicité dérive pour Leibniz de la critique<lb/>des concepts fondamentaux du modèle mécaniste, la possibilité que cette<lb/>réponse se définisse de façon positive par rapport au concept de force pri-<lb/>mitive présuppose - bien qu’elle ne se limite pas à celle-ci - que soit adve-<lb/>nue la construction théorique de la nouvelle science de la dynamique.<note place="foot" xml:id="ftn10" n="10">
                   Parallélement au dévelopment de cette nouvelle science, à partir de la moitié des années<lb/>1990, la pensée métaphysique de Leibniz, et en particulier sa théorie de la substance, se différen-<lb/>cient de façon significative des résultats obtenus avec la rédaction du <hi rend="italic">
                        <hi rend="italic">Discours de métaphysique.</hi>
                     </hi> Le<lb/>nouveau concept dynamique de substance, bien que ne contredisant pas ces résultats, requiert<lb/>néanmoins une réélaboration non négligeable. Voir 
                        à 
                     ce sujet lessai de D. 
                        Rutherford, 
                     
                     <hi rend="italic">
                        <hi rend="italic">Meta-</hi>
                        <hi rend="italic">
                           <lb/>ph</hi>
                        <hi rend="italic">ysics: the Late Period,</hi>
                     </hi> in: <hi rend="italic">
                        The Cambridge Companion to Leibniz
                     </hi>, edited by Nicholas Jolley, Cam-<lb/>bridge University Press, 1995, pp. 124-175, en particulier pp. 124-132.
               </note>
            </p>
            <p>Pour la philosophie de Leibniz, en cohérence avec le principe scolas-<lb/>tique selon lequel <hi rend="italic">
                  ens et unum convertuntur
               </hi>, ne peut être considéré comme</p>
         <pb n="230" facs="UNITA/UNITA_230.jpg"/>
            <p>réel que ce qui possède une véritable unité et, inversement, ne peut etre vé-<lb/>ritablement considéré comme un être que ce qui est unitaire. Par consé-<lb/>quent, le multiple en soi ne possède pas de véritable unité et il ne peut être<lb/>considéré comme réel que de façon médiate, en raison de la réalité des uni-<lb/>tés dont il se compose. Bien que cela n’empêche pas de considérer comme<lb/>un tout unitaire une pluralité d’éléments, ni de percevoir dans l’unité de la<lb/>perception une multiplicité de phénomènes, toutefois à l’unité logique ou<lb/>(comme dira aussi Leibniz) «semi-mentale» de tels agrégats ne correspon-<lb/>dra pas de réalité métaphysique équivalente.<note place="foot" xml:id="ftn11" n="11">
                   Leibniz à Des Bosses, 17 mars 1706: «Ens et unum convertuntur, sed ut datur Ens per ag-<lb/>gregationem, ita et unum, etsi haec Entitas Unitasque sit semimentalis» (GP II, p. 304).
               </note>
            </p>
            <p>D’autre part, la tension, l’appel réciproque entre unité et multiplicité<lb/>sont
            posés dès le début aussi bien dans l’immédiateté de la perception sub-<lb/>jective que
            dans la constitution du processus de la connaissance. Dès que la<lb/>perception passe au
            niveau de la sensibilité consciente, sont simultanément<lb/>présents aussi bien le
            sentiment immédiat du sujet en tant que percevant<lb/>que la constatation de la
            multiplicité des perçus. Et le processus lui-même<lb/>de la connaissance rationnelle
            consiste à ramener, à des niveaux de plus en<lb/>plus élevés d’abstraction, la
            multiplicité des phénomènes à l’unité de lois<lb/>génératrices. Au principe cartésien du
               <hi rend="italic">
               <hi rend="italic">cogito</hi>
            </hi>, Leibniz oppose le principe<lb/>originel du «varia a me cogitantur».<note
               place="foot" xml:id="ftn12" n="12"> «Ad artic. (7). Ego cogito, adeoque sum, inter
               primas veritates esse praeclare a Cartesio<lb/>notatum est. Sed aequum erat ut alias
               non negligere huic pares. [...] Non tantum autem mei cogi-<lb/>tantis sed et meorum
               cogitatorum conscius sum, nec magis verum certumve est me cogitare, quam<lb/>illa vel
               illa a me cogitari. Itaque veritatis facti primas non incommode referre licebit ad
               has duas:<lb/>Ego cogito, et: Varia a me cogitantur. Unde consequitur non tantum me
               esse, sed et me variis mo-<lb/>dis affectum esse», <hi rend="italic"> Animadversiones
                  in partem generalem Principiorum Cartesianorum </hi> (GP IV, p.<lb/>357). </note>
         </p>
            <p>L’expérience de la multiplicité se présente donc comme une donnée<lb/>primitive à la perception subjective et au processus lui-même de la connais-<lb/>sance et, pour son fondement, requiert que soit posé le problème de repé-<lb/>rer en elle les éléments unitaires qui en garantissent la réalité. En l’absence<lb/>de ceux-ci, cette expérience se réduirait à un pur phénomène subjectif, doté<lb/>de la mème réalité que le rêve. Mais puisqu’il est possible d’attribuer un ca-<lb/>ractère unitaire à des entités qui sont en fait multiples soit, comme on l’a<lb/>vu, en vertu de processus d’abstraction logique, soit en raison de la nature<lb/>même de la perception, résultante de la projection d’une multiplicité dans<lb/>l’unité du sujet (d’où également le caractère à cet égard trompeur de l’ima-<lb/>gination elle-même), le problème du fondement réel du multiple se traduit<lb/>donc en nécessité de déterminer les véritables unités sous-jacentes à la mul-<lb/>tiplicité des phénomènes. Dans les courts paragraphes du début du <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Système</hi>
               </hi>
            </p>
         <pb n="231" facs="UNITA/UNITA_231.jpg"/>
            <p>
               <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">nouveau</hi>
               </hi>, où il esquisse à grands traits sa propre autobiographie philoso-<lb/>phique, Leibniz énumère de façon sommaire les raisons pour lesquelles il<lb/>n’est pas possible de reconnaitre de telles unités ni au niveau de l’abstrac-<lb/>tion mathématique, ni en se référant au modèle atomistique de la matière,<lb/>et encore moins en se plaçant dans l’optique cartésienne de la <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">res extensa.</hi>
               </hi>
            </p>
            <p>L’impossibilité de déterminer des éléments réellement unitaires aussi<lb/>bien dans
            la représentation physique de la multiplicité matérielle que dans<lb/>la représentation
            mathématique de la multiplicité numérique ou géomé-<lb/>trique dérive du fait que, dans
            un cas comme dans l’autre, les prétendues<lb/>unités que celles-ci pourraient offrir
            violeraient une caractéristique essen-<lb/>tielle des véritables unités, à savoir
            qu’elles sont irréductibles à des éléments<lb/>ou à des parties homologues au tout
            qu’elles composent. C’est pourquoi il<lb/>n’est pas possible de trouver «les principes
            d’une veritable Unité» ni sur le<lb/>plan des phénomènes purement physiques ni même
            parmi les êtres abstraits<lb/>des mathématiques, parce qu’il faut penser que toute
            portion de matière<lb/>peut toujours être encore décomposée en éléments matériels selon
            un pro-<lb/>cessus de subdivision qui va jusqu’à l’infini, de la même façon que peut
            se<lb/>poursuivre à l’infini la division d’un segment en segments, d’un angle en
            an-<lb/>gles ou de l’unité numérique elle-mème en fractions numériques
            décroissan-<lb/>tes. Le point n’est pas un minimum d’où peut naître le continu
            géométrique<lb/>et les atomes de Démocrite ou des modernes ne peuvent pas vraiment
            être<lb/>considérés comme dépourvus de parties. Mais tandis que les atomes
            maté-<lb/>riels ne sont que des unités apparentes qui satisfont l’imagination mais
            ne<lb/>résistent pas à une analyse plus rigoureuse pouvant démontrer
            ultérieure-<lb/>ment l’implication d’une multiplicité, les points géométriques - tout
            en<lb/>étant effectivement dépourvus de parties - ne peuvent pas être conçus<lb/>comme
            éléments constitutifs du continu spatial et présupposent, au con-<lb/>traire, que soient
            déjà données les entités étendues dont ils représentent les<lb/>extrémités.<note
               place="foot" xml:id="ftn13" n="13"> SN, p. 478: «Au commencement, lorsque je m’estois
               affranchi du joug d’Aristote, j’avois<lb/>donné dans le vuide et dans les Atomes, car
               c’est ce qui remplit le mieux l’imagination. Mais en<lb/>estant revenu, après bien
               des meditations, je m’apperceus, qu’il est impossible de trover <hi rend="italic">
                  les princi- <lb/>pes d’une veritable Unité </hi> dans la matiere seule ou dans ce
               qui n’est que passif, puisque tout n’y est<lb/>que collection ou amas de parties
               jusqu’à l’infini. Or la multitude ne pouvant avoir sa realité que<lb/>
               <hi rend="italic"> des unités veritables </hi> qui viennent d’ailleurs et sont tout
               autre chose que le points mathematiques<lb/>qui ne sont que des extremités de
               l’etendu et des modifications dont il est constant, que le <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">conti-</hi>
                  <hi rend="italic">
                     <lb/>nuum</hi>
               </hi> ne sçauroit estre composé» (en italiques dans le texte). </note> Ainsi, bien
            que l’on essaie de trouver de véritables unités, tant<lb/>que l’analyse demeurera à
            l’intérieur de concepts ou de représentations im-<lb/>pliquant une référence, directe ou
            indirecte, à l’imagination, on ne parvien-<lb/>dra pas à sortir du domaine de la
            multiplicité. Mais puisque celle-ci re-<lb/>quiert, pour sa propre réalité, que soient
            données de véritables unités, il en</p>
         <pb n="232" facs="UNITA/UNITA_232.jpg"/>
            <p>résulte la nécessité de dépasser les limites imposées à la pensée par l’imagi-<lb/>nation: les véritables unités «viennent d’ailleurs»<note place="foot" xml:id="ftn14" n="14">
                      <hi rend="italic">Ibidem</hi>.
               </note> et ne pourront être dé-<lb/>terminées qu’à travers la définition d’un concept purement rationnel. S’a-<lb/>vère nécessaire le passage à la métaphysique.</p>
            <p>Ce sont les résultats de sa critique de la théorie cartésienne du mouve-<lb/>ment, avec l’introduction du concept de force et la construction théorique<lb/>de la dynamique, qui offrent à Leibniz la possibilité de trouver sur cette<lb/>voie une réponse satisfaisante au problème des véritables unités. Cette pos-<lb/>sibilité, loin d’étre immédiate, requiert au contraire - à partir de la réfuta-<lb/>tion de l’«erreur mémorable de Descartes»<note place="foot" xml:id="ftn15" n="15">
                   La <hi rend="italic">
                        <hi rend="italic">Brevis demonstratio erroris memorabilis Cartesii et aliorum circa legem naturalem, secun-</hi>
                        <hi rend="italic">
                           <lb/>dum quam volunt a Deo eandem semper quantitatem motus conservari, qua et in re mechanica abu-</hi>
                        <hi rend="italic">
                           <lb/>tuntur</hi>
                     </hi> (GM VI, pp. 117-123) a été publiée en mars 1686 dans les «Acta eruditorum» (pp. 161-<lb/>163). Dans le mois de septembre de 
               la même année les «Nouvelles de la République des Lettres»<lb/>ont publié une traduction française de ce texte sous le titre de <hi rend="italic">
                        <hi rend="italic">Demonstration courte d’une erreur</hi>
                        <hi rend="italic">
                           <lb/>considerable de M. Descartes</hi>
                     </hi> (pp. 996-999)
               </note> - une totale redéfinition de la<lb/>physique et de ses concepts fondamentaux. Elle nécessite en outre une arti-<lb/>culation complexe 
               du concept de force lui-même, avec une doublé distin-<lb/>ction entre forces primitives et dérivatives et encore entre forces actives et<lb/>
               passives.<note place="foot" xml:id="ftn16" n="16">
                     <hi rend="italic">Specimen dynamicum pro admirandis naturae legibus circa corporum vires et mutuas actio-<lb/>nes 
                        detegendis et ad suas causas revocandis</hi>, GM VI, pp. 236-237. 
                  Désormais on se référera à cette<lb/>
                       édition en citant le sigle SD, suivi de l’indication de la page.
                    </note>
            </p>
            <p>A l’époque de la rédaction du <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Système nouveau</hi>
               </hi>, à travers les recherches<lb/>qui l’avaient amené à l’élaboration de sa «nouvelle Science de la Dyna-<lb/>mique», Leibniz avait déjà mené à terme un processus de complète relativi-<lb/>sation des concepts fondamentaux du modèle mécaniste classique, avec la<lb/>négation du caractère substantiel de l’extension qui en découle. Il suffira de<lb/>rappeler brièvement le <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Specimen dynamicum</hi>
               </hi>, publié - bien que partielle-<lb/>ment - par les «Acta eruditorum» la même année que le <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Système nouveau</hi>
                  .
               </hi>
               <note place="foot" xml:id="ftn17" n="17">
                   Leibniz publia dans les «Acta eruditorum» seulement la première partie du <hi rend="italic">
                        <hi rend="italic">Specimen</hi>
                        <hi rend="italic">
                           <lb/>dynamicum</hi>
                        .
                     </hi> On trouve la seconde partie, restée inèdite, dans GM VI, pp. 246-254.
               </note>
               <hi rend="italic">
                  
                     <lb/>
                  
               </hi>Ayant ramené l’espace à un pur ordre de coexistence et le temps à un ordre<lb/>de succession, ces deux concepts lui apparaissent, non moins que le mouve-<lb/>ment lui-même, comme dépourvus de réalité effective, etres de raison plu-<lb/>tôt qu’êtres réels.<note place="foot" xml:id="ftn18" n="18">
                     SD (pars II), p. 247: «spatium, tempus et motum habere aliquid de Ente rationis».
               </note> A la rigueur, temps et mouvement sont des phénomènes<lb/>relationnels seulement apparents «nam motus (perinde ac tempus) num-<lb/>quam existit, si rem ad ἀγρἰβειαν revoces»<note place="foot" xml:id="ftn19" n="19">
                     
                     <hi rend="italic">
                        <hi rend="italic">Ibidem</hi>
                     </hi> (pars I), p. 235.
               </note> et présupposent, non moins<lb/>que l’extension, que s’exerce l’action d’une force qui non seulement tende</p>
         <pb n="233" facs="UNITA/UNITA_233.jpg"/>
            <p>au changement de l’état physique, mais qui le réalise pleinement, à moins<lb/>de limites imposées par l’action exercée par une force contraire.<note place="foot" xml:id="ftn20" n="20">
                                        <hi rend="italic">
                     Ibidem</hi>
                     : «In rebus corporeis esse aliquid praeter extensionem, imo extensione prius, alibi<lb/>admonuimus, nempe ipsam vim naturae ubique ab Autore inditam, quae non in simplici facilitate<lb/>consistit, qua Scholae contentae fuisse videntur, sed praeterea conatu sive nisu instruitur, effectum<lb/>plenum habituro, nisi contrario conatu impediatur. [...] Nam motus (perinde ac tempus) num-<lb/>quam existit, si rem ad <hi rend="italic">
                        <hi rend="italic">akribeian</hi>
                     </hi> revoces, quia nunquam totus existit, quando partes coexistentes<lb/>non habet. Nihilque adeo in ipso reale est, quam momentaneum illud quod in vi ad mutationem<lb/>nitente constitui debet».
               </note> Et c’est<lb/>encore à l’action préexistante d’une force (qu’elle soit active ou passive)<lb/>que renvoie l’extension elle-même que par conséquent, contre Descartes, la<lb/>dynamique de Leibniz ne peut considérer comme substance:</p>
            <p>extensioque nil aliud quam jam praesuppositae nitentis renitentisque id est<lb/>resistentis substantiae continuationem sive diffusionem dicit, tantum abest,<lb/>ut ipsâmet substantiam facere possit.<note place="foot" xml:id="ftn21" n="21">
                     <hi rend="italic">Ibidem</hi>.
               </note>
            </p>
            <p>Si le concept de force n’intervenait pas, le monde de la nature, dans la<lb/>représentation que pourrait en offrir non pas l’expérience immédiate des<lb/>sens, mais précisément la construction rationnelle de la physique, nous ap-<lb/>paraîtrait donc comme un monde de mouvements tout à fait relatifs, d’ef-<lb/>fets sans causes et de relations spatio-temporelles pour lesquelles il ne serait<lb/>pas possible de trouver un enracinement final: une multiplicité paradoxa-<lb/>lement dépourvue d’unités constituantes. Dans le concept de force, et en<lb/>particulier dans sa proportionnalité à la masse et au carré de la vitesse<lb/>(f=mv<hi rend="superscript">2</hi>), non seulement Leibniz trouve un solide ancrage pour les phéno-<lb/>mènes du monde physique, à travers une grandeur dont le concept est tout<lb/>à fait étranger aux capacités de représentation de l’imagination, mais en<lb/>constituant la physique comme discipline autonome il en greffe également<lb/>les fondements ultimes dans le terrain de la métaphysique.<note place="foot" xml:id="ftn22" n="22">
                   SD (pars I), pp. 241-242: «Quae lex cum non derivetur ex notione molis, necesse est con-<lb/>sequi eam ex alia re, quae corporibus insit, nempe ex ipsa vi, quae scilicet eandem semper quanti-<lb/>tatem sui tuetur, licet a diversis corporibus exerceatur. Hinc igitur, praeter pure mathematica et<lb/>imaginationi subjecta, collegi quaedam metaphysica solaque mente perceptibilia esse admittenda,<lb/>et massae materiali principium quoddam superius, et ut sic dicam formale addendum, quandoqui-<lb/>dem omnes veritates rerum corporearum ex solis axiomatibus logisticis et geometricis, nempe de<lb/>magno et parvo, toto et parte, figura et situ, colligi non possint, sed alia de causa et effectu, actio-<lb/>neque et passione accedere debeant, quibus ordinis rerum rationes salventur. Id principium For-<lb/>mam, an ἐντελέχειαν, an Vim appellemus, non refert, modo meminerimus per solam virium notio-<lb/>nem intelligibiliter explicari».
               </note> En conclusion,<lb/>donc, ce n’est qu’à partir du modèle physique fourni par la dynamique qu’il<lb/>est possible de trouver une réponse au problème du fondement de la multi-<lb/>plicité en unité. Les points géométriques ne sont que des modalités; les ato-</p>
         <pb n="234" facs="UNITA/UNITA_234.jpg"/>
                     <p>mes matériels ne sont rien d’autre que des apparences d’unité sous lesquel-<lb/>les se cache une multiplicité indéfinie. La physique cartésienne, comme<lb/>toute physique modelée seulement sur le paradigme de la géométrie, ne<lb/>rend pas compte des lois (et des causes) du mouvement. La dynamique en<lb/>soi n’est pas non plus suffisante, car elle traite des lois qui naissent de l’ac-<lb/>tion des forces dérivatives et ne peut donc que rester sur le plan des phéno-<lb/>mènes.<note place="foot" xml:id="ftn23" n="23">
                    SD (pars I), p. 237.
               </note> Sur ce plan, elle atteint l’objectif de dépasser la relativité absolue<lb/>du mouvement et donc de pouvoir le rattacher, comme à sa propre cause, à<lb/>un corps précis; toutefois, si elle obtient ainsi sa propre autonomie de la<lb/>métaphysique dans la description des phénomènes naturels, elle doit néan-<lb/>moins présupposer l’action de forces primitives. En renvoyant, pour sa pro-<lb/>pre possibilité, à un terme absolu, parce que non relatif, la dynamique re-<lb/>quiert un autre fondement qui laisse transparaître la réalité métaphysique<lb/>de la force primitive, comme cause réelle des phénomènes physiques:</p>
            <p>Etsi enim vis aliquid reale et absolutum sit, motus tamen ad classem perti-<lb/>net phaenomenorum respectivorum, et vertitas non tam in phaenomenis<lb/>quam in causis spectatur.<note place="foot" xml:id="ftn24" n="24">
                    SD (pars II), p. 248.
               </note>
            </p>
            <p>Si la description des phénomènes physiques en termes de dynamique<lb/>permet de reconnaître dans la force primitive la cause réelle du mouvement<lb/>et, avec cela, les termes absolus auxquels rapporter les relations spatio-tem-<lb/>porelles, ne s’ouvre pas pour autant la voie à un dualisme métaphysique,<lb/>parce que les caractéristiques qui définissent le concept de force sont en<lb/>tous points analogues à celles qui définissent l’unité du sujet qui perçoit les<lb/>phénomènes: la force primitive, en tant que loi de développement d’une sé-<lb/>rie d’états physiques, qui résultent déterminés de façon univoque par celle-<lb/>ci, opère une synthèse du multiple et du divers en unité immanente aux<lb/>parties et qui toutefois ne coincide pas avec ces dernières, en reliant chaque<lb/>élément de la série au passé de ses causes et au futur de ses effets, pareille-<lb/>ment à la substance individuale, 
               que Leibniz conçoit comme loi immanente<lb/>au flux et à l’enchaînement des états propres au sujet.<note place="foot" xml:id="ftn25" n="25">
               D. Rutherford a récemment évoqué cet aspect dans l’essai <hi rend="italic">
                        <hi rend="italic">Metaphysics: 
                        the
                        Late Period</hi>
                        <lb/>
                     </hi>que nous avons déjà cité, pp. 127-128. Pourtant, les pages rédigées dans les années trente par M.<lb/>                    
                        Gueroult
                       et consacrées au theme des rapports entre dynamique et métaphysique dans son étude:<lb/>
                                  <hi rend="italic">Leibniz. Dynamique et métaphysique</hi>
                     , Strasbourg, 1934, sont toujours d’actualité (deuxième édi-<lb/>tion, Paris, Aubier-Montaigne, 1967), en particulier pp. 155-185. Voir aussi: F. 
                 Duchesneau,                        , 
                      <hi rend="italic">
                        La
                        <lb/>dynamique de Leibniz,
                     </hi> Paris, Vrin, 1994.
               </note> La force primitive<lb/>apparait donc comme le correspondant objectif, requis par la construction</p>
         <pb n="235" facs="UNITA/UNITA_235.jpg"/>
            <p>rationnelle du monde des phénomènes, de l’unité susbtantielle expérimen-<lb/>tée par le sujet percevant. Sur le plan métaphysique, il n’existe qu’un seul<lb/>type de substances et celles-ci sont définissables en termes de capacité origi-<lb/>nelle d’agir.<note place="foot" xml:id="ftn26" n="26">
                    SD (pars I), p. 235: «agere est character substantiarum».
               </note> Les véritables unités qui sont le fondement du multiple phé-<lb/>noménique sont donc des points métaphysiques indivisibles, des atomes de<lb/>substance. C’est à eux que méne l’analyse de ce qui se manifeste sur le plan<lb/>phénoménique comme multiplicité substantielle dotée d’un principe uni-<lb/>fiant et, de ce point de vue, 
               ils peuvent etre appelés éléments derniers; tan-<lb/>dis que si on les considéré dans la perspective de la métaphysique, les ato-<lb/>mes de substance, en tant qu’unités réelles d’où naît toute activité, se révè-<lb/>lent comme les principes premiers et absolus qui fondent la multiplicité<lb/>même des composés:</p>
         <p>Il n’y a que les  <hi rend="italic">Atomes de substance</hi>, c’est à dire, les unités reelles et absolu-<lb/>ment destituées de parties, qui soyent les sources des actions, et les pre-<lb/>miers principes absolus 
            de la composition des choses, et comme les der-<lb/>niers elemens de 1’analyse des choses substantielles.<note place="foot" xml:id="ftn27" n="27">
                    SN, p. 482 (en italiques dans le texte).
               </note>
            </p>
            <p>Indivisibles, parce que dépourvues de parties, les substances sont les<lb/>centres d’action métaphysiques qui se manifestent dans
               les phénomènes<lb/>physiques, en incluant la force primitive comme principe formel constitutif:<lb/>il est donc nécessaire de faire de nouveau 
               appel aux formes substantielles et<lb/>d’en «réhabiliter» le concept.<note place="foot" xml:id="ftn28" n="28">
                   SN, pp. 478-479. Pour la reprise du concept de forme substantielle dans le <hi rend="italic">
                        <hi rend="italic">Système nou-</hi>
                        <hi rend="italic">
                           <lb/>veau</hi>
                     </hi>, consulter les contributions de G. H. R. 
                                        Parkinson, 
                      <hi rend="italic">
                        Substantial Forms in 
                        the
                      Système nou-<lb/>veau and related works</hi>,
                      et de A. 
                        Lamarra, 
                     <hi rend="italic">
                        <hi rend="italic">Substantial Forms and Monads</hi>
                     </hi>, dans le volume précité,<lb/>
                     <hi rend="italic">
                        <hi rend="italic">Leibniz’</hi>
                        <hi rend="italic">s’</hi>
                        <hi rend="italic">New System’,</hi>
                     </hi> pp. 123-139 et 83-95 respectivement.
               </note> Comme déjà pour Aristote, pour Leibniz<lb/>aussi dans le <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Système nouveau</hi>
               </hi> la forme est un principe constituant de la<lb/>substance; un principe dynamique qui anime la substance et préside,<lb/>comme loi interne de développement, au déploiement absolument auto-<lb/>nome de son activité. L’autonomie de la substance est complète, mais elle<lb/>n’est pas illimitée; elle trouve une délimitation intrinsèque dans le principe<lb/>symétrique d’une passivité originelle, qui de ce fait peut etre appelée maté-<lb/>rielle. Seul le concours de ces deux principes constitue la substance comme<lb/>«Estre complet», véritable unité et indivisible métaphysique. Dans le pas-<lb/>sage précédemment cité, Leibniz opposait le concept d’«atome de sub-<lb/>stance» à celui d’«atome de matière», considéré comme faux et contraire à<lb/>la raison. Mais ce concept connaissait déjà une opposition analogue dans<lb/>l’ouverture du <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Système nouveau</hi>
               </hi>, lorsque Leibniz, contestant le caractère</p>
         <pb n="236" facs="UNITA/UNITA_236.jpg"/>
            <p>imaginaire des atomes physiques, affirmait «qu’il est impossible de trouver<lb/>les principes d’une veritable Unité <hi rend="italic">
                  dans la matière seule
               </hi> ou dans ce qui n’est<lb/>que <hi rend="italic">
                  passif
                  »
               </hi>
               <note place="foot" xml:id="ftn29" n="29">
                    SN, p. 478.
               </note> et qu’il concluait, ayant critiqué même la possibilité de recon-<lb/>naître aux points géométriques le caractère des véritables unités: «Donc<lb/>pour trouver ces unités reelles, je fus contraint de recourir à un point reel et<lb/>animé pour ainsi dire, ou à un Atome de substance qui doit envelopper<lb/>quelque chose de forme ou d’actif, pour faire un <hi rend="italic">
                  Estre complet».
               </hi>
               <note place="foot" xml:id="ftn30" n="30">
                                         <hi rend="italic">Ibidem</hi>.
               </note>
            </p>
            <p>Naturellement, le principe originel de passivité de la substance, conçue<lb/>comme minimum métaphysique, ne s’identifie pas non plus avec la matière<lb/>corporelle des atomes physiques; il faut plutôt le concevoir dans le sens sco-<lb/>lastique de la matière première, qui en termes leibniziens se traduit en <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">vis</hi>
                  <hi rend="italic">
                     <lb/>primitiva resistendi.</hi>
               </hi> Ainsi, de même que sur le plan physique il faut distin-<lb/>guer à côté de la <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">vis primitiva activa,</hi>
               </hi> la <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">vis primitiva passiva</hi>
               </hi>, à côté de la ca-<lb/>pacité originelle d’agir une capacité originelle, symétrique et opposée, de ré-<lb/>sister, pareillement les deux principes opposés, l’un formel et actif, l’autre<lb/>matériel et passif, concourent à constituer dans sa complétude la substance<lb/>métaphysique. C’est pourquoi les «atomes de substance» se définissent par<lb/>rapport à leur propension originelle à l’action et à une tout aussi radicale li-<lb/>mitation intrinsèque. Comme en physique est requise une complète symé-<lb/>trie entre <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">vis activa</hi>
               </hi> et <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">vis passiva</hi>
               </hi> pour que ne soit pas violé le principe de<lb/>conservation de la force totale, de la même façon la conception métaphy-<lb/>sique de l’univers propre à Leibniz, comme un maximum de perfection, re-<lb/>quiert qu’au déploiement de l’activité d’une substance corresponde une<lb/>équivalente diminution d’activité dans une autre, et partant que soient don-<lb/>nées dans toute substance à la fois la capacité d’agir et une limite. L’«Estre<lb/>complet» substantiel, la véritable unité constitutive du multiple, est à la fois<lb/>
               <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">vis activa</hi>
               </hi> et <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">vis passiva</hi>
               </hi>, comme on le lit dans un inédit de Leibniz récem-<lb/>ment publié:</p>
            <p>Poterimus opponere invicem Protopathiam (προτοπάϑειαν) seu vim primi-<lb/>tivam passivam et Entelecheiam seu Protopoeiam, vim primitivam activam.<lb/>Illa respondet Materiae Aristotelis primae quantum admitti, haec formae<lb/>ejus substantialis. Utrumque principium Monadem facit, seu Substantiam<lb/>completam.<note place="foot" xml:id="ftn31" n="31">
                     <hi rend="italic">Corpo e funzioni cognitive in Leibniz</hi>
                     <hi rend="normalweight">, Milan, F. Angeli, p. 207. Le manu-<lb/>scrit de Leibniz conservé à la Niedersachsische Landesbibliothek de Hanovre, porte la cote: LH I, <lb/>I, 4, 48.</hi>
                                 </note>
            </p>
         <pb n="237" facs="UNITA/UNITA_237.jpg"/>
            <p>Dans le <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Système nouveau</hi>
               </hi>, comme chacun sait, Leibniz ne qualifie pas<lb/>encore les «atomes de substance» comme des ‘monades’, tandis qu’au voca-<lb/>bulaire aristotélicien-scolastique de la forme substantielle, déjà présent dans<lb/>le <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Discours de métaphysique</hi>
               </hi>, s’associe le renvoi à l’entéléchie première d’A-<lb/>ristote. Cette reprise de concepts appartenant à l’héritage de la Scolastique<lb/>masque en réalité une remarquable différence de contenus conceptuals: si,<lb/>pour désigner le principe actif constitutif de la substance, il faut revenir à la<lb/>forme substantielle, ce nest que pour identifier celle-ci avec le nouveau con-<lb/>cept de force primitive active, dont «s’ensuit quelque chose d’analogique au<lb/>sentiment et à l’appetit»<note place="foot" xml:id="ftn32" n="32">
                    SN, p. 479.
               </note> et si cette identification rend à son tour possible<lb/>de parler de la forme substantielle en termes d’entéléchie première, ce n’est<lb/>qu’à condition de conférer à cette expression le sens nouveau de capacité<lb/>originelle et absolue d’agir, et non plus d’acte ou de complément d’une sim-<lb/>ple potentialité:</p>
            <p>Il fallut donc rappeller et comme rehabiliter les 
               <hi rend="italic">formes substantielles</hi>
               , si dé-<lb/>criées aujourd’huy, mais d’une maniere qui les rendist intelligibles [...].<lb/>Aristote les appelle 
               <hi rend="italic">entelechies premieres</hi>
               , je les appelle peutestre plus intel-<lb/>ligiblement 
               <hi rend="italic"> forces primitives</hi>
               , qui ne contiennent pas seulement l’
               <hi rend="italic"> acte</hi>
                   ou le<lb/>complement de la possibilité, mais encore une 
               <hi rend="italic">activité</hi>
                   originale.<note place="foot" xml:id="ftn33" n="33">
                    SN, pp. 478-479 (en italiques dans le texte).
               </note>
            </p>
            <p>Et si enfin est repris, pour désigner le principe passif constitutif de la<lb/>substance, le concept de matière première, c’est pour indiquer cette passi-<lb/>vité tout aussi originelle, présente dans toute substance, afin que soit possi-<lb/>ble le changement métaphysique sans que se modifie l’activité totale de l’u-<lb/>nivers des substances, qui est à tout moment un maximum.</p>
            <p>Sans vouloir réduire la métaphysique de Leibniz à la nouvelle concep-<lb/>tion de la dynamique, force est cependant de reconnaître que le concept de<lb/>force, tel qu’il s’était concrètement déterminé dans ce domaine de recher-<lb/>ches, offrait pour le moins à Leibniz un paradigme d’une puissance remar-<lb/>quable dans la reformulation du concept antique et traditionnel de forme<lb/>substantielle. Si nous perdions de vue les caractéristiques spécifiques qui<lb/>définissent pour Leibniz le concept dynamique de force, nous ne pourrions<lb/>que voir dans le fait de ramener la forme substantielle à la force primitive<lb/>une reprise et une mise en évidence de l’aspect dynamique propre à l’enté-<lb/>léchie aristotélicienne. Ou bien finirions-nous par ramener la position leib-<lb/>nizienne à une expression tardive de ce vitalisme, plus ou moins organiciste,<lb/>qui avait marqué de vastes secteurs de la pensée de la Renaissance. Mais</p>
         <pb n="238" facs="UNITA/UNITA_238.jpg"/>
            <p>l’aspect dynamique inhérent aussi à l’entéléchie aristotélicienne n’est que la<lb/>condition rendant possible la traduction dans le langage consolidé de la mé-<lb/>taphysique du concept nouveau et original de force primitive. Et réduire la<lb/>position de Leibniz à un simple vitalisme, en perdant toute possibilité d’en<lb/>interpréter l’originalité et l’expression conçusrète, contraindrait sa métaphy-<lb/>sique à rester dans les limites d’expériences philosophiques dont par ail-<lb/>leurs il tint toujours à distinguer nettement sa pensée.</p>
            <p>En revanche, il semble possible de relever une plus grande continuité<lb/>avec le sens et la fonction traditionnellement attachés au concept de force<lb/>dans le ròle que Leibniz attribue, dans le <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Système nouveau</hi>
               </hi>, aux formes sub-<lb/>stantielles en relation avec le problème de la multiplicité corporelle. En<lb/>effet jusqu’ici l’«atome de substance», la substance simple ou indivisible<lb/>métaphysique, a été considéré exclusivement du point de vue analytique<lb/>comme élément dernier auquel doit parvenir la décomposition d’une multi-<lb/>plicité phénoménique, dépourvue sinon de fondement réel. Mais si l’on se<lb/>place dans la perspective inverse et que l’on considère la substance simple<lb/>en tant que principe premier et absolu de composition de la multiplicité<lb/>phénoméniquement représentée par les corps, on devra alors reconnaître<lb/>dans la forme substantielle le principe unifiant du multiple. Mais puisque<lb/>les substances agissent comme principes métaphysiques et donc immatériels<lb/>de composition, cette fonction unifiante ne pourra que s’exercer sous forme<lb/>d’une organisation hiérarchique entre les substances elles-mêmes, organisa-<lb/>tion dont les corps constitueraient la représentation phénoméniquement<lb/>perceptible.</p>
            <p>L’univers physique se présente en effet comme un ensemble infiniment<lb/>complexe d’organismes vivants ordonnés hiérarchiquement et dotés chacun<lb/>d’une propre unité; les êtres vivants, «les Machines de la nature», dont se<lb/>compose même ce qui apparaît comme pure matière inanimée, sont consti-<lb/>tués d’un nombre infini d’organes, composés à leur tour d’un nombre infini<lb/>d’êtres vivants, et ce qui en constitue la propriété la plus caractéristique est<lb/>le fait que chacun d’eux - bien que soumis à de continuelles transforma-<lb/>tions - ne perd jamais son identité.<note place="foot" xml:id="ftn34" n="34">
                    SN, pp. 480-482.
               </note> Tout être vivant, même dans le flux<lb/>continuel de la matière dont il se compose, reproduit continuellement la<lb/>même organisation et demeure structurellement identique. Pour la méta-<lb/>physique de Leibniz se pose donc un doublé problème: rendre compte de<lb/>la composition du multiple en tant qu’organicité et offrir un fondement au<lb/>caractère unitaire des corps. Dans le premier cas, il s’agirait d’expliquer de<lb/>quelle façon les formes substantielles constituent l’entéléchie des corps or-</p>
         <pb n="239" facs="UNITA/UNITA_239.jpg"/>
            <p>ganiques; dans le deuxième, de motiver le maintien de leur identité structu-<lb/>relle. Dans un cas comme dans l’autre, la question renvoie à l’un des pro-<lb/>blèmes les plus épineux de la philosophie leibnizienne, que représente la<lb/>nature des composés substantiels, c’est-à-dire au problème de savoir s’ils<lb/>sont dotés seulement d’une réalité phénoménique ou bien s’ils sont méta-<lb/>physiquement fondés en tant que composés et pas seulement en tant que<lb/>résultantes de l’agrégation d’éléments métaphysiques simples.<note place="foot" xml:id="ftn35" n="35">
                   D’après 
                        A. Robinet 
                     une tension conflictuelle entre ces deux tendances caractériserait<lb/>toute la philosophie élaborée à la maturité de Leibniz à partir des années 80 <hi rend="italic">
                        (<hi rend="italic">Architectonique di-</hi>
                        <hi rend="italic">
                           <lb/>sjonctive, automates systèmique et idealit</hi>
                        <hi rend="italic">é</hi>
                        <hi rend="italic"> transcendantale dans l’oeuvre de G. W. Leibniz,</hi>
                     </hi> Paris,<lb/>Vrin, 1986). D’autre part, les études de 
                        R. 
                     M. 
                        Adams 
                     dans le volume <hi rend="italic">
                        <hi rend="italic">Leibniz. Determinist, Theist,</hi>
                        <hi rend="italic">
                           <lb/>Idealis</hi>
                        <hi rend="italic">t</hi>
                     </hi> (New York - Oxford, Oxford Clarendon Press 1994), nous offrent une interpretation phé-<lb/>noméniste et idealiste de la métaphysique de Leibniz.
               </note>
            </p>
            <p>Dans le <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Système nouveau</hi>
               </hi>, ce type de problèmes n’est pas affronté expli-<lb/>citement, bien qu’il soit implicitement présent, et l’attention de Leibniz se<lb/>concentre sur la fonction unifiante exercée par les formes substantielles (ou<lb/>âmes) à l’égard des corps, sur la nature donc de leur union réciproque. Les<lb/>corps, dans leur multiplicité intrinsèque, sont la matière seconde, le résultat<lb/>phénoménique du concours d’un nombre infini de substances simples et<lb/>réelles, mais ils nous apparaîtraient comme «un chaos de matiere con-<lb/>fuse»,<note place="foot" xml:id="ftn36" n="36">
                    SN, p. 480.
               </note> si n’intervenait pas la fonction unifiante et structurante d’une forme<lb/>substantielle. Un organisme vivant, une «machine naturelle», est non seule-<lb/>ment composé d’organismes infinis, mais il reste lui-même à travers toutes<lb/>les transformations qu’il peut subir, uniquement en vertu de la présence<lb/>d’une forme substantielle, qui en constitue le principe d’unité; dans les<lb/>corps organiques «par le moyen de l’âme ou forme, il y a une veritable<lb/>unité qui repond à ce qu’on appelle <hi rend="italic">
                  moy
               </hi> en nous».<note place="foot" xml:id="ftn37" n="37">
                    SN, p. 482.
               </note> Les “substances corpo-<lb/>relles”<note place="foot" xml:id="ftn38" n="38">
                   Dans le <hi rend="italic">
                        <hi rend="italic">Système nouveau,</hi>
                     </hi> Leibniz emploie soit l’expression ‘substance corporelle’ soit l’e-<lb/>xpression ‘substance organisée’ pour se référer aux organismes vivants, et en particulier aux ani-<lb/>maux: «[...] que l’animal et toute substance organisée ne commence pas [...]» (SN, p. 480); «la<lb/>[...] grande question de ce que ces âmes ou ces formes deviennent par la mort de l’animal, ou par<lb/>la destruction de l’individu de la substance organisée» (<hi rend="italic">
                        <hi rend="italic">ibidem</hi>
                     </hi>); «Pour ce qui est du corps ordi-<lb/>naire des animaux et d’autres substances corporelles, [...]» (SN, p. 481). Dans les <hi rend="italic">
                        <hi rend="italic">Principes de la</hi>
                        <hi rend="italic">
                           <lb/>nature et de la gràce</hi>
                     </hi> on trouve avec les mêmes fonctions les locutions ‘substance composée’ et<lb/>‘substance vivante’: «La [substance] composée est l’assemblage des substances simples, ou des<lb/>Monades» (§ 1); «et chaque substance simple ou Monade distinguée, [...] fait le centre d’une sub-<lb/>stance composée (comme par exemple, d’un animal) et le principe de son Unicité» <hi rend="sp">
                        (§3);
                     </hi> «Chaque<lb/>Monade, avec un corps particulier, fait une substance vivante» <hi rend="sp">
                        (§4).
                     </hi> Dans la <hi rend="italic">
                        <hi rend="italic">Monadologie</hi>
                     </hi> par<lb/>contre, ce vocabulaire est absent. Leibniz parle de ‘corps organiques’ ou de ‘corps vivans’, ou de<lb/>façon plus générique, de ‘composés’ et de ‘vivans’, mais il se réfère aux monades uniquement en<lb/>termes de ‘substances simples’.
               </note> les êtres vivants concrets, doivent donc être conçus comme le ré-</p>
         <pb n="240" facs="UNITA/UNITA_240.jpg"/>
            <p>sultat de l’action unifiante effectuée, gràce à la forme substantielle, par des<lb/>substances supra-ordonnatrices à l’égard d’autres substances qui leur sont<lb/>subordonnées, dans une répétition de niveaux qui reproduit à l’infini un<lb/>schéma hiérarchique analogue. Dans sa correspondance à de Volder, préci-<lb/>sément dans la lettre du 20 juillet 1703, Leibniz illustre cette construction<lb/>théorique avec une grande clarté et de façon très pertinente pour une par-<lb/>faite compréhension du <hi rend="italic">
                  <hi rend="italic">Système nouveau</hi>
               </hi> lui-même:</p>
            <p>Distinguo ergo (1) Entelechiam primitivam seu Animam, (2) Materiam<lb/>nempe primam seu potentiam passivam primitivam, (3) Monada his duabus<lb/>completam, (4) Massam seu materiam secundam, sive Machinam organi-<lb/>cam, ad quam innumeras concurrunt Monades subordinatae, (5) Animai<lb/>seu substantiam corpoream, quam Unam facit Monas dominans in Machi-<lb/>nam.<note place="foot" xml:id="ftn39" n="39">
                    Leibniz à de Volder, 20 juin 1703 (GP II, p. 252).
               </note>
            </p>
            <p>Si les atomes de substance sont donc les éléments simples du réel méta-<lb/>physique, les formes substantielles exercent la fonction d’articuler l’univers<lb/>des substances en un cosmos ordonné par sous-ensembles, tous également<lb/>infinis, chacun étant orienté vers un même principe ordonnateur: la forme<lb/>de la substance dominante. Le simple métaphysique constitue en ce sens le<lb/>principe d’unité du multiple physique: l’âme est pour le corps ce que l’unité<lb/>est pour la multiplicité. D’autre part, puisque toute substance est comme<lb/>un monde à part, un «univers concentré» selon une perspective unique et<lb/>que l’on ne peut répéter, de même qu’il ne peut y avoir de rapport d’in-<lb/>fluence réelle entre monde physique et monde métaphysique, on ne peut<lb/>concevoir aucune influence réelle entre substances, mais seulement des rap-<lb/>ports harmoniques de nature représentative. La multiplicité infinie des<lb/>substances subordonnées trouve en eux une expression dans l’unité de la<lb/>substance dominante, comme représentation pour le sujet percevant de son<lb/>propre corps organique. Néanmoins, le rapport entre formes unifiantes et<lb/>substances unifiées, entre âmes et corps, ne pourrait être plus étroit, et ce<lb/>qui dans le langage commun s’appelle communication n’est pas autre chose<lb/>que leur union métaphysique: la forme substantielle a une présence immé-<lb/>diate dans la machine organique, l’âme est pour le corps «comme l’unité est<lb/>dans le resultat des unités qui est la multitude».<note place="foot" xml:id="ftn40" n="40">
                   SN, pp. 484-485: «c’est ce rapport mutuel reglé par avance dans chaque substance de l’u-<lb/>nivers, qui produit ce que nous appellons leur <hi rend="italic">
                        communication
                     </hi>, et qui fait uniquement <hi rend="italic">
                        l’union de
                           <lb/>l’ame et du corps.
                     </hi> Et l’on peut entendre par là comment l’âme a son siege dans le corps par une<lb/>presence immediate, qui ne sçauroit estre plus grande, puisqu’elle y est comme l’unité est dans le<lb/>resultat des unités qui est la multitude» (en italiques dans le texte).
               </note>
            </p>
           </body>
   </text>
</TEI>

         
                                             
                     
                  
                     
                   
                     
                       
            
                     
            
                        
                          
                        
                     
                    
                     
              
                        
                      
                        
                      
                        
                                             
                     
                     
                      