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            <title>IDÉE ET FICTION: SONDAGES DANS LA MATHÉMATIQUE DE L'ART ANALYTIQUE</title>
            <author><name>Pierre</name>
               <surname>Costabel</surname>
            </author>
         </titleStmt>
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            <authority>ILIESI-CNR</authority>
            <availability>
               <p>Biblioteca digitale Progetto Agorà</p>
            </availability>
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               <title level="m">IDÉE ET FICTION: SONDAGES DANS LA MATHÉMATIQUE DE L'ART
               ANALYTIQUE</title>
               <author>Pierre Costabel</author>
               <title level="a"/>
               <publisher>Edizioni dell'Ateneo</publisher>
               <editor/>
               <pubPlace>Roma</pubPlace>
               <idno type="isbn"/>
               <biblScope> pp. 137-153 (Collana Lessico Intellettuale Europeo, LI)</biblScope>
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            <docAuthor>Pierre Costabel</docAuthor>
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               <titlePart>IDÉE ET FICTION: SONDAGES DANS LA MATHÉMATIQUE DE L'ART ANALYTIQUE</titlePart>
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         <p> Faire place dans le présent colloque à des sondages dans la
            littérature<lb/>mathématique des XVII et XVIII siècles a été, si j’ose dire, une
            heureuse<lb/>idée. Car cette littérature qui a constitué le support d’une science
            nouvelle et<lb/>qui privilégie a priori une activité mentale quasi entière et exclusive,
            a bien<lb/>quelque chance de nous fournir matière à réflexion. </p>
         <p> Si je précise dans le titre de mon exposé que ma référence est l’art analy-<lb/>tique,
            c’est que ce terme caractérise la novation qui a transformé la mathéma-<lb/>tique au
            début du XVII siècle et ouvert les voies d’un développement consi-<lb/>dérable. Sous la
            plume de l’initiateur, François Viète, le terme associe deux<lb/>substantifs <hi
               rend="italic">Ars analjtices</hi> et c’est seulement à la fin du siècle qu’avec un
            Jacques<lb/> Bernoulli est apparu en latin <hi rend="italic">Ars analytica</hi> où
            analytique est devenu adjectif. Il y<lb/>a intérêt à remonter à l’expression originelle
            qui a été bien assimilée par les<lb/>traductions françaises de Viète aux environs de
            1630. A côté des procédures<lb/>traditionnelles de l’Analyse et de la Synthèse, est
            proposée à la mathématique<lb/>une troisième voie de résolution des problèmes,
            l’Analytique. Elle consiste à<lb/>supposer tel problème résolu, et en analysant les
            relations que cette supposi-<lb/>tion entraîne entre des éléments constitutifs classés
            en deux catégories, les<lb/>donnés ou connus et les inconnus, établir comment ces
            derniers se trouvent<lb/>déterminés. Ainsi à l’usage de l’Analyse se trouve associée une
            écriture, d’où<lb/>un art, caractéristique de l’exercice de la pensée à l’aide d’un
            outil particulier.<lb/>La question de savoir si cet outil a été fiable au cours de son
            développement<lb/>n’a pas pu manquer de se poser. Et c’est ce qui me paraît au cœur
            d’une<lb/>enquête sur le mot <hi rend="italic">idée</hi>. </p>
         <p>Dans la mesure où je suis invité à faire cette enquête sur un ensemble<lb/>d’œuvres
            pratiquement absentes des grandes entreprises informatiques, je ne<lb/>peux présenter
            que quelques sondages. Sondages que je crois cependant signifi-<lb/>catifs. Je ne peux
            aussi que m’attacher à des œuvres en langue française parce<lb/>que c’est dans cette
            langue que l’art analytique a été en fait exprimé de maniè-<lb/>re massivement majeure à
            l’époque considérée. La conscience d’une double<lb/>limitation m’est suffisamment
            présente pour que mon propos soit ici accepta-<lb/>ble, me semble-t-il.</p>
         <pb n="138" facs="IDEA/IDEA_138.jpg"/>
         <p> Le mot<hi rend="italic"> idée</hi> est absent des œuvres de Viète, aussi bien dans leur
            version<lb/>originale latine que dans leurs traductions françaises, au moins en ce
            qui<lb/>concerne les passages clefs où on devrait le trouver. Même constatation
            —<lb/>cette fois exhaustive — dans le petit ouvrage d’Albert Girard<hi rend="italic">
               Invention nouvelle en<lb/> l’Algèbre</hi>, publié à Amsterdam en 1629, qui a eu une
            importance considéra-<lb/>ble. </p>
         <p>Toutefois je relève les expressions suivantes:</p>
         <p rend="start"> fol. 12 v. Construction algébrique des questions. On y procède le
            plus<lb/>souvent comme aux fausses positions. </p>
         <p rend="start"> fol. 13 z. 1.5 Pour résoudre une question, il la faut remettre en question
            de<lb/>nombres abstracts. </p>
         <p> Il est clair que l’auteur entend bien que les objets considérés par la<lb/>méthode
            mathématique sont le résultat d’une abstraction, mais ce n’est pas par<lb/>hasard qu’il
            parle de construction. Les objets abstraits ont la qualité d’outils<lb/>pour l’<hi
               rend="italic">homo</hi> qui est <hi rend="italic">faber</hi> avant d’être <hi
               rend="italic">sapiens</hi>, et le fait est confirmé par la déno-<lb/>mination
            qu’Albert Girard introduit aux folios 20-24 à propos des équations. Il<lb/>appelle en
               effet<hi rend="italic"> factions</hi> les sommes des racines, ou de leurs produits
            deux à<lb/>deux, ou trois à trois, etc., c’est-à-dire ce que nous appelons les
            fonctions<lb/>symétriques des racines. Le mot <hi rend="italic">faction</hi>, qui ne
            s’est pas conservé en mathéma-<lb/>tiques, est très caractéristique d’une conception
            opératoire. </p>
         <p>Ceci étant, on pourrait légitimement penser que celui qui s’est affirmé en<lb/>1637
            comme un grand maître de l’art analytique, a modifié la situation du<lb/>discours de
            manière significative.</p>
         <p> Or — nous l’avons entendu — l’indexation du <hi rend="italic">Discours de la
            Méthode</hi> et des<lb/><hi rend="italic"> Essais </hi>assure que si le mot <hi
               rend="italic">idée</hi> est l’objet d’un emploi caractéristique dans le<lb/>
            <hi rend="italic">Discours</hi> il est absent de la <hi rend="italic">Géométrie </hi>et
            des <hi rend="italic">Météores</hi> et n’intervient qu’une seule<lb/>fois dans la <hi
               rend="italic">Dioptrique</hi> avec un sens mathématique (l’<hi rend="italic">idée de
               la distance</hi> ). </p>
         <p> Le cas Descartes n’est donc pas réglé par l’analyse très approfondie
            que<lb/>Jean-Robert Armogathe nous a présentée du point de vue lexical et
            philoso-<lb/>phique. La nécessité d’y revenir s’impose du fait même des déclarations
            que<lb/>l’auteur du <hi rend="italic">Discours</hi> n’a pas ménagé concernant
            l’inspiration qu’il a puisée dans<lb/>les mathématiques. L’une de ces déclarations est
            d’ailleurs remarquable en ce<lb/>que Descartes, sans renier le mot art, manifeste le
            désire de prendre quelque<lb/>distance par rapport à lui. </p>
         <p>Il s’agit du passage de la Seconde Partie, AT VI, p. 17, 1. 11 p. 18, 1. 7.</p>
         <p>Descartes énonce les jugements que lui inspirent la méditation des trois<lb/>arts qu’il
            voit en œuvre en mathématique. La logique sert à prouver mais ne<lb/>permet pas
            d’inventer. L’analyse des Anciens, trop liée à la considération des<lb/>figures, fatigue
            l’imagination. L’Algèbre des modernes est encombrée de signes<lb/>et de définitions, et
            n’est en définitive qu’un art confus. Le dessein de Descar- </p>
         <pb n="139" facs="IDEA/IDEA_139.jpg"/>
         <p> tes a été de tirer de ces trois arts une<hi rend="italic"> méthode</hi> qui conjugue
            leurs avantages en<lb/>éliminant leurs inconvénients. </p>
         <p> Et un peu plus loin (AT VI, p. 20, 1. 18-21), il est bien précisé que
            ladite<lb/>méthode est conjointe à l’usage de <hi rend="italic">chiffres</hi>,
            c’est-à-dire encore de signes, les plus<lb/>courts qu’il soit possible. La méthode est
            donc encore un art, mais organisé de<lb/>manière économique. </p>
         <p>Je crois que l’on doit tenir fermement cette vision du projet cartésien.<lb/>Dans la
            mesure où il est incontestable que Descartes a donné à l’art analytique<lb/>un essor
            original et décisif, il est probable que l’économie dans laquelle le<lb/>promoteur a
            inséré son apport est fondamentale. Il y a lieu, en tout cas, de ne<lb/>pas en négliger
            l’avertissement pour l’enquête que nous essayons de faire.</p>
         <p> A reprendre les occurrences du mot<hi rend="italic"> idée </hi>dans le<hi rend="italic"
               > Discours</hi>, on ne peut omet-<lb/>tre le lien de quelques-unes avec un substrat
            mathématique, d’où la nécessité<lb/>d’une étude particulière. Celle-ci cependant n’a de
            sens qu’en fonction de deux<lb/>remarques, à savoir que d’une part il s’agit d’un
            substrat mathématique large et<lb/>que d’autre part l’appel de Descartes à ce substrat
            intervient occasionnelle-<lb/>ment dans une séquence du <hi rend="italic">Discours</hi>
            très structurée par rapport à <hi rend="italic">idée</hi>. La<lb/>séquence, assez
            longue, a une introduction, un corps ou développement pro-<lb/>prement dit et une sorte
            de conclusion. Cela a son importance. </p>
         <p> L’introduction consiste à affirmer (IV Partie, AT VI, p. 32) que les sens<lb/>nous
               font<hi rend="italic"> imaginer</hi> ce que sont les choses et que cela <hi
               rend="italic">entre</hi> dans l’esprit. Mais<lb/>celui-ci peut <hi rend="italic"
               >feindre</hi> que ce qui est proposé ainsi à son assimilation ne soit pas<lb/><hi
               rend="italic"> vrai</hi>. C’est-à-dire que l’esprit a une faculté de jugement
            suspensive en matière<lb/>de vérité ou de réalité. Toutefois cette faculté n’a pas droit
            d’exercice incondi-<lb/>tionnel. On ne peut pas feindre la non-existence du moi pensant,
            ni la fausseté<lb/>des conceptions claires et distinctes. Il est, à mon avis,
            remarquable qu’avant<lb/>de prononcer le mot idée Descartes s’exprime à l’aide des
            verbes feindre et<lb/>concevoir et souligne que la qualité «claire et distincte», dans
            le second cas,<lb/>limite le pouvoir de fiction (AT VI, p. 33, 1. 20-23). </p>
         <p> Le développement dans lequel apparaît <hi rend="italic">idée</hi> est ensuite motivé
            explicite-<lb/>ment par Descartes. Partant de la constatation que dans les choses
            matérielles<lb/>on est accoutumé à ne rien considérer qu’en imaginant, des philosophes
            en<lb/>viennent à dire que ce qui n’est pas imaginable est inintelligible (AT VI, p.
            37,<lb/>1. 4-9). Ils ont tort.<hi rend="italic"> L’idée de Dieu et de l’âme</hi> prouve
            que l’entendement ne se<lb/>réduit pas à un exercice sur les données des sens et
            celles-ci n’ont aucun privi-<lb/>lège d’antériorité ni de priorité. Il y a, au
            contraire, une supériorité de l’enten-<lb/>dement sur l’imagination que Descartes
            caractérise en disant que nos <hi rend="italic">idées ou<lb/>notions</hi>, en tant que
               <hi rend="italic">claires et distinctes</hi>, viennent de Dieu et sont réelles (AT
            VI,<lb/>p. 38, 1. 17-24). </p>
         <p>Est-ce à dire qu’il n’y a que de telles idées? En conclusion d’une<lb/>réflexion
            philosophique où la mathématique a sa place — je vais le préciser —<lb/></p>
         <pb n="140" facs="IDEA/IDEA_140.jpg"/>
         <p> Descartes énonce une belle maxime. La raison ne nous dicte pas que ce que<lb/>nous
            voyons ou imaginons soit véritable, mais elle nous dicte que nos <hi rend="italic">idées
               ou<lb/>notions</hi> doivent avoir <hi rend="italic">quelque fondement de vérité</hi>
            (AT VI, p. 40, 1. 6-10). </p>
         <p> Ainsi Descartes exclut de la dignité de l’idée ce qui ne serait que pure<lb/>fiction et
            je suis heureux de constater que la constellation des vocables qui<lb/>seront au cœur
            des discussions mathématiques de la fin du siècle est déjà com-<lb/>plète dans le <hi
               rend="italic">Discours de la Méthode</hi>. Et il me semble trouver raison de ce
            que<lb/>l’auteur de la <hi rend="italic">Géométrie</hi> n’ait pas éprouvé le besoin de
            faire usage du mot idée<lb/>dans ce texte. </p>
         <p> C’est que, en fait — comme en prendra conscience un héritier lointain<lb/>que je
            citerai tout à l’heure — l’économie de la réforme mathématique consis-<lb/>te d’abord à
            se limiter à l’usage d’idées claires et distinctes, toutes relatives à
            la<lb/>considération du<hi rend="italic"> fini </hi>et soustraites à la discussion parce
            que <hi rend="italic">réelles</hi>. Les choses<lb/>ne seront jamais aussi faciles en
            Physique. La dernière occurrence de<hi rend="italic"> idée</hi> dans<lb/>le<hi
               rend="italic"> Discours</hi> en est l’avertissement. </p>
         <p> On lit en effet à la V Partie (AT VI, p. 55) que «la lumière, les sons, les<lb/>odeurs,
            les goûts, la chaleur et toutes les autres qualités des objets exté-<lb/>rieurs [...],
            la faim, la soif et les autres passions intérieures peuvent<hi rend="italic">
               imprimer<lb/>diverses idées</hi> [dans le cerveau] par l’entremise des sens». </p>
         <p> C’est-à-dire que tout se passe comme si avant de terminer le <hi rend="italic"
            >Discours</hi> Des-<lb/>cartes avait comme un remords quant à l’insuffisance de son
            propos antérieur<lb/>selon lequel des données sensibles entreraient seulement dans
            l’esprit pour y<lb/>être confrontées à l’entendement. Il tient à compléter que ces
            données ont des<lb/>alliés intérieurs, de telle sorte qu’elles ne se contentent pas
            d’entrer, mais<lb/>qu’elles<hi rend="italic"> impriment</hi>. Aussi la<hi rend="italic">
               Dioptrique</hi> qui fait suite au <hi rend="italic">Discours</hi> est-elle l’<hi
               rend="italic">Essai </hi>de<lb/>la Méthode où l’on rencontre de plein fouet la
            distinction entre <hi rend="italic">idée</hi> et <hi rend="italic">image</hi>. </p>
         <p> Cela ressort à l’évidence de l’attaque que dirige Descartes contre un critè-<lb/>re de
            ressemblance. D’une part signes et paroles ne ressemblent <hi rend="italic">en aucune
               façon</hi><lb/> aux choses qu’elles représentent et d’autre part rien n’oblige les
            images à res-<lb/>sembler<hi rend="italic"> en tout</hi> aux objets qu’elles
            représentent. De ce dernier point, la perspec-<lb/>tive fournit illustration puisque la
            vue montre des losanges et des ovales là où<lb/>l’on a des raisons de savoir ou de
            penser qu’il s’agit de carrés et de cercles (cf.<lb/><hi rend="italic"> Dioptrique</hi>,
            Discours IV, AT VI, p. 112, 1. 25-28, p. 113, 1. 2-3 et 1. 18-22). </p>
         <p> Il m’a paru que ce prolongement des considérations du<hi rend="italic"> Discours</hi>
            dans la<lb/>
            <hi rend="italic">Dioptrique</hi> n’est pas à négliger lorsqu’il s’agit de comprendre
            les comparaisons<lb/>mathématiques que Descartes a placées dans le corps de son
            développement<lb/>sur le mot <hi rend="italic">idée</hi>. Car il faut bien revenir à ces
            passages quelque peu énigmati-<lb/>ques. </p>
         <pb n="141" facs="IDEA/IDEA_141.jpg"/>
         <p> Dans la perspective de l’activité de l’entendement, Descartes déclare<lb/>qu’un
            géomètre peut en dormant inventer quelque nouvelle démonstration,<lb/>de telle sorte que
            le sommeil n’empêche pas la vérité d’une<hi rend="italic"> idée fort distincte</hi><lb/></p>
         <p>(AT VI, p. 39, 1. 13-17). Quelle que soit l’appréciation favorable à la
            qualité<lb/>exceptionnelle de Descartes en matière de mathématiques, il est
            difficile<lb/>d’admettre qu’il donne là le résultat d’une expérience personnelle
            formelle.<lb/>Sans doute brode-t-il quelque peu à partir du fait assez commun
            qu’au<lb/>réveil l’esprit voit apparaître distinctement un enchaînement de raisons
            qui<lb/>lui échappait avant le sommeil. Au fond il s’agit d’une autre correction à
            la<lb/>rencontre entre entendement et imagination, qui consiste à affirmer que
            le<lb/>premier a, avant la seconde, un pouvoir d’impression. Pouvoir révélé par
            le<lb/>passage à l’état de veille. Je note que Descartes réfère cette révélation à
            une<lb/>expérience mathématique.</p>
         <p> Mais ce type de référence est beaucoup plus étroit lorsque Descartes<lb/>entreprend
            d’analyser l<hi rend="italic">’idée d'un être parfait</hi>. L’<hi rend="italic">idée de
               triangle</hi>, dit-il, comprend la<lb/>propriété que la somme des angles est deux
            droits, mais pas l’existence, car il<lb/>n’y a peut-être aucun triangle au monde tandis
            que l’<hi rend="italic">idée d’un être parfait</hi> com-<lb/>prend son existence. Et
            s’il y a ainsi une différence radicale, il reste que l’idée<lb/>d’un être parfait
            comprend son existence <hi rend="italic">comme</hi> l’idée de triangle
            comprend<lb/>l’égalité à deux droits de la somme des angles. <hi rend="italic"
            >Comme</hi>, aussi, l’idée de sphère<lb/>comprend l’égalité des distances à un point
            central (AT VI, p. 36, 1. 22-27:<lb/>Descartes dit <hi rend="italic">en même façon
            que</hi>). </p>
         <p>Ce «comme» est tout à fait curieux. Il est impossible d’en négliger une<lb/>explication.</p>
         <p>L’idée de triangle, c’est d’abord l’idée que trois points peuvent être sous-<lb/>traits
            à la condition d’être alignés. Et c’est ensuite que l’on peut parcourir les<lb/>segments
            de droite qui les joignent de telle sorte qu’en partant d’un point on y<lb/>retourne
            sans jamais revenir sur ses pas. Sans doute n’est-ce là qu’un cas très<lb/>particulier
            et privilégié d’un circuit fermé, mais c’est le plus simple et sur<lb/>lequel il est
            aisé de raisonner. A chaque changement de direction, il y a rota-<lb/>tion d’un angle
            qui est supplémentaire (complément à deux droits) de l’angle<lb/>intérieur à la figure.
            Comme cela se produit trois fois, et que l’on fait un tour<lb/>complet, donc quatre
            droits, l’arithmétique assure bien que la somme des<lb/>angles intérieurs est deux
            droits. Il est donc parfaitement exact que cette pro-<lb/>priété est contenue dans
            l’idée de triangle, mais une idée qui n’est certes pas<lb/>première et qui a suivi
            l’évolution d’une recherche vers la découverte d’un<lb/>caractère essentiel.</p>
         <p> Une remarque analogue peut être faite à propos de l’idée de <hi rend="italic"
            >sphère</hi>, car ce<lb/>n’est pas par hasard que la version latine a traduit par l’idée
            de <hi rend="italic">cercle</hi>. Sphère<lb/>ou cercle c’est d’abord une figure
            parfaitement ronde, c’est-à-dire qui ne chan-<lb/>ge pas de quelque point où l’on se
            place pour la regarder et qui peut aussi se<lb/>mouvoir en restant la même, glisser sur
            elle-même. Sous ce dernier aspect qui-<lb/>conjugue le mouvement et l’immuable,
            l’égalité des distances à un point cen-<lb/>tral est bien révélée. Le cas est moins
            savant que le précédent, mais la leçon<lb/></p>
         <pb n="142" facs="IDEA/IDEA_142.jpg"/>
         <p>est analogue. Une idée première a provoqué la méditation pour découvrir un<lb/>caractère
            essentiel.</p>
         <p> Cela est bien conforme à l’occurrence latine relevée chez Descartes par<lb/>Jean-Robert
            Armogathe: «<hi rend="italic"> idea repraesentat rei essentiam</hi> » mais les exemples
            évo-<lb/>qués montrent que l’accès à la représentation d’une essence n’est pas
            immédiat<lb/>et que l’idée part d’une forme approximative pour serrer progressivement
            un<lb/>contenu. </p>
         <p> Est-ce dans ce sens que pour Descartes l’<hi rend="italic">idée d’un être parfait</hi>
            tire profit des<lb/>idées mathématiques? Je crois que oui. </p>
         <p> Il est en effet très clair que la notion de perfection, physique ou morale,<lb/>est
            liée dans le <hi rend="italic">Discours</hi> à une méditation sur une application
            particulière de la<lb/>notion de plus et de moins. </p>
         <p>On ne déforme pas ce qu’a écrit Descartes (AT VI p. 34 1.13-16) en<lb/>disant: «L’idée
            d’un être plus parfait que le mien ne peut venir du néant, et il<lb/>y a répugnance que
            le plus parfait soit une suite ou une dépendance de moins<lb/>parfait» (encore que cette
            répugnance soit moins forte que celle qui affecte<lb/>l’idée que de rien procède quelque
            chose).</p>
         <p> Dans la mathématique du <hi rend="italic">fini</hi> qui est la base de l’économie
            cartésienne la<lb/>notion de plus et de moins a un caractère essentiel, c’est elle qui
            permet de<lb/>parler de «grandeurs», et elle est normalement corrélative. Elle est le
            fonde-<lb/>ment de classements bien ordonnés sur des collections d’objets
            abstraits<lb/>dénombrables (le dénombrable pouvant d’ailleurs être<hi rend="italic">
               indéfini</hi>, sans limites),<lb/>classements pouvant être lus dans un sens ou dans
            le sens opposé. Le cas des<lb/>nombres introduit seulement la nécessité de précautions
            de langage. Il n’y a<lb/>pas de nombre plus grand que tous les autres, car l’addition de
            l’unité assure<lb/>toujours une <hi rend="italic">suite</hi>, qualifiée de plus grande,
            et en sens inverse les fractions de<lb/>numérateur 1 sont indéfiniment petites, mais de
            telle sorte qu’il n’y en a pas<lb/>une plus petite que toutes les autres. </p>
         <p> Descartes n’a pas pris parti, que je sache, sur une question pourtant soule-<lb/>vée en
            son temps, à savoir si l’on peut donner à zéro la dignité de nombre,<lb/>mais il est
            certain qu’il a partagé les hésitations de beaucoup de ses contempo-<lb/>rains devant la
            spéculation de Galilée sur la chute d’un corps pesant abandon-<lb/>né à lui-même et
            partant du repos pour acquérir aussitôt un mouvement. Le<lb/>passage d’une vitesse nulle
            à un certain degré de vitesse lui a toujours paru une<lb/>notion suspecte. Autrement dit
            sa réflexion mathématique lui rendait familière<lb/>l’idée de l’indéfìniment petit et de
            la descente vers zéro, mais s’opposait à<lb/>l’idée inverse d’une remontée ou sortie à
            partir de zéro. </p>
         <p>Ceci étant, les déclarations de Descartes relevées plus haut concernant<lb/>le
            classement des êtres en perfection ont un substrat mathématique évident.<lb/>Elles
            constituent la perfection comme une qualité positive susceptible de<lb/>degrés, mais
            telle que la corrélation complète du plus et du moins serait à<lb/></p>
         <pb n="143" facs="IDEA/IDEA_143.jpg"/>
         <p>rejeter et que le classement correspondant des êtres ne peut se lire
            qu’en<lb/>descendant.</p>
         <p>S’il «répugne» à Descartes qu’il en soit autrement c’est sans doute qu’il<lb/>s’appuie
            sur une expérience humaine commune. Seule la conscience d’un<lb/>défaut, d’une
            imperfection, n’est pas illusoire. La nécessité de privilégier l’or-<lb/>dre dans le
            sens descendant entraîne priorité d’existence du haut vers le bas.</p>
         <p>Aussi il en résulte que s’il y a analogie mathématique, précisément au bas<lb/>de
            l’échelle, l’analogie est impossible de l’autre côté. Il doit exister un être
            plus<lb/>parfait que tous les autres, ou le plus parfait, ou encore absolument parfait.
            Le<lb/>postulat est indispensable à la cohérence d’un classement effectué sur un
            prin-<lb/>cipe d’ordre à sens unique du plus vers le moins.</p>
         <p> Dans la mesure où Descartes a explicité ce principe à sens unique en<lb/>matière de
            comparaison relative des êtres, en perfection, la dissociation est<lb/>impossible à
            imaginer en sa pensée avec la spéculation mathématique. Et lors-<lb/>qu’il dit que
            l’idée d’un être parfait — c’est-à-dire absolument parfait — com-<lb/>prend son
            existence <hi rend="italic">comme</hi> l’idée de triangle comprend l’égalité de la
            somme<lb/>des angles à deux droits, le <hi rend="italic">comme </hi>«signifie une
            analogie en profondeur», au<lb/>niveau d’une implication logique. C’est à ce niveau que
            l’idée de triangle ou<lb/>de sphère est suggestive. De l’idée «d’un être plus parfait
            que le mien» Descar-<lb/>tes est passé, par implications successives et emboîtées l’une
            dans l’autre, à<lb/>l’idée de l’être parfait et à l’idée de son existence. </p>
         <p> Voilà ce qui a motivé le long examen que je viens de faire, malgré la<lb/>remarquable
            enquête de Jean-Robert Armogathe dans l’ensemble du corpus<lb/>cartésien. Si Descartes
            n’a pas utilisé le mot<hi rend="italic"> idée </hi>dans sa <hi rend="italic"
            >Géométrie</hi> , c’est que<lb/>l’économie de celle-ci ne comportait pas au niveau des
            concepts la démarche<lb/>évolutive que l’auteur, pour des raisons d’ailleurs tirées
            d’exemples mathémati-<lb/>ques, estimait nécessaire à un résultat digne d’une
            désignation spéciale. Cela<lb/>me paraît important pour nos propos, ici. </p>
         <p> Et cela compense largement la déception qui résulte d’une enquête<lb/>sérieuse bien que
            non informatique. Je n’ai pas trouve le mot <hi rend="italic">idée</hi> dans
            les<lb/>œuvres mathématiques représentatives de l’art analytique qui se sont
            succédées<lb/>en langue française jusqu’à la fin du XVII siècle. J’ai dù aller jusqu’à
            la <hi rend="italic">Science<lb/>du Calcul</hi> (1714) de l’oratorien Charles-René
            Reyneau pour trouver dans la Pré-<lb/>face la déclaration suivante, solennelle et
            significative. </p>
         <p> Les mathématiques se sont toujours distinguées par leur certitude. Cette<lb/>certitude
            leur vient de deux causes. La première est qu’elles ne s’appliquent<lb/>qu’à des objets
            dont on a des<hi rend="italic"> idées claires et distinctes</hi>. Car il n’y a pas
            d’objets<lb/>dont on ait des idées plus claires et plus distinctes que celles que nous
            avons<lb/>des nombres, des trois dimensions de l’étendue, et de toutes les grandeurs
            dont<lb/>on cherche à connaître les rapports en mathématiques. </p>
         <p>Non seulement l’inspiration cartésienne de ces lignes est évidente, mais </p>
         <pb n="144" facs="IDEA/IDEA_144.jpg"/>
         <p> on y trouve de manière formelle le groupement si célèbre entre les adjectifs<lb/><hi
               rend="italic"> clair </hi>et <hi rend="italic">distinct</hi> et le mot <hi
               rend="italic">idée</hi>, alors que sous la plume de Descartes ces
            adjectifs<lb/>s’appliquaient à des <hi rend="italic">pensées</hi> ou à des <hi
               rend="italic">conceptions</hi> avec seulement un voisinage de<lb/>
            <hi rend="italic">idée</hi>. Découvrir le groupement en question dans la Préface d’un
            ouvrage de<lb/>didactique mathématique de 1714 et constater qu’il faut aller jusqu’à
            cette date<lb/>pour le trouver, cela confirme à mon avis la méfiance des têtes
            mathémati-<lb/>ciennes pour toute spéculation sur l’objet mathématique qui aurait
            tendance à<lb/>oblitérer l’opératoire par rapport au mental. </p>
         <p> Et je dois ouvrir une courte parenthèse. La méfiance en question n’existe<lb/>plus
            aujourd’hui, à tel point que ce qui intéresse les mathématiciens modernes<lb/>lorsqu’ils
            veulent bien considérer l’histoire de la mathématique, c’est de situer<lb/>la victoire
            de ce que l’on appelle le «fornalisme». Comme si l’avènement de ce<lb/>formalisme
            n’avait pas été l’affaire d’une lente évolution, la lenteur ayant des<lb/>raisons
            profondes et dignes de considération. La constatation que je viens de<lb/>faire et de
            soumettre à l’attention, à propos du texte de Reyneau, me paraît<lb/>avertir du danger
            de visions trop simplistes. </p>
         <p> Car si cet auteur veut bien indiquer qu’il y a une mathématique de base<lb/>relevant
            des idées claires et distinctes, à savoir la mathématique des propor-<lb/>tions, il sait
            évidemment que quelques années plus tôt il a été obligé dans son<lb/>
            <hi rend="italic">Analyse démontrée</hi> (1708) de mentionner la mathématique nouvelle
            du calcul dif-<lb/>férentiel et intégral. </p>
         <p>Or qu’a-t-il dit au sujet des infiniment petits dont les Anciens usaient<lb/>avant les
            modernes?</p>
         <p> Les nouveaux géomètres n’emploient les mêmes différences infiniment<lb/>petites que
            pendant la résolution des problèmes, ils ne les conçoivent<hi rend="italic"> réelles
               et<lb/>subsistantes </hi>que pendant leur calcul, et au moment qu’il [le calcul] leur
            a donné<lb/>la résolution, ils supposent que les différences s’évanouissent et
            deviennent<lb/>nulles. </p>
         <p>Et un peu plus bas:</p>
         <p> La seule différence est que les Anciens ne faisaient que des démonstra-<lb/>tions qu’on
               appelle<hi rend="italic"> per absurdum</hi> et que les nouveaux calculs démontrent
            tout<lb/>directement (<hi rend="italic">Analyse démontrée</hi> tome II, préface, p.
            XIV). </p>
         <p> Ainsi Reyneau usait lui-même d’un argument à deux étages. Le dernier,<lb/>que je viens
            de détacher, ne lui était pas spécial. Leibniz l’avait employé en<lb/>1698 lorsqu’il
            affirmait à Jean I Bernoulli que l’on peut «fermer la bouche»<lb/>aux opposants du fait
            que les résultats obtenus par le nouveau calcul sont les<lb/>mêmes que ceux donnés par
            la méthode d’exhaustion des Anciens. Mais Leib-<lb/>niz avait très vite compris les
            limites de cet argument. C’est que le nombre de<lb/>résultats sans correspondance avec
            l’héritage antique ne cessait de croître. Aus-<lb/>si la controverse en France, violente
            en 1700-1702, avait-elle exigé de Leibniz </p>
         <pb n="145" facs="IDEA/IDEA_145.jpg"/>
         <p> un effort pour répondre à la question <hi rend="italic">quid est</hi>? à propos des
            infinis, petits et<lb/>grands, introduits dans le calcul. Je renvoie pour cette histoire
            à une annexe<lb/>spéciale, seule convenable. Je retiens seulement ici la conclusion qui
            nous inté-<lb/>resse: l’objet de la controverse, dit Leibniz, concerne des <hi
               rend="italic">choses idéales ou des<lb/>fictions bien fondées</hi>. </p>
         <p> Tous les mots sont ici lourds de sens. Il ne s’agit pas seulement d’<hi rend="italic"
               >idées</hi><lb/> mais de ce qu’elles entraînent comme <hi rend="italic">choses</hi>
            introduites dans le calcul, de telle<lb/>sorte que le mot<hi rend="italic"> faction</hi>
            serait insuffisant et que c’est le mot <hi rend="italic">fiction</hi> qui
            vient<lb/>naturellement sous la plume de Leibniz pour exprimer l’union de l’idée et
            de<lb/>l’opératoire mathématique. </p>
         <p> Bien entendu, tout est suspendu à l’adjectif <hi rend="italic">bien fondé</hi> et je ne
            saurais m’en-<lb/>gager dans la discussion correspondante. Je note seulement qu’il y a
            différence<lb/>avec ce que Reyneau concevait un peu plus tard comme explication. A
            savoir<lb/>– c’est la première partie de la citation ci-dessus — que le caractère
            éphémè-<lb/>re d’objets qui ne sont introduits que pour la durée du calcul, et
            disparaissent<lb/>ensuite, dispense de s’interroger sur ce qu’ils sont. Le moins que
            l’on puisse<lb/>dire est que pour Reyneau, ces objets ne méritaient pas la qualification
            d’idées<lb/>claires et distinctes. </p>
         <p> Fontenelle, le célèbre secrétaire perpétuel de l’Académie Royale des<lb/>Sciences, l’a
            dit en 1727 dans la préface de ses<hi rend="italic"> Eléments de la géométrie de
               l’infini</hi>.<lb/> Parlant du succès du calcul différentiel et intégral de Leibniz,
            il ajoute: </p>
         <p> Il faut convenir cependant que toute cette matière est environnée de<lb/>ténèbres assez
            épaisses et de là vient que quelques-uns de ceux qui embrassent<lb/>les<hi rend="italic"
               > idées de l’Infini</hi> ne les prennent pourtant que pour des <hi rend="italic"
               >idées de pure supposition<lb/>sans réalité</hi>, dont on ne se sert que pour arriver
            à des solutions difficiles, qu’on<lb/>abandonne dès qu’on y est arrivé et qui
            ressemblent à des échafaudages qu’on<lb/>abat aussitôt que l’édifice est construit. </p>
         <p> Le style sacrifie évidemment à l’élégance. En écrivant <hi rend="italic">Infini</hi>
            avec la majus-<lb/>cule initiale Fontenelle caractérise en quelque sorte la consistance
            propre de<lb/>tout un domaine de pensée et d’activité mathématique, et la formule «les
            idées<lb/>de l’infini» est plus belle que précise. Toutefois elle marque que le mot<hi
               rend="italic"> idée </hi>est<lb/>doté d’une vertu de rassemblement: si l’<hi
               rend="italic">Infini</hi> est un domaine, vaste et diversi-<lb/>fié, c’est par
            rapport à la notion d'<hi rend="italic">idée</hi> que se maîtrise sa diversité. Et la
            notion<lb/>prend un tour particulier quand il s’agit des objets du calcul de l’infini:
            ce sont<lb/>des<hi rend="italic"> idées de pure supposition sans réalité</hi>. </p>
         <p> Sans doute Fontenelle était-il davantage littérateur que mathématicien,<lb/>mais c’est
            précisément à cause de ses succès littéraires que son influence est à<lb/>prendre en
            compte. C’est un fait que l’expression qu’il a donnée à ce que<lb/>Leibniz appelait <hi
               rend="italic">fiction</hi> se retrouve sous-jacente à la fin du siècle sous la
            plume<lb/>du mathématicien Lagrange, avec seulement le souci de récupérer ce à quoi </p>
         <pb n="146" facs="IDEA/IDEA_146.jpg"/>
         <p>Fontenelle n’était pas sensible, c’est-à-dire le souci d’un fondement et
            l’exclu-<lb/>sion de l’arbitraire pur et simple.</p>
         <p> Voici en effet ce qu’écrivit Lagrange dans l’introduction de sa <hi rend="italic"
               >Théorie des<lb/>fonctions analytiques</hi> (1797): </p>
         <p> Les premiers géomètres qui ont employé le calcul différentiel [...] Font<lb/><hi
               rend="italic"> fondé</hi> sur la considération des quantités infiniment petites de
            différents ordres<lb/>et sur la <hi rend="italic">supposition</hi> qu’on peut<hi
               rend="italic"> regarder</hi> et <hi rend="italic">traiter </hi>comme égales les
            quantités qui<lb/>ne diffèrent entre elles que par des quantités infiniment petites à
            leur égard.<lb/>Contents d’arriver par les procédés de ce calcul d’une manière prompte
            et sûre<lb/>à des résultats exacts, ils ne se sont point occupés d’en démontrer les
            princi-<lb/>pes. <lb/> Ceux qui les ont suivis (Euler, D’Alembert, etc.) ont cherché à
            suppléer<lb/>à ce défaut en faisant <hi rend="italic">voir </hi>[...] que les rapports
            des différences infiniment peti-<lb/>tes, seules quantités qui interviennent <hi
               rend="italic">réellement dans le calcul</hi>, ne sont autres cho-<lb/>ses que les
            limites des rapports des différences finies ou indéfinies (p. 2). <lb/> Mais il faut
            convenir que cette <hi rend="italic">idée</hi>, quoique <hi rend="italic">juste en
               elle-mêm</hi>e n’est pas <hi rend="italic">assez<lb/>claire</hi> pour servir de
            principe à une science dont la certitude doit être <hi rend="italic">fondée</hi>
            sur<lb/> l’<hi rend="italic">évidence</hi>. D’ailleurs il me semble que (le calcul tel
            qu’on l’emploie sur les<lb/>quantités <hi rend="italic">supposées</hi> infiniment
            petites conduit à ce que) la véritable métaphysi-<lb/>que de ce calcul consiste en ce
            que l’erreur résultant de cette <hi rend="italic">fausse supposition</hi><lb/> est
            redressée ou compensée par celle qui naît des procédés mêmes du calcul<lb/>suivant
            lesquels on ne retient dans la différenciation que les quantités infini-<lb/>ment
            petites du même ordre. <lb/> Newton, pour éviter la <hi rend="italic">supposition</hi>
            des infiniment petits, a considéré les<lb/>quantités mathématiques comme engendrées par
            le mouvement [...]. La mé-<lb/>taphysique paraît plus claire parce que tout le monde a
            ou croit avoir une idée<lb/>de la vitesse. Mais d’un côté, introduire le mouvement dans
            un calcul qui n’a<lb/>que des quantités algébriques pour objet c’est y introduire une<hi
               rend="italic"> idée étrangère</hi><lb/> [...], de l’autre il faut bien avouer qu’on
            n’a pas une idée bien nette de ce que<lb/>c’est que la vitesse d’un point à chaque
            instant (p. 3). </p>
         <p> J’ai souligné dans ces citations les termes qui forment constellation autour<lb/>de <hi
               rend="italic">idée</hi> chez un mathématicien illustre auquel l’art analytique doit
            une exten-<lb/>sion considérable et qui a eu une influence incontestable sur le XIX
            siècle. Je<lb/>ne sais pas si Lagrange — dont la culture était vaste — avait
            effectivement lu<lb/>Fontenelle, comme je ne sais pas si Fontenelle avait effectivement
            lu Reyneau<lb/>et connu la position de Leibniz exprimée dans une lettre à Varignon. Je
            ne nie<lb/>évidemment pas l’intérêt qu’il peut y avoir à s’assurer de transmissions
            par<lb/>lecture ou information. Mais il me semble – et c’est bien le cas de le dire
            ici<lb/>– que les <hi rend="italic">idées</hi> ont une sorte de vie propre quelque peu
            transcendante aux<lb/>esprits qui les véhiculent. </p>
         <p> Et je note que la conscience d’un Lagrange ne rejetait pas, à la fin du<lb/>XVIII
            siècle, l’emploi du mot <hi rend="italic">idée </hi>pour caractériser le ressort profond
            de l’ac-<lb/>tivité mathématique, avec des nuances bien intéressantes. Il n’est pas
            question<lb/>en mathématiques d’admettre une idée qui ne soit pas <hi rend="italic"
               >fondée</hi>, mais il peut y<lb/></p>
         <pb n="147" facs="IDEA/IDEA_147.jpg"/>
         <p> avoir des idées <hi rend="italic">justes</hi> et en même temps insuffisamment<hi
               rend="italic"> claires</hi>. Il arrive même,<lb/>comme dans le cas de la vitesse d’un
            mouvement en un point, que l’on <hi rend="italic">croie</hi><lb/><hi rend="italic">avoir
               une idée</hi> alors qu’il n’y a rien de <hi rend="italic">net</hi> à l’appui. Sans
            que le mot soit pronon-<lb/>cé, il y a dans le fait d’avoir une idée, une part
            importante de <hi rend="italic">fiction</hi> et elle peut<lb/>aller jusqu’à l’usage
            d’une <hi rend="italic">fausse supposition</hi>. C’est-à-dire que là où un
            Leibniz<lb/>n’admettait que la <hi rend="italic">fiction bien fondée</hi>, et bien
            fondée a priori, un Lagrange, fort<lb/>des résultats du développement de l’art
            analytique, justifie a posteriori le fon-<lb/>dement par une compensation d’erreurs. </p>
         <p> Le moins que l’on puisse dire est que cette conception, qui fut en son<lb/>temps très
            commune, n’est pas particulièrement claire...: elle résulte en fait<lb/>d’une
            constatation: la part de <hi rend="italic">fiction</hi> que le mathématicien met dans
            une <hi rend="italic">idée</hi><lb/> n’est pas mise en question lorsque l’usage de cette
            idée ne conduit pas à des<lb/>contradictions. </p>
         <p> Il me semble que mon propos s’achève ainsi sur une leçon intéressante.<lb/>En deux
            siècles de succès l’art analytique n’est parvenu à s’apprivoiser à l’<hi rend="italic"
               >idée</hi><lb/> que par la confiance dans l’épreuve de la <hi rend="italic"
            >fiction</hi>. Oserai-je le dire: cette épreuve<lb/>n’est jamais définitive. </p>
         <pb n="148" facs="IDEA/IDEA_148.jpg"/>
         <p> Annexe </p>
         <p>LEIBNIZ ET LA NOTION DE FICTION BIEN FONDÉE</p>
         <p> Mon propos est de m’attacher à l’expression de Leibniz lorsque le 20 Juin<lb/>1702 il
            parle à Varignon de «fiction bien fondée». C’est une expression fran-<lb/>çaise. Telle
            quelle je ne l’ai pas retrouvée ailleurs sous la plume de Leibniz et<lb/>je ne sache pas
            qu’elle existe sous sa plume en latin ou en allemand. J’aurais<lb/>tendance à dire qu’il
            s’agit d’un hapax et en admettant même que ma connais-<lb/>sance des textes soit mise en
            défaut, je ne crois pas qu’elle puisse l’être beau-<lb/>coup. C’est-à-dire que
            l’expression considérée n’est peut-être pas un hapax, lié<lb/>à un contexte de langue
            française, mais que son occurrence est néanmoins<lb/>quasi singulière. Et le traitement
            informatique des textes montre depuis une<lb/>dizaine d’années combien les phénomènes de
            ce genre sont dignes d’attention.<lb/>Ils manifestent en général chez un auteur
            l’achèvement d’un cheminement<lb/>plus ou moins long, la découverte d’une formule
            satisfaisante pour condenser<lb/>la vérité d’une pensée. Je veux essayer de voir si la
            «fiction bien fondée» ren-<lb/>tre dans cette perspective. </p>
         <p> C’est dès le début de 1702 que Leibniz a dû intervenir pour soutenir Pier-<lb/>re
            Varignon dans le débat suscité à l’Académie Royale des Sciences par Michel<lb/> Rolle,
            contre le calcul différentiel et intégral. Il faut donc examiner la corres-<lb/>pondance
            qui remonte à quelques mois avant la déclaration qui nous intéresse<lb/>ici. </p>
         <p> Dans la longue lettre de Leibniz à Varignon du 2 février 1702, on lit que<lb/>les
            «racines imaginaires comme √-2 ne laissent pas d’être <hi rend="italic">utiles </hi>et
            même<lb/>nécessaires à exprimer des grandeurs réelles», puisque le développement
            de<lb/>l’analytique prouve l’intérêt «des idées propres à abréger les raisonnements
            et<lb/>
            <hi rend="italic">fondées en réalités</hi>», enfin qu’«il ne faut point s’imaginer que
            la science de l’infini<lb/>est dégradée par cette explication [introduction de
            l’incomparable] et réduite à<lb/>des fictions» (<hi rend="italic">Math. Schr</hi>. IV,
            p. 92-93). Le 14 avril suivant Leibniz déclare à<lb/>Varignon: «J’avais écrit il y a
            déjà quelques années à M. Bernoulli de Gronin-<lb/>gue que les infinis et infiniment
            petits pourraient être pris pour des <hi rend="italic">fictions</hi><lb/> semblables aux
            racines imaginaires sans que cela dût faire tort à notre calcul,<lb/>ces fictions étant
            utiles et <hi rend="italic">fondées en réalités</hi>». Dès lors la «fiction bien fondée»
            de<lb/>Juin 1702 apparaît bien comme l’achèvement d’un cheminement dont les éta-<lb/>pes
            sont d’ailleurs éclairantes. </p>
         <p>Je note d’abord que c’est en vain que, pour suivre la déclaration du 14<lb/></p>
         <pb n="149" facs="IDEA/IDEA_149.jpg"/>
         <p> avril, on cherche dans la correspondance de Leibniz avec Jean I Bernoulli
            une<lb/>confirmation explicite, au sens strict. </p>
         <p> Il y a cependant une expression très voisine à la date du 7 juin 1698. A la<lb/>suite
            du débat avec Nieuwentijt Leibniz écrit à Jean Bernoulli: </p>
         <p> Fortasse infinita quae concipimus et infinite parva <hi rend="italic">imaginaria</hi>
            sunt sed apta<lb/> ad determinanda realia ut radices quoque imaginariae facere soient
               (<hi rend="italic">Math. Schr.</hi><lb/> III/2 p. 499). </p>
         <p> Dès lors, si l’on met à part le fait que Leibniz, faisant le 14 avril
            1702<lb/>référence à sa correspondance antérieure avec Bernoulli, emploie le mot <hi
               rend="italic">fiction</hi><lb/> là où il disait <hi rend="italic">imaginaria</hi>, il
            y a apparemment homogénéité parfaite des contenus<lb/>à cinq ans de distance. A savoir
            que l’analogie avec l’usage des imaginaires en<lb/>algèbre est fondamentale pour une
            saine conception des notions infinitistes.<lb/>D’aucuns en déduiront que l’apparition du
            mot fiction est donc d’importance<lb/>mineure. </p>
         <p> C’est ce que je conteste. Il y a lieu en effet de considérer avec attention<lb/>les
            propos de Leibniz. L’analogie avec l’imaginaire algébrique est en 1695 pré-<lb/>sentée
            sous l’adverbe<hi rend="italic"> fortasse</hi> et cette nuance reste manifestement
            sous-jacente<lb/>dans les lettres de février et avril 1702 ci-dessus citées. </p>
         <p>Il faut évidemment citer davantage pour en rendre compte. Après avoir<lb/>évoqué les
            racines imaginaires de l’algèbre, Leibniz déclare le 2 février qu’il<lb/>est:</p>
         <p> impossible par exemple d’exprimer sans intervention des imaginaires la<lb/>valeur
            analytique d’une droite nécessaire à faire la trisection de l’angle donné,<lb/>comme on
            ne saurait établir notre calcul des transcendantes sans employer les<lb/>différences qui
            sont sur le point d’évanouir, <hi rend="italic">en prenant tout d’un coup
               l'incompara-<lb/>blement petit</hi> au lieu de ce qu’on peut assigner toujours plus
            petit à l’infini. </p>
         <p> Ainsi l’analogie pressentie brièvement en 1698 par «apta ad determinan-<lb/>da
               realia<hi rend="italic"> ut </hi>radices imaginariae» s’est révélée avec le temps
            plus délicate à<lb/>expliciter. S’il est aisé en effet de constater que les formules de
            Cardan utili-<lb/>sées avec les imaginaires donnent pour une équation du 3 degré des
            valeurs<lb/>réelles de racines que le transfert dans l’équation authentifie, il est
            moins faci-<lb/>le de produire des exemples permettant de déclarer réels les résultats
            du Calcul<lb/>différentiel et intégral. La preuve de réalité est indirecte. Elle réside
            dans<lb/>l’identité des résultats avec ceux obtenus par les méthodes anciennes d’
            exhaus-<lb/>tion. Leibniz n’en a pas fait mystère. Le 31 décembre 1700 il a écrit à
            Jean<lb/> Bernoulli: </p>
         <p> Perutile est os [adversarii] occludi per reductionem ad demonstrationes<lb/>veterum
            more formatas (<hi rend="italic">Math. Schr.</hi> III/2 p. 644). </p>
         <p>Mais s’il est possible de fermer la bouche de l’adversaire en lui montrant<lb/>que l’on
            aboutit plus vite et plus aisément à des résultats qu’il admet, il est<lb/></p>
         <pb n="150" facs="IDEA/IDEA_150.jpg"/>
         <p> moins commode de caractériser pourquoi. Aussi la formule du 2 février 1702<lb/>est très
            intéressante. </p>
         <p> Les démonstrations<hi rend="italic"> more veterum </hi>se ramènent toutes à conclure
            une égalité<lb/>du fait d’une différence inassignable, plus petite que toute donnée.
            «Prendre<lb/>tout d’un coup l’incomparablement petit», ce n’est donc pas autre chose
            que<lb/>changer la place de cette notion, l’introduire <hi rend="italic">à l’origine
            </hi>des opérations de calcul<lb/>en lui donnant un nom, et avoir la confiance que cela
            n’attente pas à la struc-<lb/>ture des raisonnements. </p>
         <p> Toutefois il est évident que cette formulation; heureuse, marque une dis-<lb/>tinction
            avec l’imaginaire algébrique, car pour celle-ci la confiance en son opé-<lb/>ratoire est
            essentiellement assurée a posteriori. Aussi Leibniz, après avoir<lb/>énoncé que les
            opérations de l’algèbre sont «fondées en réalités» — de réalité<lb/>signifiant les
            vérifications ou absences de contradiction a posteriori —, éprou-<lb/>ve le besoin de
            déclarer que les infinis de son Calcul ne se <hi rend="italic">réduisent</hi> pas à
               des<lb/><hi rend="italic"> fictions</hi>. Le mot<hi rend="italic"> fiction</hi> qui
            apparaît dans le texte du 2 février 1702 est appelé par<lb/>la nécessité de bien
            exprimer la différence entre le calcul algébrique et le cal-<lb/>cul différentiel à
            travers ce qu’ils paraissent avoir en commun. Dans les deux<lb/>cas, avec l’imaginaire
            et les infinis on <hi rend="italic">nomme</hi>, donc on <hi rend="italic">feint</hi> des
            êtres mathémati-<lb/>ques et il y a analogie bien exprimée par le mot <hi rend="italic"
               >fiction</hi>. Mais dans le second cas,<lb/>celui des entités du Calcul différentiel
            et intégral, il n’y a pas de <hi rend="italic">réduction</hi> à une<lb/>fiction qui ne
            serait simplement justifiée qu’a posteriori. Il ne s’agit pas d’une<lb/>
            <hi rend="italic">pure fiction</hi>. </p>
         <p>Je ne saurais nier que la longue lettre du 2 février 1702 offre des difficul-<lb/>tés
            parce que du début à la fin Leibniz varie quelque peu dans ses expressions,<lb/>mais à
            travers ces variations un thème s’affirme.</p>
         <p> L’analyse mathématique ne saurait dépendre des controverses métaphysi-<lb/>ques car
            s’il est impossible d’assurer qu’il y a dans la nature des infiniment<lb/>petits ou
            grands à la rigueur, cela n’empêche pas que «l’infini à la rigueur doit<lb/>avoir sa
            source dans l’interminé, sans quoi je ne vois pas moyen de trouver un<lb/>fondement
            propre à le discerner du fini». Peu importe que cette citation expli-<lb/>cite figure
            sur la minute de Hanovre dans des conditions qui ont fait douter<lb/> Gerhardt de sa
            présence dans la lettre effectivement adressée à Varignon. Il<lb/>n’y a aucum doute qu’à
            la suite, Leibniz déclare qu’il <hi rend="italic">a crû suffisant</hi>, dans
            son<lb/>élaboration mathématique «d’expliquer l’infini par l’incomparable» et que
            plus<lb/>loin, après avoir affirmé la non réduction pure et simple à une fiction, il
            ajou-<lb/>te: </p>
         <p>Il reste toujours un infini syncatégorématique, comme parle l’École.</p>
         <p>C’est-à-dire que quelles que soient les chicanes et les subtilités que l’on<lb/>puisse
            opposer, les aristotéliciens eux-mêmes admettent, au fond, l’infini<lb/>potentiel, et
            Leibniz n’en demande pas plus.</p>
         <pb n="151" facs="IDEA/IDEA_151.jpg"/>
         <p>Jusque-là, tout va bien. Mais voilà qu’en poursuivant sa lettre, Leibniz a<lb/>comme un
            regret. Revenant encore à l’analogie, il énonce que de même que<lb/>les imaginaires,</p>
         <p> les infinis et infiniment petits sont tellement fondés que tout se fait dans<lb/>la
            Géométrie, <hi rend="italic">et même dans la nature</hi>, comme si c’étaient de
            parfaites réalités. </p>
         <p>Et au cours du paragraphe de conclusion, il énonce que les choses idéales<lb/>n’existent
            peut-être pas dans la nature, mais qu’«en récompense le réel ne lais-<lb/>se pas de se
            gouverner par l’idéal et l’abstrait».</p>
         <p>Autrement il n’y aurait point de science ni règle, ce qui ne serait point<lb/>conforme
            au souverain principe.</p>
         <p> Ainsi il est clair que Leibniz n’a pas achevé sa laborieuse missive du 2<lb/>février
            1702 sans essayer de donner à l’expression «fondé en réalités» un sens<lb/>qui soit en
            définitive applicable aussi bien aux imaginaires de l’algèbre qu’aux<lb/>entités
            infinitistes. Et c’est pourquoi le 14 avril il emploie l’expression, comme<lb/>je l’ai
            noté plus haut, en faisant référence à sa correspondance antérieure avec<lb/>Jean
            Bernoulli. </p>
         <p>Mais le 20 juin il ne le dit plus. C’est que dans l’intervalle Varignon lui a<lb/>appris
            que Fontenelle, le célèbre secrétaire de l’Académie Royale des Sciences,<lb/>préparait
            une métaphysique du Calcul de l’infini. Et du coup Leibniz a pris<lb/>conscience du
            danger.</p>
         <p> Entre nous — écrit-il — je crois que Mr. de Fontenelle a voulu railler<lb/>lorsqu’il a
            dit qu’il voulait faire des éléments métaphysiques de notre Calcul.<lb/>Pour dire le
            vrai, je ne suis pas trop persuadé moi-même qu’il faut considérer<lb/>nos infinis et
            infiniments petits autrement que comme des choses idéales ou<lb/>comme des fictions bien
            fondées (<hi rend="italic">Math. Schr</hi>. IV p. 110). </p>
         <p> Ainsi Leibniz a fait l’aveu de sa propre incertitude et la «fiction bien fon-<lb/>dée»
            est une formule qui conclut un chemin sinueux. Chemin dont les étapes<lb/>sont très
            nettes: fiction certes, mais pas du tout pure et simple, donc fondée.<lb/>Fondée
            comment? «En réalités». C’est trop dire puisque des esprits distingués<lb/>se
            méprennent. Alors il faut se résoudre à dire simplement <hi rend="italic">bien
            </hi>fondée. </p>
         <p>Peut-être Varignon aurait-il embarrassé Leibniz en lui demamdant ce<lb/>qu’il faut
            entendre très précisément par là. Peut-être Leibniz lui aurait répon-<lb/>du que la
            formule, éminemment syncatégorématique, renvoyait à tout ce qu’il<lb/>avait expliqué
            antérieurement.</p>
         <p>Mon propos ne saurait en tout cas s’arrêter sur la constatation d’un che-<lb/>min
            sinueux. J’ai pensé utile de chercher si Leibniz parlait ailleurs de fiction et<lb/>de
            fondement.</p>
         <p>Il me semble que le mot de fiction vient d’abord sous sa plume en matiè-<lb/>re de droit
            et de politique. Dans un texte que Grua situe aux environs de<lb/>1695, on lit:</p>
         <pb n="152" facs="IDEA/IDEA_152.jpg"/>
         <p> Lorsqu’on se feint conseiller et ministre d’État d’un prince ennemi, on<lb/> pense à ce
            qu’il pourrait penser et entreprendre et à ce qu’on pourrait lui<lb/>conseiller [...].
            Cette fiction excite nos pensées et m’a servi plus d’une fois à<lb/>deviner au juste ce
            qui se faisait ailleurs. </p>
         <p>Et dans un autre texte, daté celui-là de juillet 1696, Leibniz déclare qu’il y a: </p>
         <p>un genre de présomption à laquelle on ne peut opposer aucune preuve<lb/>contraire et qui
            diffère à peine d’une fiction.</p>
         <p>Entre 20 occurrences, j’ai retenu ces deux-là comme significatives de ce<lb/>que
            l’activité de Leibniz dans des domaines assez éloignés de la mathématique<lb/>l’avait
            déjà conduit, à la veille des objections de Nieuwentijt, à réfléchir à la<lb/>notion de
            fiction. C’est bien une fiction que de se mettre en pensée à la place<lb/>de
            l’adversaire ou de l’ennemi, mais l’expérience prouve que c’est utile et que<lb/>cela
            aide à «deviner juste». Présumer diffère à peine de feindre, mais c’est tout<lb/>de même
            permis lorsqu’on ne peut opposer aucune preuve contraire.</p>
         <p> Sautons quelques années. Dans les <hi rend="italic">Nouveaux Essais sur l’entendement
               humain</hi><lb/> (1704), le dialogue entre Philarète et Théophile contient bien des
            passages<lb/>caractéristiques. Par exemple, à propos de l’adage du droit romain «pater
            est<lb/>quem nuptiae demonstrant», Théophile (Leibniz) souligne que «la
            substitution<lb/>de l’institutif au naturel n’est que présomption quelquefois,
            c’est-à-dire juge-<lb/>ment qui fait passer pour vrai ce qui peut-être ne l’est pas» et
            que «cette pré-<lb/>somption juris et de jure se réduit à une fiction» (<hi
               rend="italic">Phil. Schr.</hi> V, p. 231). Et un<lb/>peu plus loin (p. 235-36)
            Philarète n’est pas blâmé de dire: </p>
         <p>Nous avons ordinairement une notion aussi claire ou plus claire de la<lb/>Relation que
            de son fondement,</p>
         <p> mais Théophile corrige:</p>
         <p>On peut dire que ceux qui ne savent point le fondement des relations<lb/>n’en ont que
            des pensées sourdes et insuffisantes, quoique ces pensées puissent<lb/>suffire à
            certains égards et en certaines occasions.</p>
         <p>Enfin, plus loin encore (p. 250), Théophile propose d’«appeler les idées<lb/>vraies ou
            fausses par rapport à une autre affirmation tacite qui est celle de la<lb/>possibilité.
            Ainsi les idées possibles sont vraies et les impossibles sont faus-<lb/>ses».</p>
         <p> Je crois que cette évolution de la réflexion philosophique de Leibniz<lb/>aurait pu
            l’amener à identifier la «fiction bien fondée» avec l’«idée possible»,<lb/>en y
            adjoignant seulement ce qu’il avait dit à Jean Bernoulli: «a posse ad esse<lb/>non valet
            consequentia» (<hi rend="italic">Math. Schr</hi>. III/2, p. 625). </p>
         <p> Que conclure en définitive? Leibniz a été incontestablement hanté durant<lb/>des années
            et dans divers domaines, comme à certains points de vue, par les </p>
         <pb n="153" facs="IDEA/IDEA_153.jpg"/>
         <p>notions de fiction, et de fondement; les objections faites à son calcul l’ont aidé<lb/>à
            clarifier l’application mathématique et on s’instruit beaucoup à suivre ses<lb/>efforts.
            Bien fonder est resté cependant pour lui un acte qui échappe à une<lb/>évidence
            rationnelle entière et dont la justification n’est pas séparable de<lb/>conséquences a
            posteriori. C’est, me semble-t-il, une grande leçon.</p>
      </body>
   </text>
</TEI>
