<?xml-stylesheet type="text/xsl" href="to.xsl"?>
<TEI xmlns="http://www.tei-c.org/ns/1.0">
 <teiHeader>
  <fileDesc>
   <titleStmt>
    <title>UN TOURNANT IMPORTANT DANS L'USAGE DU MOT IDEA CHEZ HENRI DE GAND</title>
    <author><name>Lambert Marie</name>
     <surname>De Rijk</surname>
    </author>
   </titleStmt>
   <publicationStmt>
    <authority>ILIESI-CNR</authority>
    <availability>
     <p>Biblioteca digitale Progetto Agorà</p>
    </availability>
   </publicationStmt>
   <sourceDesc>
    <bibl>
     <title level="m">UN TOURNANT IMPORTANT DANS L'USAGE DU MOT IDEA CHEZ HENRI DE GAND</title>
     <author>Lambert Marie de Rijk</author>
     <title level="a"/>
     <publisher>Edizioni dell'Ateneo</publisher>
     <editor/>
     <pubPlace>Roma</pubPlace>
     <idno type="isbn"/>
     <biblScope> pp. 89-98 (Collana Lessico Intellettuale Europeo, LI)</biblScope>
     <date/>
    </bibl>
   </sourceDesc>
  </fileDesc>
 </teiHeader>
 <text>
  <front>
   <titlePage>
    <docAuthor>Lambert Marie de Rijk</docAuthor>
    <docTitle>
     <titlePart>UN TOURNANT IMPORTANT DANS L'USAGE DU MOT IDEA CHEZ HENRI DE GAND</titlePart>
    </docTitle>
   </titlePage>
  </front>
  <body>
   <pb n="89" facs="IDEA/IDEA_89.jpg"/>
   <list type="unordered">
    <item> 1. <hi rend="italic">Introduction</hi>. </item>
   </list>
   <p> On sait que le terme ‘idée’ était un mot-clé dans la méta-<lb/>physique de Platon. Les
    exposés importants de ce matin ont rendu entière-<lb/>ment superflu de rappeler le rôle du mot
    ἰδέα chez Platon ainsi que dans la<lb/>tradition platonicienne et dans la patristique.</p>
   <p> Les communications que nous venons d’écouter cet après-midi nous ont<lb/>fait comprendre
    l’importance du mot latin <hi rend="italic">idea</hi>, ou plutôt la valeur de la<lb/>notion
    d’idée, dont le mot idea n’était que l’un des véhicules à côté de <hi rend="italic"
    >forma</hi>,<lb/>
    <hi rend="italic">species</hi>,<hi rend="italic"> notio</hi>, <hi rend="italic"
     >conceptus</hi>,<hi rend="italic"> intentio</hi>, etc.</p>
   <p>Il n’est pas nécessaire d’être spécialiste de l’histoire de la philosophie<lb/>médiévale pour
    bien savoir que, quelle que soit la dette des auteurs médiévaux<lb/>envers des sources antiques,
    et quel que fût le respect qu’ils ont ressenti envers<lb/>toute autorité — les sources ne les
    ont cependant jamais empêchés de suivre<lb/>leur propre voie au fur et à mesure que cela
    s’imposait dans l’intérêt de leur<lb/>réflexions phisophiques.</p>
   <p>C’est pourquoi l’étude de l’usage des termes philosophiques et leur déve-<lb/>loppement au
    cours du moyen-âge n’est pas seulement d’intérêt linguistique.<lb/>Au contraire, l’analyse de ce
    développement est tout à fait indispensable pour<lb/>bien comprendre les doctrines
    philosophiques elles-mêmes de la période mé-<lb/>diévale.</p>
   <p> Je me propose dans cette communication de mettre en relief le tournant<lb/>important qu’a
    subi l’usage du mot latin <hi rend="italic">idea</hi> chez certains auteurs de la secon-<lb/>de
    moitié du 13 e siècle, usage, bien entendu, qui s’est prolongé au 14 siècle.<lb/>La figure
    centrale sera celle du philosophe flamand Henri de Gand (mort en<lb/>1293). </p>
   <p> Comme je viens de vous suggérer, ce tournant est significatif d’un déve-<lb/>loppement
    doctrinal chez ces auteurs. Aussi ce développement doctrinal s’im-<lb/>pose comme le cadre
    adapté aux exigences d’un exposé sémantique à propos<lb/>de l’usage du mot <hi rend="italic"
     >idea</hi>, disons après saint Thomas d’Aquin (mort en 1277). </p>
   <p> Je me permets d’abord de faire quelques remarques de nature générale sur<lb/>la portée de
    l’analyse logico-sémantique en ce qui concerne les textes philoso-</p>
   <pb n="90" facs="IDEA/IDEA_90.jpg"/>
   <p> phiques du moyen-âge (comme ceux de l’Antiquité, ce que j’ai essayé de mon-<lb/>trer dans mon
    livre sur le<hi rend="italic"> Sophiste </hi>de Platon) <note xml:id="ftn0" place="foot" n="1"
      ><hi rend="italic"> Plato’s Sophist. A Philosophical Commentary</hi>, «Koninklijke Nederlandse
     Akademie van We-<lb/>tenschappen. Verhandelingen Afd. Letterkunde», Nieuwe Reeks, deel 133,
     Amsterdam-Oxford-<lb/>New York 1986. </note>. </p>
   <p> Chaque penseur, peu importe sa position doctrinale, s’efforce de donner<lb/>une explication
    rationnelle de notre monde et de justifier ses propres vues. Le<lb/>véhicule de toute
    explication comme de toute justification est le langage. De la<lb/>sorte, le principe général de
    toute interprétation se trouve dans la force signifi-<lb/>cative de l’expression verbale,
    c’est-à-dire dans la capacité spécifique des mots<lb/>de présenter à l’esprit quelque chose de
    différent de soi-même. Par exemple,<lb/>lorsque je dis ‘chien’, vous pensez directement à
    l’animal de cette espèce et ce<lb/>n’est qu’après quelque réflexion que la formule linguistique
    ‘chien’ ne devient<lb/>l’objet de votre examen. On peut rappeler ici la définition fameuse
    donnée par<lb/>saint Augustin du mot ‘signum’, qui est fréquemment citée par les
    penseurs<lb/>médiévaux <note xml:id="ftn1" place="foot" n="2"> Par exemple par l’auteur des<hi
      rend="italic"> Summe Mettenses</hi> (Paris, B.N. lat. 11.412, f. 36r) cité dans<lb/> L. <hi
      rend="smallcaps">M. de Rijk</hi><hi rend="italic"> Logica Modemorum. A Contribution to the
      History of Early Terminist Logic</hi>, vol. III,<lb/>p. 482: «...cum signum sit, ut dicit
     Augustinus, quod preter speciem sensibilem quam sensibus<lb/>ingerit, aliud in mente venire
     facit». </note>. </p>
   <p> Aussi il n’est pas sans fondement que l’auteur italien bien connu de l’étu-<lb/>de sur la
    métaphysique de saint Thomas, le Père Cornelio Fabro a attiré notre<lb/>attention sur le rôle du
    langage dans la formation et l’emploi des concepts<lb/>fondamentaux de la métaphysique du
    Docteur Angélique <note xml:id="ftn2" place="foot" n="3"> C. FABRO,<hi rend="italic">
      Participation et causalité selon St. Thomas d’Aquin</hi>. Préface de L. de
     Raeymaeker,<lb/>Louvain-Paris 1961. </note> . Le Père Fabro<lb/>était parfaitement conscient de
    l’importance de l’approche sémantique pour les<lb/>recherches philosophiques : </p>
   <p> Le langage de l’homme est le véhicule des concepts et des problèmes<lb/>qu’ils comportent:
    aussi l’étude du langage, de ses modes et de ses structures<lb/>devrait être à la base de toute
    recherche qui se propose de déterminer le<lb/>contenu des concepts et le sens des problèmes, si
    l’on admet que la sphère<lb/>sémantique n’est que l’expression de la sphère logique et la sphère
    logique le<lb/>reflet, en quelque façon au moins, de la sphère réelle (p. 157; cf. p. 509 ss.). </p>
   <p>D’ailleurs la force référentielle des mots n’a rien d’un automatisme pure-<lb/>ment et
    simplement naturel ou objectif. Elle doit par contre être située dans le<lb/>contexte de la
    pensée humaine. C’est dans cette perspective qu’il faut voir les<lb/>riches possibilités de même
    que les difficultés de temps à temps très épineuses<lb/>de toute analyse sémantique.</p>
   <p> Il est grand temps de passer maintenant au thème proprement dit de cette </p>
   <pb n="91" facs="IDEA/IDEA_91.jpg"/>
   <p> communication, l’analyse logico-sémantique de l’emploi du mot<hi rend="italic"> idea
    </hi>dans la<lb/>seconde moitié du 13 e siècle, disons après saint Thomas d’Aquin. </p>
   <p>Commençons par une déscription aussi sommaire que possible de la situa-<lb/>tion doctrinale au
    moment du tournant doctrinal dont je viens de vous par-<lb/>ler.</p>
   <list type="unordered">
    <item> 2. <hi rend="italic">L'usage du mot idea dans le monde latin jusqu’à Henri de Gand</hi>.
    </item>
   </list>
   <p> Après les<lb/>communications lucides que nous avons eu le plaisir d’écouter jusqu’à
    présent,<lb/>il est inutile de s’étendre sur le sens du mot <hi rend="italic">idea</hi>
    jusqu’aux temps de saint Tho-<lb/>mas d’Aquin. </p>
   <p> A mon avis, on pourrait résumer l’usage du mot <hi rend="italic">idea</hi> chez les
    auteurs<lb/>médiévaux jusqu’à la seconde moitié du 13 e siècle en disant que le terme <hi
     rend="italic">idea</hi><lb/> >était toujours employé dans le sens ontologique, c’est-à-dire il
    représentait le<lb/>principe ontique des choses concrètes du monde sensible. En conséquence,
    cet<lb/>emploi se laisse facilement situer dans la grande tradition platonicienne. Pour<lb/>être
    bref, le tournant dans l’usage de notre terme pendant les dernières déca-<lb/>des du 13 e
    siècle, à savoir à partir du penseur flamand Henri de Gand, se laisse<lb/>caractériser très
    nettement comme le passage de l’émploi ontologique à l’em-<lb/>ploi épistémologique,
    c’est-à-dire outre le sens usuel de l’élément essentiel<lb/>constitutif d’une <hi rend="italic"
     >chose</hi>, le mot<hi rend="italic"> idea </hi>va servir aussi à désigner l’élément
    essentiel<lb/>constitutif d’une <hi rend="italic">pensée</hi> (ou de l’acte de penser) ou plutôt
    le contenu conceptuel<lb/>grâce auquel on peut saisir la nature d’une chose. </p>
   <list type="unordered">
    <item> 3.<hi rend="italic"> L’innovation importante dans la métaphysique de l’être à la fin du
      13’ siècle</hi>. </item>
   </list>
   <p> Dans<lb/>son étude jamais égalée sur les tendances de la métaphysique d’Henri de Gand,<lb/>le
    savant belge Jean Paulus a mis en pleine lumière «l’importante modification<lb/>apportée par
    Henri à la conception aristotélicienne du savoir, de ses progrès et<lb/>de son fondement» <note
     xml:id="ftn3" place="foot" n="4"> J. <hi rend="smallcaps">Paulus</hi>,<hi rend="italic"> Henri
      de Gand. Essai sur les tendances de sa métaphysique</hi>, Paris 1938, p. 40. </note>. M.
    Paulus a bien compris que pour le philosophe fla-<lb/>mand la connaissance d’une chose concrète
    commence toujours par l’appré-<lb/>hension d’un contenu conceptuel, qui est le résultat d’une
    intuition propre et<lb/>qui est, pour ainsi dire, le reflet exact de la nature essentielle de la
    chose<lb/>connue. </p>
   <p> Afin d’avoir une idée nette de la nouvelle situation doctrinaire, il est<lb/>indispensable de
    rappeler l’influence énorme qu’avait exercée la pensée du<lb/>philosophe arabe Avicenne
    (980-1037). Le mot-clé en est <hi rend="italic">essentia absoluta</hi> (ou<lb/><hi rend="italic"
     > natura absoluta</hi>): la nature absolue, c’est-à-dire la nature d’une chose tout à
    fait<lb/>dépourvue de rapport avec les choses singulières qui existent dans le
    monde<lb/>sensible et également dans aucun rapport avec l’acte de penser dont ces choses </p>
   <pb n="92" facs="IDEA/IDEA_92.jpg"/>
   <p>sont l’objet. En fait, il s’agit ici d’une approche très originale de la fameuse<lb/>question
    sur les universaux de la main du philosophe arabe.</p>
   <p> Comme vous savez, on appelle ‘universel’ ce qui peut être dit de plu-<lb/>sieurs choses —
    soit le terme représentatif de cet universel est employé com-<lb/>me prédicat (attribut)
    qualifiant un sujet déterminé, soit il désigne lui-même<lb/>un objet singulier du monde
    sensible. Par exemple dans les expressions suivan-<lb/>tes: 1) ‘le mur qu’il voit est <hi
     rend="italic">blanc</hi>’’: 2) ‘le <hi rend="italic">blanc</hi> (= la chose blanche) qu’il
    voit<lb/>est un mur’. </p>
   <p> Selon la définition donnée par Avicenne l’universel est <hi rend="italic">id quod in
     intellectu<lb/> non est impossibile praedicari de multis</hi>, tandis que la chose singulière,
    désignée ou<lb/>bien par le terme universel ou bien par son nom propre, se définit par
    opposi-<lb/>tion comme <hi rend="italic">hoc quod non oportet intelligi posse praedicari de
     multis</hi>
    <note xml:id="ftn4" place="foot" n="5"> Cf. PAULUS, <hi rend="italic">op. cit.</hi>, p. 70, n.
     1. </note>. </p>
   <p> Lorsqu’on définit l’universel de cette manière, deux éléments différents se<lb/>laissent
    discerner, d’une part l’universalité proprement dite (ou la capacité du<lb/>terme d’être dit de
    plusieurs choses: <hi rend="italic">praedicatio de multis</hi>), de l’autre le
    contenu<lb/>conceptuel du terme universel qui est précisément à la base de ladite
    capacité.<lb/>Autrement dit, il s’agit de la chose même que l’on énonce en utilisant le
    terme<lb/>universel (<hi rend="italic">id quod praedicatur</hi>), par exemple la nature de
    l’homme ou du cheval:<lb/>
    <hi rend="italic">humanitas, equinitas</hi>. Le deuxième élément est le plus fondamental: afin
    qu’un<lb/>terme universel soit utilisé, il doit déjà être pourvu d’un certain sens
    (‘conte-<lb/>nu’ ou ‘valeur sémantique’). </p>
   <p> Ce qui est important dans cette analyse sémantique, c’est le relief qu’ob-<lb/>tient la
    notion d’une essence considérée sans aucun rapport avec sa capacité<lb/>logique d’universalité
    ni avec celle de désigner un être singulier. En d’autres<lb/>mots: l’essence qui est le contenu
    précis de la notion universelle va être consi-<lb/>dérée en soi. Il faut bien noter que l’emploi
    de la formule ‘en soi’ est totale-<lb/>ment différent de celui dont a parlé le Père Saffrey ce
    matin. Chez Platon cette<lb/>formule était employée pour renvoyer à une entité transcendante;
    chez Avi-<lb/>cenne et Henri elle va désigner une certaine manière de<hi rend="italic">
     considérer</hi> cette même<lb/>entité. </p>
   <p> Prenons les exemples favorits d’Avicenne et ses disciples: ‘humanité’ et<lb/>‘équinité’ sont
     d’<hi rend="italic">elles-mêmes</hi> tout aussi universelles que singulières; elles ne
    sont<lb/>rien d’autre qu’elles-mêmes. Ainsi, cette essence ou nature considérée en soi<lb/>est
     dite<hi rend="italic"> natura</hi> (<hi rend="italic">essentia</hi>) <hi rend="italic">absoluta
     </hi><note xml:id="ftn5" place="foot" n="6"> PAULUS, <hi rend="italic">op. cit.,</hi> p. 70, n.
     2; p. 71, n. 1. </note>. </p>
   <p> Prenons garde, ni Avicenne ni aucun de ses disciples ont jamais prétendu<lb/>qu’en dehors du
    monde sensible (où se trouvent les natures singulières) et en<lb/>dehors de l’âme (où se
    trouvent les natures universelles comme contenu de<lb/></p>
   <pb n="93" facs="IDEA/IDEA_93.jpg"/>
   <p> notre pensée), il y avait un troisième ordre, à savoir l’ordre des natures abso-<lb/>lues
    (c’est-à-dire ni universelles ni singulières). La distinction faite par Avicen-<lb/>ne et ses
    disciples est d’un caractère bien différent: en fait, elle concerne la<lb/>triple considération
    (ou manière d’observer:<hi rend="italic"> tres considerationes</hi>) à laquelle peut<lb/>être
    soumise l’essence d’un objet dans le monde sensible. Celle-ci peut être<lb/>examinée en tant
    qu’immanente dans la chose singulière et, par cela, comme<lb/>singulière elle-même: ou bien elle
    est regardée dans sa capacité d’être dite<lb/>d’autres choses singulières de la même nature
    (c’est-à-dire dans son universali-<lb/>té): ou bien ladite essence peut être considérée,
    abstraction faite de ceux deux<lb/>états de singularité et d’universalité, c’est-à-dire <hi
     rend="italic">en soi</hi>. </p>
   <p> Avicenne et ses disciples ne se lassent pas de nous inculquer l’importance<lb/>de discerner
    cette nature absolue qui, comme contenu quidditatif, précède les<lb/>deux autres états possibles
    de cette nature, malgré du fait que la nature absolue<lb/>ne se trouve nulle part <hi
     rend="italic">en soi</hi>. En ce qui concerne le monde sensible, la nature<lb/>absolue s’y
    trouve toujours accompagnée des accidents constitutifs de l’existen-<lb/>ce du singulier <note
     xml:id="ftn6" place="foot" n="7">
     <hi rend="smallcaps">Avicenne</hi>,<hi rend="italic"> Métaph.</hi>, VI, 86vb (ed. Venetiis
     1493, 1495, 1498). «... nusquam invenitur<lb/> (sc. humanitas) sine accidentibus, et tunc non
     accipietur secundum hoc quod est humanitas tan-<lb/>tum». Cf. ibid., 87rb: «(qu’il y ait une
     notion de l’animal en tant que tel) hoc non facit debere<lb/> ipsum esse separatum per se.
     Ipsum enim hoc quod est in se sine omnibus conditionibus (sc.<lb/> materialibus) quae sequuntur
     illud, habet esse in istis». Cf. <hi rend="smallcaps">Henri de Gand</hi>, <hi rend="italic"
      >Quodlibet,</hi> III9, ed.<lb/> Venetiis 1613, f. 98v. </note>. </p>
   <p> Cependant il faut souligner que, bien qu’Avicenne et ses disciples ne dis-<lb/>tinguent donc
    que deux types d’existence, à savoir dans le monde sensible (<hi rend="italic">in<lb/> rerum
     natura</hi>) et dans la pensée (<hi rend="italic">in anima</hi>), la triple considération dont
    nous<lb/>avons parlé, correspond bien à un triple esse. A l’appréhension de la
    nature<lb/>réalisée dans le monde sensible correspond l’être naturel ou existentiel (<hi
     rend="italic">esse<lb/> naturae, esse (actualis) existentiae, esse in effectu</hi>). A l’examen
    de la nature en tant<lb/>qu’universelle correspond l’être diminué (<hi rend="italic">esse
     diminutum</hi>) ou l’être de raison (<hi rend="italic">esse<lb/>rationis, esse in anima</hi>).
    Enfin, à la saisie intuitive de l’essence, abstraction fait de<lb/>toute singularité ou
    universalité, correspond une forme d’être entièrement pro-<lb/>pre à la nature absolue, à savoir
     <hi rend="italic">esse essentiae, esse quidditativum, esse cognitum, esse<lb/>definitivum
     </hi><note xml:id="ftn7" place="foot" n="8"> Cf. <hi rend="smallcaps">Henri de Gand</hi>, <hi
      rend="italic">Quodl</hi>., III9, f. 99r: «(quidditas et natura rei cuiuscumque)...
     tripli-<lb/>cem habet intellectum verum, sicut et tres modos habet in esse. Unum enim habet
     esse naturae<lb/> extra in rebus; alterum vero habet esse rationis; tertium vero habet esse
     essentiae. Animal enim<lb/>acceptum cum accidentibus suis in singularibus est res naturalis;
     acceptum vero cum accidenti-<lb/>bus suis in anima est res rationis; acceptum vero secundum se
     est res essentiae, de qua dicitur<lb/>quod esse eius est prius quam esse eius naturae vel
     rationis, sicut simplex prius est composito».<lb/> Cf. <hi rend="italic">Summa quaestionum
      ordinariarum</hi>, 43,2,5, ed. Venetiis, p. 693. Il va sans dire que l’<hi rend="italic">esse
      essentiae</hi><lb/> n’est réalisé en toute pureté qu’au sein de l’esprit, précisément
     puisqu’il est le produit d’une<lb/>intuition, qui est un acte de<hi rend="italic"> penser</hi>.
     Cf. <hi rend="smallcaps">Paulus</hi>, op. cit., p. 72 ss. </note>. </p>
   <pb n="94" facs="IDEA/IDEA_94.jpg"/>
   <p> M. Paulus a fait remarquer à bon droit (<hi rend="italic">op. cit</hi>., p. 84) que le
    dernier type<lb/>d’être, l’<hi rend="italic">esse essentiae</hi> était une innovation au sein de
    la scolastique latine. C’est<lb/>pourquoi il semble d’une extrême importance de déterminer dans
    quel respect<lb/>l’être de la nature absolue se distingue de l’<hi rend="italic">esse
    rationis</hi> attribué à la nature uni-<lb/>verselle. Afin de comprendre cette différence <note
     xml:id="ftn8" place="foot" n="9"> Voir l’exposition très lucide donnée par <hi rend="smallcaps"
      >Paulus</hi>, <hi rend="italic">op. cit</hi>., p. 85-86. </note>, il faut dissocier
    soigneuse-<lb/>ment la notion d’existence de celle d’être. Quand l’<hi rend="italic">esse
     rationis</hi> est attribué à un<lb/>objet par la pensée, celui-ci existe actuellement dans
    l’âme, où il s’agit d’un<lb/>être diminué, il est vrai, mais bien actuel quand même: une forme
    d’être, bien<lb/>entendu, que l’objet doit à l’activité du sujet connaissant. Alors, ce que
    nos<lb/>auteurs ne se lassent pas de nous inculquer, c’est de reconnaître qu’un objet,<lb/>afin
    qu’il puisse être représenté par un acte de penser quelconque, doit <hi rend="italic"
    >être</hi><lb/> quelque chose de représentable, quelque chose en son propre droit, bien <hi
     rend="italic">avant</hi><lb/> tout acte de penser. Or, ce type d’être, qui se situe donc tout
    entier du côté de<lb/>l’objet, c’est l’<hi rend="italic">esse essentiae</hi>. </p>
   <p> Après cette longue digression sur une innovation dans le domaine de la<lb/>métaphysique
    médiévale, nous pouvons disposer enfin de l’arrière-fond du<lb/>nouvel usage du mot<hi
     rend="italic"> idea</hi>. </p>
   <list type="unordered">
    <item>
    Idea  <hi rend="italic">comme principe épistémologique chez Henri de Gand: d’idea à
     ideatum</hi>. </item>
   </list>
   <p> Selon la conception traditionnelle d’<hi rend="italic">idea</hi>, ce mot sert d’abord à
    désigner les<lb/>Idées divines, appellées, surtout depuis saint Augustin <note xml:id="ftn9"
     place="foot" n="10"> Voir L. M. <hi rend="smallcaps">de Rijk</hi>, <hi rend="italic">Quaestio
      de Ideis. Some Notes on an Important Chapter of Platononism</hi>, in<lb/> KEPHALAION. <hi
      rend="italic">Studies in Greek Philosophy and Its Continuation offered to professor C. f. de
      Vogel</hi>, edited<lb/>by J. Mansfeld and L. M. de Rijk, Wijsgerige Teksten en Studies
     uitgegeven door de Filosofi-<lb/>sche Instituten der Rijksuniversiteit Utrecht», Assen 1975, p.
     204-213. </note>, <hi rend="italic">ideae in mente divina</hi>:<lb/> les Idées dans l’Esprit de
    Dieu (ou dans la pensée divine). L’Idée divine était<lb/>définie comme l’essence divine en tant
    qu’imitable par une créature (<hi rend="italic">essentia<lb/>divina ut imitabilis per
    creaturam</hi>). D’après ce point de vue, les Idées ne sont point<lb/>des objets nouveaux bien
    distincts de Dieu lui-même, mais seulement des<lb/>‘structures cognitives’ (<hi rend="italic"
     >rationes cognoscendi</hi>) grâce auxquelles les objets sont<lb/>connus </p>
   <p> Henri de Gand adhère à cette manière de définir l’idée, mais pour lui<lb/>l’acte cognitif de
    Dieu implique l’établissement d’un monde d'<hi rend="italic">essences possibles</hi>.<lb/> De
    cette façon les Ideae reçoivent, en plus de leur<hi rend="italic"> respectus
    imitabilitatis</hi>, qui leur<lb/>était attribué d’habitude, l’état de <hi rend="italic">rerum
     essentiae in divina cognitione</hi> (<hi rend="italic">in divina noti-<lb/>tia</hi>). Écoutons
    Henri dans son <hi rend="italic">Quodlibet</hi> IX, 2: </p>
   <p> Modus theologorum magis consuetus est appellare ideas ‘ipsas rationes<lb/></p>
   <pb n="95" facs="IDEA/IDEA_95.jpg"/>
   <p> imitabilitatis’... sed positionem idearum secundum quod ‘essentiae rerum’<lb/>appellantur
    ideae ... optime exposuit Avicenna in sua <hi rend="italic">Metaphysica</hi>. </p>
   <p> La <hi rend="italic">Somme</hi>, qui fait <note xml:id="ftn10" place="foot" n="11"> Pour le
     texte, voir PAULUS , <hi rend="italic">op. cit.,</hi> p. 91, n .1. </note> une distinction
    semblable, oppose à l’<hi rend="italic">idea</hi> (ou <hi rend="italic">ratio<lb/>idealis</hi>)
    proprement dite, qui est principe de connaissance, l’<hi rend="italic">ideatum</hi>, ce
    dernier<lb/>n’étant que le produit de l’<hi rend="italic">idea</hi>: <hi rend="italic">respectus
     ideae ad ideata</hi> ... <hi rend="italic">est penes primum</hi> (<hi rend="italic">sc.<lb/>
     genus relationis</hi>), <hi rend="italic">quod est inter producens et productum</hi>. En
    interprète de la doctrine<lb/>platonicienne des Idées Henri témoigne d’une conception semblable:
    le terme<lb/>d’idée divine qualifie chez lui non seulement l’idée proprement dite ou
    exem-<lb/>plar (ce qui correspond à l’usage traditionnel), mais aussi l’ <hi rend="italic"
     >ideatum</hi> ou<hi rend="italic"> exempla-<lb/>tum. </hi></p>
   <p> Notre auteur est obligé de reconnaître cependant que nos textes ne per-<lb/>mettent pas de
    décider de façon irréfutable de quelle manière Platon lui-même<lb/>a entendu l’idée. Mais
    l’interprétation que donne Henri d’un passage fonda-<lb/>mental du <hi rend="italic">Timée
    </hi>(51B-52A), tend à confirmer sa conviction que Platon lui-<lb/>même prenait les Idées comme
     <hi rend="italic">essentiae rerum in divina notitia</hi> et, par conséquent,<lb/>comme des <hi
     rend="italic">ideata </hi>ou <hi rend="italic">exemplata</hi>, c’est-à-dire comme des natures
    absolues, plutôt<lb/>que comme simples<hi rend="italic"> exemplaria</hi>, ce qu’elles sont selon
    les vues traditionnelles: </p>
   <p><hi rend="italic"> Ibid</hi>.: Sed utrum Plato cum sequacibus suis ideas appellabat
    respectus<lb/>quosdam imitabilitatis in divina essentia, vel ipsas rerum essentias in
    divina<lb/> cognitione existentes, non satis clarum est ex dictis suis; <hi rend="italic"
    >ibid</hi>.: ... magis appa-<lb/>ret quod (<hi rend="italic">sc</hi>. Plato in <hi rend="italic"
     >Timaeo</hi> suo) posuit ideas ipsas rerum essentias in divina<lb/> notitia quam ipsas rationes
    in divina essentia. </p>
   <p> Résumons: L’innovation apportée par Henri de Gand en ce qui concerne<lb/>l’usage du mot <hi
     rend="italic">idea</hi> consiste en un enrichissement sémantique. Chez lui <hi rend="italic"
     >idea </hi>ne<lb/>signifie pas seulement l’essence divine en tant qu’imitable par la création
    (de<lb/>sorte que les idées sont les formes exemplaires selon lesquelles Dieu a créé
    le<lb/>monde): désormais les idées sont en plus les essences (natures) créables en
    tant<lb/>qu’existantes <hi rend="italic">en leur propre droit</hi> dans la pensée de Dieu.
    Autrement dit: ce que<lb/>l’on appelle <hi rend="italic">ratio ideae</hi> ne se définit plus
    exhaustivement en termes de cognition<lb/> actuelle (ou acte de penser actuel), elle contient en
    plus une connotation d’une<lb/>plus grande importance, à savoir celle d’un mode d’être objectif,
    abstraction<lb/>faite de chaque rapport avec l’acte cognitif de Dieu et leur caractère
    d’imitabi-<lb/> lité. </p>
   <p> Ce type d’être va être appellé l’<hi rend="italic">esse obiective</hi> (<hi rend="italic"
     >esse obiectivum</hi>) par opposition à<lb/> l’<hi rend="italic">esse subiective</hi> (<hi
     rend="italic">esse subiectivum</hi>). L’importance de cette innovation dans la
    philoso-<lb/>phie du 14 e siècle fut déjà soulignée par Étienne Gilson dans son étude sur<lb/></p>
   <pb n="96" facs="IDEA/IDEA_96jpg"/>
   <p> Descartes <note xml:id="ftn11" place="foot" n="12">
     <hi rend="smallcaps">É. Gilson</hi>,<hi rend="italic">Etudes sur le rôle de la pensée médiévale
      dans la formation du système cartésien</hi>, Paris1930.</note> . La doctrine d’ <hi
     rend="italic">esse obiective</hi> des penseurs médiévaux a influencé,<lb/>d’une certaine façon
    au moins, le développement des idées — et aussi celui du<lb/>sens du terme<hi rend="italic">
     idea </hi>— après le moyen-âge <note xml:id="ftn12" place="foot" n="13"> Voir par exemple N.
      <hi rend="smallcaps">Hinske </hi>, <hi rend="italic">Die historischen Vorlagen der kantischen
      Transzendentalphilosophie</hi>,<lb/> «Archiv für Begriffsgeschichte», 12 (1969), p. 86-113; le
      même,<hi rend="italic"> Kants Weg zur Transzendentalphilo-<lb/>sophie</hi>, Stuttgart etc.
     1970, p. 40-77; K. <hi rend="smallcaps">Flasch</hi> , <hi rend="italic">Kennt die
      mittelalterliche Philosophie die konstitutive<lb/>Funktion des menschlichen Denkens ?</hi>,
     «Kantstudien», 63 (1972), pp. 182-206; R. <hi rend="smallcaps">Schönberger</hi>, <hi
      rend="italic">Die<lb/>Transformation des klassischen Seinsverständnisses , dans Studien zur
      Vorgeschichte des neuzeitlichen Seinsbegriffs<lb/>im Mittelalter</hi>, Berlin-New York 1986.
    </note>. </p>
   <p> Qu’il suffise d’ailleurs de faire observer à ce propos qu’il faut bien distin-<lb/>guer la
    notion d’esse obiective comme elle se présentait (en des formes fort diver-<lb/>ses, bien
    entendu) à la fin du moyen-âge de ce que l’on voit aux temps moder-<lb/>nes dans les divers
    systèmes de la <hi rend="italic">Bewußtseinsphilosophie</hi>. Par exemple, tout<lb/>approche de
    ces matières en sens kantien ou post-kantien doit s’exclure en<lb/>avance par le caractère
    fondamental de la pensée antique et médiévale, qui se<lb/>laisse définir comme le parallélisme
    strict de l’ordre du connaître et de celui<lb/>de l’être: <hi rend="italic">unumquodque sicut se
     habet ad esse, et ad cognosci.</hi></p>
   <p> Ce qui nous reste encore à faire, c’est d’esquisser l’emploi du mot <hi rend="italic">idea
    </hi>au<lb/>début du 14 e siècle. Je me borne à un bref exposé de l’usage qu’ont fait de
    ce<lb/>terme deux penseurs franciscains moins connus, Jacques d’Ascoli et Guillaume<lb/>d’
    Alnwick, qui tous les deux étaient actifs dans les premières décades du 14 e <lb/>siècle. </p>
   <list type="unordered">
    <item> Idea <hi rend="italic">chez Jacques d’Ascoli et Guillaume d’ Alnwick</hi>. </item>
   </list>
   <p> Le maître italien Jacques<lb/>d’Ascoli était <hi rend="italic">magister regens</hi> en
    théologie à Paris (c. 1310). Il se trouve chez lui<lb/>une division tripartite de l’être, qui
    rappelle celle d’Henri de Gand. Jacques<lb/>commence par diviser l’être en <hi rend="italic"
     >esse extra animan </hi>( <hi rend="italic">esse reale</hi> ) d’une part, et<hi rend="italic">
     esse in<lb/> anima</hi> de l’autre, tandis que ce derneir se laisse diviser à son tour en <hi
     rend="italic">esse subjecti-<lb/>ve</hi> (<hi rend="italic">esse rationis</hi> ) et<hi
     rend="italic"> esse obiective</hi> (<hi rend="italic">esse intentionale</hi>) <note
     xml:id="ftn13" place="foot" n="14"> Voir l’étude citée dans la note 10. </note>. On sait que le
    dernier membre<lb/>de cette division s’identifie à l’esse essentiae d’Henri de Gand. </p>
   <p> Jacques développe sa thèse sur l’ esse tripartite dans une <hi rend="italic">Quaestio</hi>
    qui pose le<lb/> problème suivant: est-ce que les natures parfaites des créatures, qui sont
    conte-<lb/>nues dans l’Essence divine, sont précédées par des <hi rend="italic">rationes
    ideales</hi> ? Dans cette<lb/><hi rend="italic"> Quaestio</hi> , Jacques semble pousser la thèse
    d’Henri de Gand un peu plus loin en<lb/>disant que la nature propre d'<hi rend="italic"
    >idea</hi> (<hi rend="italic">ratio ideae</hi>) et la notion d’imitabilité s’ex-<lb/>cluent
    mutuellement: </p>
   <p> Qq. disp. I: Essentia divina ut imitabilis a creatura non potest habere per </p>
   <pb n="97" facs="IDEA/IDEA_97.jpg"/>
   <p> se rationem ideae, sicut ponit una opinio, quia imitabilitas dicit respectum<lb/>rationis
    circa essentiam divinam <note xml:id="ftn14" place="foot" n="15"> Ms Florence, Bibl. Med.-Laur.
      <hi rend="italic">Plut</hi>. 31, <hi rend="italic">dext</hi>. F. 53r. </note> (ce qui est
    logiquement impossible d’après<lb/>Jacques). </p>
   <p> Aussi le maître italien définit idea en termes d’ <hi rend="italic">esse obiective</hi>: <hi
     rend="italic">idea per se est<lb/>ratio obiecti (ibid.). </hi></p>
   <p> Quant au maître anglais Guillaume d’Alnwick, il parle de notre thème<lb/>dans son <hi
     rend="italic">Quodlibet</hi>, q. 7 <note xml:id="ftn15" place="foot" n="16"> Voir l’édition
     excellente par le Père A. Ledoux, O. F. M., F. R. <hi rend="smallcaps">Guillelmi
     Alnwick</hi><lb/>
     <hi rend="italic">Quaestiones disputatile de esse intelligibili et Quodlibet ad fidem codicum
      ms. editae</hi>, Firenze-Quarac-<lb/>chi 1937, p. 404-444. </note> , qui contient une
    discussion sur l’unité ou la pluralité<lb/>d’idées dans l’Esprit divin. Dans ce cadre, il vient
    à parler de la nature propre<lb/>d'<hi rend="italic">idea</hi>. </p>
   <p> Guillaume commence par rappeler la conception traditionnelle d’<hi rend="italic"
    >idea</hi>,<lb/> selon laquelle elle est l’essence divine en tant qu’imitable par une
    créature.<lb/>Notre maître la rejette avec plusieurs arguments: </p>
   <p> p. 427: Dicunt quidam quod idea est essentia divina ut imitabilis a crea-<lb/>tura: et
    secundum diversum respectum imitabilitatis diversificatur et plurifica-<lb/>tur idea ... <hi
     rend="italic">Sed contra</hi>: nullus respectus rationis est de formali ratione ideae,<lb/>sed
    diversae imitabilitates essentiae divinae a creaturis non addunt super<lb/>essentiam divinam
    nisi respectus rationis; ergo idea non est formaliter essentia<lb/> divina ut est imitabilis a
    creatura. </p>
   <p> Ensuite, il discute une opinion tout apparentée à celle d’Henri de Gand<lb/>et Jacques
    d’Ascoli: </p>
   <p> p. 428-9: Alia est opinio de ideis quod ideae sunt obiecta secundaria<lb/> cognita a Deo; sic
    enim sunt essentiae creaturarum in esse cognito. </p>
   <p> Mais cette opinion ne peut pas non plus trouver grâce aux yeux de Guil-<lb/>laume. Le point
    de départ de sa propre solution est la réponse à la question de<lb/>savoir à <hi rend="italic"
     >qui convient</hi> la<hi rend="italic"> ratio ideae</hi>. Or,<hi rend="italic"> ratio
    ideae</hi>, c’est-à-dire la nature spécifique<lb/> d’ <hi rend="italic">idea</hi> ou ce qui
    détermine précisément l’idée dans son propre être, c’est d’être<lb/>la forme exemplaire en tant
    qu’existante dans l’Esprit de Dieu-Créateur: </p>
   <p> p. 432-3: ... Patet ergo quod idea est forma exemplaris in mente Artifi-<lb/>cis, ad cuius
    imitationem producit rem in esse reali. </p>
   <p> Voilà l’apparition de la notion usuelle d'<hi rend="italic">idea</hi> comme forme
    exemplaire.<lb/>Mais notre auteur insiste sur l’importance d’une deuxième question, qui tend
    à<lb/> déterminer ce à quoi réfère la connotation d’ <hi rend="italic">idea</hi>. Autrement dit,
    il se demande<lb/>quelle entité exactement satisfait cette définition essentielle d'<hi
     rend="italic">idea</hi>. Guillaume </p>
   <pb n="98" facs="IDEA/IDEA_98.jpg"/>
   <p> répond que c’est l’essence divine en tant que connue et appréhendée. C’est<lb/>elle qui est
    actuellement <hi rend="italic">idea</hi>: </p>
   <p> p. 433: ... Sic ergo patet quod essentia divina ut cognita et apprehensa<lb/>est actu idea. </p>
   <p>Pour le maître anglais, il s’ensuit que du point de vue formel il n’y a en<lb/>Dieu qu’une
    seule idée et que la pluralité d’idées ne se laisse défendre que du<lb/>point de vue de la
    pensée:</p>
   <p> p. 434: ... Videtur mihi hic esse dicendum sine temeraria assertione<lb/>quod in Deo idea est
    tantum una formaliter, plures tamen virtualiter; una tan-<lb/>tum secundum essentiam, plures
    tamen secundum aequipollentiam, una tan-<lb/>tum in essendo, plures tamen in repraesentando. </p>
   <p> Quoi qu’il en soit, ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est que Guillaume<lb/>dans sa
    conception d'i<hi rend="italic">dea</hi> maintient les notions innovatrices d'<hi rend="italic"
     >esse intellectum</hi> et<lb/> d’<hi rend="italic">esse essentiae</hi>
    <note xml:id="ftn16" place="foot" n="17"> Pour l’<hi rend="italic">esse essentiae</hi> mis en
     opposition à l’<hi rend="italic">esse existentiae</hi>, voir surtout <hi rend="italic"
     >Quodl.</hi>, q. 9, p. 520-<lb/>521, ed. Ledoux. </note> malgré son refus des conceptions
    défendues par Henri de Gand<lb/>et Jacques d’Ascoli et leurs adhérents. Mais ce qui est resté,
    c’est une acception<lb/>du mot idea que (à ma connaissance au moins) ne possèdent pas les
    termes<lb/>synonymes d’<hi rend="italic">idea</hi>: <hi rend="italic">forma, species, conceptus,
     intentio</hi>, etc., qui étaient auparavant les<lb/>termes rivalisants du mot idea. Voilà le
    point de départ de la marche victorieu-<lb/>se du mot idea dans l’histoire de la philosophie
    occidentale après le moyen-<lb/>âge. </p>
  </body>
 </text>
</TEI>
