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            <title>IDÉE / IDEE DANS LA PENSÉE PHILOSOPHIQUE DES LUMIÈRES EN FRANCE ET EN ALLEMAGNE</title>
            <author><name>Ulrich </name>
               <surname>Ricken</surname>
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            <authority>ILIESI-CNR</authority>
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               <p>Biblioteca digitale Progetto Agora</p>
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               <title level="m">IDÉE / IDEE DANS LA PENSÉE PHILOSOPHIQUE DES LUMIÈRES EN FRANCE ET EN ALLEMAGNE</title>
               <author>Ulrich Ricken</author>
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               <publisher>Leo S. Olschki Editore</publisher>
               <editor></editor>
               <pubPlace>Roma</pubPlace>
               <idno type="isbn"/>
               <biblScope>  pp., (Collana Lessico Intellettuale Europeo, LII)</biblScope>
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            <docAuthor>Ulrich Ricken</docAuthor>
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         <pb n="299" facs="IDEA_299.jpg"/>
         <p>Contrairement aux langues romanes et à l’anglais, ce n’est qu’au cours<lb/>d’une assez longue évolution s’effectuant au 18<hi rend="sup">e</hi> siècle, que le mot<hi rend="it"> Idee</hi> a été<lb/>adopté dans la terminologie philosophique ainsi que dans le vocabulaire cou-<lb/>rant de l’allemand. Il s’agit là d’un processus étroitement lié à l’évolution de la<lb/>philosophie de l’<hi rend="it">Aufklärung</hi> dans ses rapports avec celle des Lumières dans les<lb/>autres pays européens, notamment en France et en Angleterre. Nous retrace-<lb/>rons cette évolution en évoquant dans un premier temps la problématique<lb/>«<hi rend="it">Idee</hi> oder<hi rend="it"> Begriff</hi>? Christian Wolff et la formation d’une terminologie philoso-<lb/>phique allemande», pour en venir ensuite à la thématique «<hi rend="it">Begriff</hi> und<hi rend="it"> Idee</hi>:<lb/>l’enrichissement de la terminologie de 1’Aufklärung, effet d’une évolution<lb/>interne ou d’une intertextualité européenne?»</p>
         <p>1. Idee <hi rend="it">oder</hi> Begriff? <hi rend="it">Christian Wolff et la formation d’une terminologie philosophique<lb/> allemande</hi>.</p>
         <p>On ne saurait cerner ce problème sans tenir compte des précurseurs<lb/>immédiats de Wolff en Allemagne, de même que du contexte européen dont<lb/>Wolff et ses contemporains allemands connaissaient parfaitement la terminolo-<lb/>gie philosophique.</p>
         <p>Le mot allemand<hi rend="it"> Idee</hi> existe-t-il dans la terminologie de contemporains de<lb/>Wolff aussi importants que Leibniz, Tschirnhaus, Thomasius, August Herr-<lb/>mann Francke? En ce qui concerne Leibniz, M. Poser a signalé dans sa com-<lb/>munication, à côté de l’emploi très fréquent d’<hi rend="it">idea</hi> et d’<hi rend="it">idée</hi> dans les textes<lb/>latins et français de cet auteur, quelques occurrences du mot<hi rend="it"> Idee</hi> dans un texte<lb/>allemand assez bref (<hi rend="it">Die philosophischen Schriften von Gottfried Wilhelm Leibniz</hi><lb/>herausgegeben von C. I. Gerhardt, Berlin 1875-1890, vol. 5, p. 26-30).</p>
         <p>On ne saurait pour autant en conclure que le terme<hi rend="it"> Idee</hi> appartenait déjà à<lb/>cette époque au vocabulaire de l’allemand. Encore que le champ sémantique<lb/>constitué en latin par les termes<hi rend="it"> idea</hi>,<hi rend="it"> conceptus</hi>,<hi rend="it"> notio</hi>,<hi rend="it"> cognitio</hi> était pour Leibniz et<lb/>ses contemporains d’une actualité qui devait inciter à en trouver l’équivalent<lb/>en allemand.</p>
         <p><pb n="300" facs="IDEA_300.jpg"/>Quant à Tschirnhaus et Thomasius, le terme<hi rend="it"> idea</hi> et son champ sémanti-<lb/>que ont même été évoqués dans la fameuse controverse au cours de laquelle<lb/>Thomasius reprocha à Tschirnhaus de professer une philosophie proche de cel-<lb/>le de Spinoza. Au cours de ce chapitre assez peu réjouissant de la<hi rend="it"> Frühaufklä-<lb/>rung</hi>, Thomasius, dans son compte-rendu de la<hi rend="it"> Medicina Mentis</hi> de Tschirnhaus<lb/>en 1688, avance comme preuve du spinozisme de l’auteur son analogie avec<lb/>Spinoza dans la définition des<hi rend="it"> genera cognitionis</hi>, c’est-à-dire des termes<hi rend="it"> idea</hi>,<hi rend="it"><lb/>conceptus</hi> et<hi rend="it"> notio</hi>. Dans sa réplique rédigée en allemand, Tschirnhaus se défend<lb/>d’être partisan de Spinoza tout en ne niant pourtant pas qu’il adhère dans une<lb/>certaine mesure à l’emploi que fait celui-ci des mots d’<hi rend="it">idea</hi> et de<hi rend="it"> conceptus</hi>.</p>
         <p>Étant donné l’intérêt primordial de ce texte pour notre propos, citons-en<lb/>quelques lignes qui illustrent d’autre part le procédé tout à fait courant à l’épo-<lb/>que d’intercaler une terminologie latine ou française dans un contexte alle-<lb/>mand. Ainsi, dans ce texte où les termes latins sont imprimés en caractères<lb/>romains au milieu du texte allemand imprimé en gothique, Tschirnhaus écrit à<lb/>propos de Spinoza:</p>
         <p>«… ich weiß wohl …, daß er<hi rend="it"> ideam definiri per mentis conceptum</hi>. Hierinn<lb/>bin mit ihm so weit einig, daß<hi rend="it"> conceptus vocabulum</hi> klärer als<hi rend="it"> idea</hi>, und er also<lb/>wohlgetan, daß er<hi rend="it"> ideam</hi> durch dieses erklähret, wie ich pflege; aber hierinn<lb/>bin<hi rend="it"> in totum</hi> mit ihm<hi rend="it"> different</hi>, daß er meynet, daß das Wort<hi rend="it"> mentis conceptum</hi>, das<lb/><hi rend="it">vocabulum ideae</hi> so erklähre, daß wir<hi rend="it"> à priori</hi> wissen,<hi rend="it"> quid in sua natura sit idea</hi>.<lb/>Dannenhero bin der gewissen Meynung, daß uns dieser<hi rend="it"> Philosophus</hi> ganz keine<lb/><hi rend="it">definitionem ideae</hi> gegeben, wie er wohl meynet: denn hierinn<hi rend="it"> differire</hi> ich wiede-<lb/>rum von ihm und<hi rend="it"> des Cartes essentialiter</hi>, wie p. 221 meines tractats klar darge-<lb/>than…» (<hi rend="smcap">Thomasius</hi>,<hi rend="it"> Monatsgespräche</hi>, 1688, p. 765 sq.).</p>
         <p>Ce texte traduit donc tout l’intérêt que des représentants éminents de la<lb/><hi rend="it">Frühaufklärung</hi> portaient au champ sémantique du mot<hi rend="it"> idea</hi> et démontre en<lb/>même temps l’absence d’une terminologie allemande.</p>
         <p>Environ vingt ans après la parution de ce texte, Leibniz recommande<lb/>Christian Wolff pour la chaire de mathématiques à l’Université de Halle, uni-<lb/>versité qui ne fut créée qu’en 1694 et dont Thomasius fut d’ailleurs le fonda-<lb/>teur spirituel. Bientôt Wolff ne se contente plus d’y enseigner les mathémati-<lb/>ques et professe également la philosophie avec tout l’éventail de disciplines<lb/>que celle-ci comprenait alors. A cette même époque, Thomasius et August<lb/>Herrmann Francke continuaient d’enseigner eux aussi à l’Université de Halle<lb/>qui fut la première à généraliser l’enseignement universitaire en langue alle-<lb/>mande.</p>
         <p>C’est alors que Christian Wolff se propose d’élaborer la terminologie<lb/>scientifique allemande que Leibniz avait exigée, sans toutefois la créer lui-<lb/>même. Quant à Thomasius, il avait fait scandale en professant ses cours en<lb/>allemand à l’Université de Leipzig avant de préférer l’air plus libre de Halle.<lb/><pb n="301" facs="IDEA_301.jpg"/>Cependant, il n’avait pas non plus élaboré de véritable terminologie allemande<lb/>puisque ses textes, tout en étant rédigés en allemand, se servaient encore cou-<lb/>ramment d’une terminologie latine ou française, même si ce n’était pas au<lb/>même degré que dans le texte de Tschirnhaus que nous venons de citer.</p>
         <p>Ainsi, dans de nombreux passages de son<hi rend="it"> Einleitung zu der Vernunftlehre</hi><lb/>dont la 5<hi rend="sup">e</hi> édition parut en 1719, Thomasius se sert des termes latins<hi rend="it"> idea</hi>,<lb/><hi rend="it">conceptus</hi>,<hi rend="it"> notio</hi>. On pourrait multiplier les citations de ce genre: «… jedoch ist<lb/>kein Zweifel, daß unter allen<hi rend="it"> ideis</hi> keine deutlicher sind als die<hi rend="it"> ideae quantitatis</hi>,<lb/>nämlich<hi rend="it"> numeri mensurae et temporis</hi>. … Die<hi rend="it"> ideae substantiarum</hi> aber, …» (p. 83-<lb/>84). «Also ist es auch mit denen<hi rend="it"> ideis numerorum</hi> bewandt, … aber daraus doch<lb/>die<hi rend="it"> ideae motuum</hi> oder die<hi rend="it"> productio substantiae</hi> nicht bewiesen werden können. …<lb/>Zum wenigsten möchte ich wohl wissen, was ein von Natur Blinder sich für<lb/>eine<hi rend="it"> ideam</hi> von einem Triangel… machte, … was mit denen<hi rend="it"> ideis</hi>, die der<lb/>menschliche Verstand von den in die Sinne<hi rend="it"> imprimirten</hi> Dingen macht, über-<lb/>einstimmt, das ist wahr…» (p. 86-87). «… der Unterschied zwischen denen<lb/><hi rend="it">ideis</hi> und<hi rend="it"> conceptibus verosimilibus</hi> …» (p. 138).</p>
         <p>Comme c’était alors le cas dans les textes scientifiques allemands, Thoma-<lb/>sius observe ainsi même la déclinaison latine des termes<hi rend="it"> idea</hi>,<hi rend="it"> conceptus</hi>, etc., tout<lb/>en les plaçant au beau milieu de mots allemands.</p>
         <p>Cependant, dans ces mêmes textes, on peut constater çà et là une certaine<lb/>tendance à la germanisation de la terminologie se réalisant sous deux formes<lb/>principales:</p>
         <p>– Premièrement, l’emploi de termes allemands comme<hi rend="it"> Gedanke</hi> pour<lb/><hi rend="it">idea</hi>,<hi rend="it"> notio</hi>,<hi rend="it"> conceptus</hi>, et de<hi rend="it"> begreifen</hi> pour<hi rend="it"> concipere</hi>.</p>
         <p>– Deuxièmement, l’emploi de termes latins qui ne sont plus soumis à<lb/>la flexion latine, comme<hi rend="it"> das Concept</hi>.</p>
         <p>Le terme d’<hi rend="it">idea</hi> fait son entrée en allemand par l’intermédiaire du mot<lb/>français<hi rend="it"> idée</hi>, écrit tantôt avec, tantôt sans accent, ce qui témoigne ainsi d’un<lb/>premier degré de germanisation.</p>
         <p>August Herrmann Francke voulut donner à ses disciples «eine général<hi rend="it"> idée<lb/></hi>der Wissenschaft», donc<hi rend="it"> idée</hi> avec accent. Mais dans les textes de Thomasius<lb/>précédemment cités, on peut parfois rencontrer à côté d’<hi rend="it">idea</hi> ou d’<hi rend="it">idée</hi> avec<lb/>accent, le terme<hi rend="it"> idee</hi> écrit sans accent! Ainsi, dans la<hi rend="it"> Vernunftlehre</hi>, après s’être<lb/>d’abord servi du terme<hi rend="it"> idea</hi> en flexion latine, Thomasius dit: «Die größte<lb/>Schwierigkeit scheinet darinnen zu bestehen, daß die Menschen zuweilen öf-<lb/>ters sich sogar wunderliche und falsche<hi rend="it"> ideen</hi> von einem Dinge machen, und<lb/>solchergestalt die<hi rend="it"> ideen</hi> den Menschen zu betrügen scheinen …» (p. 88).</p>
         <p>Cependant, même en ce cas précis de germanisation assez avancée du ter-<lb/>me, celui-ci commence par une minuscule, contrairement aux substantifs alle-<lb/>mands du même texte. De plus, Thomasius continue à observer l’habitude<lb/><pb n="302" facs="IDEA_302.jpg"/>alors obligatoire en allemand d’imprimer les termes empruntés au latin ou au<lb/>français en caractères romains au milieu des caractères gothiques du texte alle-<lb/>mand.</p>
         <p>Ces quelques exemples illustrent la situation dans laquelle Wolff se pro-<lb/>posa d’en finir avec la «Mischsprache» des textes scientifiques allemands.</p>
         <p>Alors qu’a-t-il fait du terme latin d’<hi rend="it">idea</hi> et du terme français d’<hi rend="it">idée</hi>, lui qui<lb/>connaissait parfaitement un grand nombre de textes latins véhiculant le terme<lb/><hi rend="it">idea</hi> (y compris ceux de Descartes) ainsi que des textes français d’auteurs com-<lb/>me Malebranche, Arnauld, Bernard Lamy, dans lesquels le terme<hi rend="it"> idée</hi> tenait le<lb/>rôle qui a déjà été évoqué dans plusieurs communications, de même que l’em-<lb/>ploi fréquent d’<hi rend="it">idea</hi> et d’<hi rend="it">idée</hi> par Leibniz dans ses textes latins et français. Ajou-<lb/>tons que Wolff avait également lu de près des textes de John Locke en anglais<lb/>et en latin, véhiculant à leur tour<hi rend="it"> idea</hi> sous sa forme anglaise et latine.</p>
         <p>Face à cette triple tradition latine, française et anglaise, ne fallait-il pas<lb/>s’attendre à ce que Wolff continue les tentatives amorcées en vue de germani-<lb/>ser le mot français<hi rend="it"> idée</hi>? Il ne le fit pourtant pas et proposa même deux termes<lb/>allemands:<hi rend="it"> Begriff</hi> et<hi rend="it"> Vorstellung</hi>.</p>
         <p>Empruntés à la langue allemande courante et érigés en termes scientifi-<lb/>ques, ces deux mots devaient en même temps différencier et ainsi se partager<lb/>l’extension sémantique qu’avait fréquemment le terme<hi rend="it"> idea</hi>:<hi rend="it"> Begriff</hi> soulignait le<lb/>caractère universel, classificateur et abstrait d’une pensée, tandis que<hi rend="it"> Vorstellung<lb/></hi>désignait plutôt la pensée en tant qu’acte de l’imagination.</p>
         <p>Or, le choix de<hi rend="it"> Begriff</hi> et<hi rend="it"> Vorstellung</hi> à la place d’<hi rend="it">idée</hi> s’inscrivait dans un<lb/>programme délibéré de Wolff, programme soutenu d’une théorie linguistique<lb/>et consistant à choisir des mots du vocabulaire général allemand afin d’en faire<lb/>les éléments d’une terminologie scientifique: ce qui, dans tous les cas, exigeait<lb/>une signification nouvelle qui quant à elle devait être motivée, selon la théorie<lb/>de Wolff, par la signification qu’avait le mot en question dans la langue alle-<lb/>mande courante. Ainsi,<hi rend="it"> principium mutationum</hi> devient sous la plume de Wolff<lb/><hi rend="it">Quelle der Veränderung</hi>, tandis que<hi rend="it"> principium rationis sufficientis</hi> devient<hi rend="it"> Satz vom<lb/>zureichenden Grunde</hi>, et que<hi rend="it"> idearum associatio</hi> se traduit par<hi rend="it"> Vergesellschaftung der<lb/> Begriffe</hi> (pour l’élaboration de la terminologie de Wolff voir plus en détail<hi rend="smcap"> Ric-<lb/>ken </hi>1989).</p>
         <p>Wolff appela<hi rend="it"> Grund der Benennung</hi> cette motivation des termes scientifiques<lb/>allemands par la signification qu’ils avaient dans la langue courante. Le<hi rend="it"> Grund<lb/>der Benennung</hi>, conférant en quelque sorte aux termes scientifiques leur raison<lb/>suffisante, connut quelque fortune dans la théorie linguistique allemande du<lb/>18<hi rend="sup">e</hi> siècle. Pour l’emploi de<hi rend="it"> Begriff</hi> à la place d’<hi rend="it">Idee</hi>, cette raison résidait dans la<lb/>signification de<hi rend="it"> Begriff</hi> qui dans l’allemand courant de l’époque était celle de<lb/>«contenu». Le choix de<hi rend="it"> Begriff</hi> comme terme scientifique fut sans doute sensi-<lb/>blement influencé par l’emploi déjà courant chez Thomasius du verbe<hi rend="it"> begreifen</hi><lb/><pb n="303" facs="IDEA_303.jpg"/>dans des textes philosophiques, verbe qui lui aussi illustre parfaitement le<lb/><hi rend="it">Grund der Benennung</hi> dans son emploi philosophique ou psychologique motivé<lb/>par la signification courante et concrète de<hi rend="it"> begreifen</hi> au sens de «contenir». (On<lb/>peut renvoyer à l’analogie que présente en français le verbe «comprendre»<lb/>dans le sens de «contenir» d’une part, et dans celui d’«entendre» d’autre<lb/>part).</p>
         <p>Conformément à sa théorie linguistique et à son programme d’élaboration<lb/>d’une terminologie scientifique allemande, Wolff devait donc se décider en<lb/>faveur des termes<hi rend="it"> Begriff</hi> et<hi rend="it"> Vorstellung</hi> plutôt que d’adopter des emprunts étran-<lb/>gers tels que<hi rend="it"> Idee</hi>,<hi rend="it"> Konzept</hi>,<hi rend="it"> Notion</hi>, termes étrangers pour lesquels il n’y avait pas<lb/>de<hi rend="it"> Grund der Benennung</hi> dans la langue allemande courante.</p>
         <p>Un dictionnaire qui, déjà du vivant de Wolff, fut consacré à sa terminolo-<lb/>gie allemande, n’enregistre même pas l’item<hi rend="it"> Idee</hi> mais accorde tout un dévelop-<lb/>pement au terme<hi rend="it"> Begriff</hi> et fait également figurer<hi rend="it"> Vorstellung</hi> (<hi rend="smcap">Heinrich Adam<lb/>Mei</hi>ß<hi rend="smcap">ner</hi> (1737),<hi rend="it"> Philosophisches Lexikon, darinnen die Erklärungen und Beschreibungen<lb/>aus … Herrn Christian Wolffens sämmtlichen teutschen Schriften … zusammen getra-<lb/>gen</hi>…, Bayreuth/Hof.-Neudruck Düsseldorf 1970).</p>
         <p>Cependant, vu l’importance primordiale de<hi rend="it"> Begriff</hi> pour la logique de<lb/>Wolff,<hi rend="it"> Vorstellung</hi> étant plutôt un terme psychologique, c’est<hi rend="it"> Begriff</hi> qui devait<lb/>devenir pour les contemporains de Wolff la notion centrale de sa philoso-<lb/>phie.</p>
         <p>La longue discussion menée depuis Descartes sur les<hi rend="it"> idées claires</hi>,<hi rend="it"> distinctes</hi>,<lb/><hi rend="it">obscures</hi>, etc., discussion reprise par Leibniz ainsi que beaucoup d’autres, trouve<lb/>ainsi sa continuation et même une élaboration plus poussée sous forme de la<lb/>distinction entre les qualités attribuées au<hi rend="it"> Begriff</hi>:<hi rend="it"> deutliche</hi>,<hi rend="it"> undeutliche</hi>,<hi rend="it"> klare</hi>,<hi rend="it"><lb/>dunkle Begriffe</hi>. De sorte que la connaissance approfondie des choses sous forme<lb/>de<hi rend="it"> deutliche Begriffe</hi> devient même pendant quelque temps un critère, sinon le<lb/>critère pour<hi rend="it"> Aufklärung</hi>. Et à la fin du siècle, un dictionnaire propose<hi rend="it"> Begriffs-<lb/>forscher</hi> comme synonyme de<hi rend="it"> philosophe</hi>, et<hi rend="it"> Begriffsforschung</hi> pour l’activité du phi-<lb/>losophe, tout en renvoyant au terme<hi rend="it"> Forscher der Begriffe</hi> dont Kant se serait<lb/>lui-même servi (<hi rend="smcap">Joachim Heinrich Campe</hi>,<hi rend="it"> Wörterbuch zur Erklärung und Ver-<lb/>deutschung der unserer Sprache aufgedrungenen fremden Ausdrücke</hi>, Braunschweig 1801,<lb/>p. 526).</p>
         <p>Déjà du vivant de Wolff, l’emploi systématique du terme<hi rend="it"> Begriff</hi> devait<lb/>d’ailleurs devenir un signe d’appartenance au wolffianisme.</p>
         <p>Comme nous le savons, Wolff, dénoncé par les piétistes, fut chassé de<lb/>Halle en 1723 pour être rappelé en triomphe à cette même université en 1740<lb/>par le nouveau roi de Prusse Frédéric II. Cet événement fut ressenti comme<lb/>une victoire de l’<hi rend="it">Aufklärung</hi>, et ceci pas seulement en Allemagne d’ailleurs.<lb/>Wolff finit par trouver des alliés même parmi les théologiens qui adoptèrent sa<lb/>philosophie en vue d’harmoniser<hi rend="it"> Vernunft</hi> et<hi rend="it"> Offenbarung</hi>, la raison et la foi.<lb/><pb n="304" facs="IDEA_304.jpg"/>C’est l’un d’entre eux qui, dans les années 40, devait constater que le parti<lb/>adverse ne pouvait souffrir le terme allemand<hi rend="it"> Begriff</hi> et en faisait une sorte de<lb/>marque diffamatoire. Il s’indigna de ce que ce terme fût taxé de semi-hérésie<lb/>et de ce qu’on lui préférât les mots étrangers de<hi rend="it"> Concept</hi>,<hi rend="it"> Notion</hi> ou<hi rend="it"> Idea:</hi> «Man-<lb/>che wollen das Wort<hi rend="it"> Begriff</hi> nicht sogar einmal leiden und machen dasselbe<lb/>recht zu einem Schiboleth, an welchem man einen Wolfianer sogleich erken-<lb/>nen könne, wie dort die Männer von Gilead die Ephraimiten an dem letztge-<lb/>dachten Worte erkanten. … Wenn man<hi rend="it"> Existenz</hi>, <hi rend="it">Concept</hi>,<hi rend="it"> Notion</hi> oder<hi rend="it"> Idea</hi> sagt,<lb/>so läßt mans gelten; aber wenn man sich seiner reinen Muttersprache beflei-<lb/>ßigt, und die Worte gut deutsch giebet, so soll es schon eine halbe Ketzerey<lb/>seyn<hi>» </hi>(<hi rend="smcap">Reinbeck 1742</hi>, p. XLVII).</p>
         <p>Malgré ce genre de critique, l’immense propagation de la pensée de Wolff<lb/>soutenu autant par ses nombreux partisans que par les éditions répétées de ses<lb/>ouvrages allemands, devait implanter solidement le terme<hi rend="it"> Begriff</hi> dans la termi-<lb/>nologie philosophique et scientifique d’où il ne manqua pas de rayonner dans<lb/>d’autres domaines de la langue.</p>
         <p>Cependant, cette prédominance de<hi rend="it"> Begriff</hi> n’empêcha pas le terme d’<hi rend="it">Idee</hi><lb/>de déjà faire son entrée dans la langue allemande au cours de la première par-<lb/>tie du 18<hi rend="sup">e</hi> siècle. La pression de la terminologie latine, française et anglaise,<lb/>présente en Allemagne sous forme de nombreux écrits, a créé pour ainsi dire<lb/>des têtes de pont pour l’introduction du mot<hi rend="it"> Idee</hi> dans la terminologie philoso-<lb/>phique allemande.</p>
         <p>Ainsi, le<hi rend="it"> Philosophisches Lexicon</hi> de Johann Georg Walch paru en 1726 et<lb/>réédité plusieurs fois, donne pour<hi rend="it"> Idee</hi> (sans accent, donc sous une forme alle-<lb/>mande) un assez long développement, quitte à se servir ensuite très souvent du<lb/>terme de<hi rend="it"> Begriff</hi> pour expliquer les différentes sortes d’idées dans des défini-<lb/>tions du genre:</p>
         <p><hi rend="it">Allgemeine Idee, idea universalis</hi> ist ein abstrakter Begriff.<lb/><hi rend="it">Außerordentliche Idee</hi> ist der Begriff einer zufälligen Eigenschaft…</p>
         <p>Cependant, malgré un certain nombre de percées du mot<hi rend="it"> Idee</hi> à côté de<lb/><hi rend="it">Begriff</hi>, ce dernier terme prévaut nettement pendant la première moitié du 18<hi rend="sup">e<lb/>
            </hi>siècle de sorte à exclure une véritable propagation et une adoption du terme<lb/><hi rend="it">Idee</hi> en allemand.</p>
         <p>Cet état de choses est illustré par les dictionnaires français-allemand et<lb/>allemand-français de l’époque qui, pour le mot français<hi rend="it"> idée</hi> donnent l’équiva-<lb/>lent<hi rend="it"> Begriff</hi>, et pour<hi rend="it"> Begriff</hi> l’équivalent français<hi rend="it"> idée</hi>. C’est bien sûr un constat<lb/>qu’il faut relativiser en tenant compte du retard qu’ont les dictionnaires sur<lb/>l’évolution réelle de la langue, si bien qu’ils n’enregistrent pas encore la percée<lb/>que le mot allemand<hi rend="it"> Idee</hi> avait en effet déjà commencé à faire.</p>
         <p>Telle était la situation lorsque Condillac se proposa de continuer la philo-<lb/><pb n="305" facs="IDEA_305.jpg"/>sophie de Locke par un système sensualiste plus conséquent, qui devait à son<lb/>tour faire jouer un rôle central au terme d’<hi rend="it">idée</hi> déjà très solidement implanté en<lb/>français, mais qui, grâce à la propagation de la philosophie condillacienne,<lb/>devait ensuite rayonner hors de France, y compris en Allemagne.</p>
         <p>2. Begriff <hi rend="it">und</hi> Idee:<hi rend="it"> l’enrichissement de la terminologie de l’</hi>Aufklärung<hi rend="it"> – effet d’une<lb/>évolution interne ou d’une intertextualité européenne?</hi></p>
         <p>La philosophie de Condillac, pour laquelle le terme<hi rend="it"> idée</hi> est un mot-clé,<lb/>ainsi que sa théorie linguistique en tant que pièce-maîtresse de son système<lb/>philosophique, ont été ces dernières années l’objet d’un intérêt croissant et<lb/>d’un assez grand nombre d’études. Il suffira donc d’en parler très briève-<lb/>ment.</p>
         <p>Comme on l’a souvent constaté, Condillac s’était proposé de dépasser<lb/>le sensualisme encore inconséquent de Locke, en prouvant que les<hi rend="it"> idées</hi> ainsi<lb/>que les opérations intellectuelles résultent en dernière instance de la sensa-<lb/>tion, tandis que Locke présupposait encore la sensation et la réflexion au<lb/>commencement même de toute activité psychique. Or, selon Condillac, la<lb/>transformation des sensations en<hi rend="it"> idées</hi> s’est effectuée au cours de l’histoire de<lb/>l’humanité et continue à s’effectuer au niveau de l’être humain grâce à<lb/>l’emploi des signes et en particulier du langage articulé. La pensée et les<lb/>idées sont donc, selon la fameuse formule de Condillac, la<hi rend="it"> sensation transformée</hi><lb/>grâce aux signes et surtout au langage humain que les hommes ont déve-<lb/>loppé eux-mêmes dans un processus d’interaction avec l’évolution de leurs<lb/>activités psychiques et intellectuelles. Or, le principe fondamental auquel<lb/>Condillac attachait, pour la pensée et pour la langue, une importance égale<lb/>à celle qu’avaient, pour le monde physique, la gravitation et l’attraction<lb/>universelle découverte par Newton, est celui de la<hi rend="it"> liaison des idées</hi>. C’est elle<lb/>qui assure aussi bien l’enchaînement et la cohérence des opérations intellec-<lb/>tuelles que l’enchaînement et la cohérence de la construction grammaticale,<lb/>quels que soient les moyens dont disposent les différentes langues. Et la<lb/><hi rend="it">liaison des idées</hi> n’est elle-même possible que grâce aux signes puisqu’elle s’ef-<lb/>fectue par ces signes mêmes, qui eux représentent les<hi rend="it"> idées</hi>. (Pour une ana-<lb/>lyse plus détaillée de Condillac voir<hi rend="smcap"> Ricken</hi>1984).</p>
         <p>Depuis le milieu du siècle, de nombreux textes de l’<hi rend="it">Encyclopédie</hi> ainsi que<lb/>des ouvrages de Diderot et de Rousseau seront les porte-parole de la philoso-<lb/>phie condillacienne en Allemagne, ne cessant de véhiculer le terme<hi rend="it"> idée</hi> paral-<lb/>lèlement aux textes de Locke.</p>
         <p>En 1757 paraît une traduction allemande de l’<hi rend="it">Essay</hi> de Locke. Le tra-<lb/>ducteur ajoute alors une note hautement significative à l’endroit où Locke<lb/>s’excuse auprès de ses lecteurs de l’emploi fréquent qu’il fait du terme<hi rend="it"> idea</hi>.<lb/><pb n="306" facs="IDEA_306.jpg"/>Le traducteur souligne qu’il se croit quant à lui dispensé de présenter de<lb/>telles excuses pour l’emploi du terme allemand<hi rend="it"> Idee</hi> puisqu’il s’agirait là d’un<lb/>mot emprunté à la langue grecque et tout à fait introduit en allemand.<lb/>Cependant, le traducteur ne croit pas inutile d’expliquer en termes alle-<lb/>mands ce qu’il faut entendre par<hi rend="it"> Idee</hi>, à savoir «eine Vorstellung eines Din-<lb/>ges in unseren Gedanken» et il ajoute que l’allemand dispose pour cela de<lb/>son propre terme<hi rend="it"> Begriff</hi>, tout en renvoyant à la signification attribuée à ce<lb/>terme par les wolffiens:</p>
         <p>«In unserer Sprache haben wir dergleichen Entschuldigungen nicht nötig,<lb/>indem das auch der griechischen Sprache entlehnte Wort<hi rend="it"> Idee</hi> durchgängig ein-<lb/>geführt ist, und eine Vorstellung des Dinges, in unseren Gedanken bemerkt.<lb/>Außerdem hat unsere Sprache noch das eigene Wort Begriff, dessen Bedeu-<lb/>tung der sel. Herr Reinbeck sehr schön erklärt: Etwas begreifen, sagt er, ist<lb/>sonst eigentlich eine äußerliche körperliche Handlung, die mit den Händen<lb/>des Leibes verrichtet wird. Weil nun aber, wenn man etwas mit den Händen<lb/>begreift, man so dann die Sache vor sich hat, und an derselben gewisse<lb/>Eigenschaften, vermittelst des Gefühls wahrnimmt, so setzen wir hernach die<lb/>leibliche Gegenwart eines Dinges bei Seite, und nennen es<hi rend="it"> begreifen</hi>, wenn wir<lb/>etwas in unserem Verstände gegenwärtig haben und dessen Beschaffenheit<lb/>erkennen. Und solchergestalt ist denn in diesem Verstande der Begriff von<lb/>einem Dinge nichts anderes, als eine Vorstellung, die wir uns davon in unse-<lb/>rer Seele machen. S. dessen philosophische Gedanken von der vernünftigen<lb/>Seele, S. 66» (<hi rend="smcap">Locke/Poley </hi>1757, p. 8 sq.).</p>
         <p>Sans doute le mot<hi rend="it"> Idee</hi> n’était-il pas encore aussi courant en allemand que<lb/>le voulait le traducteur de Locke: car une année auparavant, Mendelssohn<lb/>avait publié une traduction du<hi rend="it"> Discours sur l’inégalité</hi> de Rousseau, traduction qui<lb/>donne presque exclusivement<hi rend="it"> Begriff</hi> comme équivalent des nombreuses occur-<lb/>rences du mot<hi rend="it"> idée</hi> dans le texte français. Dans quelques rares cas,<hi rend="it"> idée</hi> est aussi<lb/>traduit par<hi rend="it"> Gedanke</hi> (<hi rend="smcap">Rousseau/Mendelssohn</hi> 1756).</p>
         <p>Environ 25 ans plus tard, une traduction allemande de l’<hi rend="it">Essai sur l’origine<lb/>des connaissances humaines</hi> de Condillac présente une image fondamentalement<lb/>différente en employant fréquemment<hi rend="it"> Idee</hi>, sans renoncer pour autant à<hi rend="it"> Begriff<lb/></hi>(Condillac/Hißmann 1780). L’auteur de cette traduction, Michael Hißmann,<lb/>était un «Popularphilosoph» qui, en plus de la philosophie française, connais-<lb/>sait la philosophie de Wolff, de Locke et celle d’autres Anglais.</p>
         <p>Avant de traduire l’<hi rend="it">Essai</hi>, Hißmann avait d’ailleurs publié un traité dont<lb/>le titre à lui seul témoigne de la cœxistence des termes<hi rend="it"> Idee </hi>et<hi rend="it"> Begriff</hi>, à savoir:<lb/><hi rend="it">Geschichte der Lehre von der Association der Ideen nebst einem Anhang vom Unterschied<lb/>unter associierten und zusammengesetzten Begriffen in den Ideenreyhen</hi>, Göttingen, 1777.</p>
         <p>Quant à la traduction de l’<hi rend="it">Essai</hi> de Condillac, le terme français est quel-<lb/>quefois traduit par<hi rend="it"> Begriff</hi>, comme par exemple:<lb/><pb n="307" facs="IDEA_307.jpg"/>L’esprit devient juste et se forme toujours des<hi rend="it"> idées</hi> nettes (<hi rend="smcap">Condillac</hi>, p. 99)</p>
         <p>Die Seele erhält eine gewisse Richtig-<lb/>keit und bildet sich allemal deutliche <hi rend="it">Begriffe</hi> (<hi rend="smcap">Condillac/Hi</hi>ß<hi rend="smcap">mann</hi>, p. 2).</p>
         <p>En ce cas se manifeste donc la continuité de la tradition wolffienne des<lb/>différentes sortes de<hi rend="it"> Begriffe</hi>. Le mot français<hi rend="it"> idée</hi> est cependant plus souvent<lb/>traduit par le terme allemand<hi rend="it"> Idee</hi>. Les cas les plus intéressants pour notre pro-<lb/>pos sont alors peut-être ceux où le terme français<hi rend="it"> idée</hi> est traduit en allemand à<lb/>la fois par<hi rend="it"> Idee</hi> et<hi rend="it"> Begriff</hi>. Il n’est pas facile de constater s’il s’agit là d’un début<lb/>de différenciation sémantique, les deux termes servant à s’expliquer l’un l’au-<lb/>tre tout en traduisant le terme français<hi rend="it"> idée,</hi> ou s’il s’agit plutôt d’une simple<lb/>variation stylistique.</p>
         <p>[…] c’est ce qu’on appelle plus parti- culièrement abstraire. Les<hi rend="it"> idées</hi> qui en <lb/>résultent se nomment générales […] (<hi rend="smcap">Condillac</hi>, p. 135). allgemeine<hi rend="it"> Begriffe</hi> [. . .] (<hi rend="smcap">Condil-</hi></p>
         <p>Avec le secours de cette opération, nous rapprochons les<hi rend="it"> idées</hi><lb/> les moins familières de celles qui le sont davan- </p>
         <p>tage (<hi rend="smcap">Condillac</hi>, p. 136). </p>
         <p>[…] dies ist es, was man eigentlich<lb/>das Abstrahieren nennt, und die auf diese Weise erzeugten <hi rend="it">Ideen</hi>, heißen <lb/>allgemeine <hi rend="it">Begriffe</hi> […] (<hi rend="smcap">Condillac</hi>/<hi rend="smcap">Hi</hi>ß<hi rend="smcap">mann</hi>, p. 79).</p>
         <p>Mittelst dieser Operation bringen wir<lb/>die uns weniger geläufigen<hi rend="it"> Ideen</hi> den<lb/>
            <hi rend="it">Begriffen </hi>näher, die uns geläufiger sind (<hi rend="smcap">Condillac</hi>/<hi rend="smcap">Hi</hi>ß<hi rend="smcap">mann</hi>, p. 80).<lb/></p>
         <p>Ces exemples illustrent l’état de la terminologie allemande au cours des<lb/>années 70, état qui résulte d’une évolution amorcée surtout à partir des années<lb/>50 et marquée par une réception massive de la philosophie française en Alle-<lb/>magne, et surtout de celle inspirée de Condillac.</p>
         <p>En suivant les ouvrages allemands parus depuis le milieu du siècle jus-<lb/>qu’aux années 70 et 80, on constate une évolution passant d’une très nette<lb/>prépondérance de<hi rend="it"> Begriff</hi>, flanqué surtout de<hi rend="it"> Vorstellung</hi>, à une cœxistence de<lb/>plus en plus marquée de<hi rend="it"> Idee</hi>,<hi rend="it"> Begriff</hi>,<hi rend="it"> Vorstellung</hi>, auxquels viennent s’ajouter<lb/>d’autres synonymes tels que<hi rend="it"> Gedanke</hi>,<hi rend="it"> Erkenntnis</hi>,<hi rend="it"> Gesichtspunkt</hi>,<hi rend="it"> Meinung</hi>.</p>
         <p>La traduction allemande parue en 1760 de l’ouvrage d’Helvétius<hi rend="it"> De l’es-<lb/>prit</hi>, de même que la traduction du<hi rend="it"> Discours sur l’inégalité</hi> que Mendelssohn avait<lb/>publiée en 1756, illustrent l’emploi presque exclusif de<hi rend="it"> Begriff</hi> comme équiva-<lb/>lent du terme français<hi rend="it"> idée</hi>. Les textes de Mendelssohn parus au cours des<lb/>années 60, ou les grands ouvrages de Johann Heinrich Lambert parus entre<lb/>1764 et 1771 révèlent la même prépondérance absolue de<hi rend="it"> Begriff</hi>. Pour Lam-<lb/>bert, les index publiés par Norbert Hinske enregistrent plus de mille occurren-<lb/>ces de<hi rend="it"> Begriff</hi> et une seule pour le mot allemand<hi rend="it"> Idee</hi>. On peut faire un constat<lb/>approximativement analogue pour Mendelssohn dont par ex. 1’<hi rend="it">Abhandlung über<lb/>die Evidenz in metaphysischen Wissenschaften</hi> de 1764 se sert couramment du terme<lb/><pb n="308" facs="IDEA_308.jpg"/><hi rend="it">Begriff</hi>. Dans son commentaire de Burke (<hi rend="it">Anmerkungen über das englische Buch: On<lb/>the Sublime and the Beautiful),</hi> Mendelssohn cite même une phrase en anglais dans<lb/> laquelle il traduit aussitôt le terme<hi rend="it"> idea</hi> par<hi rend="it"> Begriff</hi>: «Pain and pleasures are<lb/>simple ideas incapable of définition. Nicht weil sie einfache, sondern weil sie<lb/>dunkle Begriffe sind» (<hi rend="smcap">Mendelssohn</hi> 1932, p. 237). Le terme<hi rend="it"> dunkler Begriff</hi><lb/>renvoie bien sûr à Wolff dont Mendelssohn connaissait parfaitement la philo-<lb/>sophie. Cependant Mendelssohn finira par employer<hi rend="it"> Idee</hi> à côté de<hi rend="it"> Begriff</hi><lb/>(<hi rend="smcap">Mendelssohn</hi> 1932, p. 315).</p>
         <p>Et quant au<hi rend="it"> Discours sur l’inégalité</hi>, une traduction allemande publiée en<lb/>1788 présente une image bien différente de celle que Mendelssohn avait faite<lb/>trente ans plus tôt et que nous avons déjà évoquée. Cet autre traducteur, tout<lb/>en maintenant<hi rend="it"> Begriff</hi> comme équivalent le plus fréquent du terme<hi rend="it"> idée</hi>,<lb/>emploie plusieurs fois<hi rend="it"> Vorstellung</hi> et plus souvent encore<hi rend="it"> Idee</hi> pour traduire le<lb/>terme français.<hi rend="it"> Begriff</hi> y reste pour ainsi dire le noyau dur du champ sémanti-<lb/>que flanqué des termes<hi rend="it"> Idee</hi>,<hi rend="it"> Vorstellung</hi>, <hi rend="it">Meinung</hi>,<hi rend="it"> Kenntnis</hi> (<hi rend="smcap">Rousseau/Cramer</hi><lb/>1788).</p>
         <p>Donnons encore pour exemple la différence entre Kant et le wolffien<lb/>George Friedrich Meier dont l’ouvrage<hi rend="it"> Auszug aus der Vernunftlehre</hi> avait servi<lb/>de base au philosophe de Königsberg pour son cours de logique. L’ouvrage de<lb/>Meier présente 210 occurrences de<hi rend="it"> Begriff</hi> et ne fait aucun emploi d’<hi rend="it">Idee</hi> (seul le<lb/>terme latin<hi rend="it"> idea</hi> apparaît une fois dans une explication latine de<hi rend="it"> Begriff</hi>). La<lb/><hi rend="it">Logik</hi> de Kant, par contre, enregistre 26 occurrences du terme allemand<hi rend="it"> Idee</hi>,<lb/>certes à côté de 350 occurrences de<hi rend="it"> Begriff</hi> (voir les 2 premiers volumes du<lb/><hi rend="it">Kant-Index</hi> publiés par Norbert Hinske et consacrés aux deux textes en ques-<lb/>tion; pour la<hi rend="it"> Logik</hi> de Kant, il s’agit de notes de cours prises par Jäsche qui,<lb/>dans son introduction, ajoute six autres occurrences du terme allemand<hi rend="it"> Idee</hi> à<lb/>celle des notes).</p>
         <p>L’emploi du terme allemand<hi rend="it"> Idee</hi> dans la<hi rend="it"> Logik</hi> marqua ainsi une étape<lb/>initiale menant au rôle tout à fait central que ce terme jouera dans la pensée<lb/>de Kant (voir la contribution de Norbert Hinske dans ce même volume des<lb/>actes du colloque «Idea» du Lessico Intellettuale Europeo).</p>
         <p>Pourtant, à la fin du 18<hi rend="sup">e</hi> siècle, on proposa encore de bannir le mot<hi rend="it"> Idee<lb/></hi>du vocabulaire philosophique allemand; il s’agit même ici du traducteur d’une<lb/>nouvelle édition allemande de<hi rend="it"> </hi>l’<hi rend="it">Essay concerning human understanding</hi> de John Loc<lb/>ke, tandis que l’auteur d’une traduction allemande bien antérieure avait propo-<lb/>sé le terme allemand<hi rend="it"> Idee</hi>, croyant qu’il était déjà «durchgängig eingeführt»<lb/>(voir<hi rend="it"> supra</hi>). L’auteur de la nouvelle traduction de 1795 se décide, par contre, à<lb/>donner la préférence à<hi rend="it"> Begriff</hi> ou<hi rend="it"> Vorstellung</hi> plutôt qu’au terme allemand<hi rend="it"> Idee</hi>, et<lb/>il s’en explique dans une note ajoutée précisément à l’endroit où Locke justifie<lb/>l’emploi fréquent qu’il fait du terme<hi rend="it"> idea</hi>. Selon le traducteur,<hi rend="it"> Idee</hi> ne signifie<lb/>en allemand rien d’autre que<hi rend="it"> Begriff</hi> mais, chez Locke, l’équivalent anglais<hi rend="it"> idea</hi><lb/><pb n="309" facs="IDEA_309.jpg"/>aurait une signification trop imprécise oscillant entre le genre et l’espèce de ce<lb/>qu’il désignait. C’est pourquoi, en allemand, il serait préférable d’employer le<lb/>terme<hi rend="it"> Begriff</hi> ou plus souvent encore<hi rend="it"> Vorstellung</hi>, selon le contexte (<hi rend="smcap">Locke/Ten-<lb/>nemann</hi> 1795, p. 14 sq.).</p>
         <p>En vérité, il s’agissait là d’une vaine tentative face à l’irrésistible ascen-<lb/>sion que le mot allemand<hi rend="it"> Idee</hi> avait accomplie. C’est une évolution dont le<lb/>lexicographe Joachim Heinrich Campe résume le résultat en 1801 en consta-<lb/>tant: «Dem gemeinen Sprachgebrauch nach, werden<hi rend="it"> Idee</hi>,<hi rend="it"> Vorstellung</hi> und<hi rend="it"> Begriff<lb/></hi>als völlig gleichbedeutende Wörter gebraucht […]» (<hi rend="smcap">Campe</hi> 1801, p. 409).</p>
         <p>L’admission à part entière du mot allemand<hi rend="it"> Idee</hi> était-elle alors unique-<lb/>ment l’effet de la «pression» qu’exerçaient les nombreux textes latins, français,<lb/>anglais, véhiculant en Allemagne le terme<hi rend="it"> idea</hi> et ses dérivés dans les langues<lb/>modernes, ou était-ce aussi l’effet d’une évolution interne de la terminologie<lb/>allemande? Le terme latin<hi rend="it"> idea</hi>, ainsi que les termes français<hi rend="it"> idée</hi> et anglais<hi rend="it"> idea</hi>,<lb/>étaient certes omniprésents pour tous ceux qui en Allemagne lisaient ces lan-<lb/>gues, et il faut y ajouter l’italien.</p>
         <p>Nous avons donné plus haut l’exemple de l’<hi rend="it">Essai sur l’origine des connaissances<lb/> humaines</hi> de Condillac pour attester la prépondérance de la traduction du terme<lb/> français<hi rend="it"> idées</hi> par<hi rend="it"> Idee</hi> en allemand, exemple probablement symptomatique du<lb/> rôle qu’ont pu jouer de nombreux autres textes français; parmi eux, il faut<lb/>donner une place à part aux<hi rend="it"> Nouveaux essais sur l’entendement humain</hi> de Leibniz<lb/>qui ne parurent qu’en 1765, juste à l’époque qui nous intéresse. Dans cet<lb/>ouvrage, Leibniz suit l’<hi rend="it">Essay conceming human understanding</hi> de Locke chapitre par<lb/>chapitre et presque paragraphe par paragraphe, en rendant pratiquement tou-<lb/>jours le mot-clé de Locke<hi rend="it"> idea</hi> par le terme<hi rend="it"> idée</hi> dans son texte français. L’im-<lb/>pact des<hi rend="it"> Nouveaux essais sur l’entendement humain</hi> de Leibniz en Allemagne à partir<lb/>de 1765 devait donc assurer à la terminologie lockienne une présence française<lb/>à côté du texte anglais auquel on continue à être attentif, et auquel s’ajoute<lb/>encore la traduction latine qui circulait parallèlement en Allemagne. Locke<lb/>était ainsi présent en Allemagne en trois langues étrangères qui incitèrent tou-<lb/>tes à adapter le mot allemand<hi rend="it"> Idee</hi>.</p>
         <p>Mais sans doute, en même temps que la présence et la pression du terme<lb/>latin<hi rend="it"> idea</hi> et de ses dérivés directs en français, en anglais et en italien, y avait-il<lb/>aussi un besoin interne tendant à enrichir la terminologie allemande. C’est<lb/>pourquoi nous avons rencontré dans plusieurs des textes mentionnés plus haut,<lb/>des mots tels que<hi rend="it"> Gesichtspunkt</hi>,<hi rend="it"> Meinung</hi>,<hi rend="it"> Erkenntnis</hi>,<hi rend="it"> Gedanke</hi> à côté de<hi rend="it"> Begriff</hi> et<lb/>de<hi rend="it"> Vorstellung</hi>.</p>
         <p>C’est là une manifestation de l’évolution générale de ce champ sémanti-<lb/>que en allemand, évolution qui traduit une diversification et un enrichisse-<lb/>ment de la réflexion sur les facultés intellectuelles de l’homme ainsi que le<lb/>besoin de différencier, selon le contexte et la spécificité de la notion exprimée,<lb/><pb n="310" facs="IDEA_310.jpg"/>l’ensemble des différents aspects signifiés par<hi rend="it"> idea</hi> en latin, ou<hi rend="it"> idée</hi> en français.<lb/>Encore ne faut-il pas perdre de vue que dans la terminologie latine, la coexis-<lb/>tence de<hi rend="it"> idea</hi>,<hi rend="it"> conceptus</hi>,<hi rend="it"> notio</hi> correspond assez souvent à un souci de différencia-<lb/>tion. En ce qui concerne cette différenciation en allemand, c’est Wolff lui-<lb/>même qui l’avait amorcée dans sa propre terminologie en faisant la différence<lb/>entre<hi rend="it"> Begriff</hi> et<hi rend="it"> Vorstellung</hi>, tout en renonçant cependant, pour les raisons que<lb/>nous avons exposées, à inclure le mot<hi rend="it"> Idee</hi> dans sa terminologie allemande.</p>
         <p>Précisons cependant que Wolff n’avait pas inclus ce mot dans sa termino-<lb/>logie allemande officielle (!); car dans sa correspondance allemande, rédigée<lb/>dans un style plus libre que ses manuels et n’hésitant pas à adopter certains<lb/>mots étrangers, Wolff emploie en effet lui-même le mot semi-germanisé<hi rend="it"> Idée</hi>,<lb/>et ceci dans un contexte où il semblerait difficile de le remplacer par<hi rend="it"> Begriff</hi>.<lb/>Ainsi, pour expliquer qu’il préférerait retourner à l’université de Halle plutôt<lb/>que d’être nommé président de l’Académie de Berlin (projet formé alors par le<lb/>nouveau roi de Prusse), Wolff écrit en juin 1740 de Marburg à son correspon-<lb/>dant berlinois chargé de négocier son retour en Prusse: «Wenn ich die<hi rend="it"> Praesi-<lb/>denten</hi> Stelle bey der Academie der Wißenschaften zu Petersburg angenommen<lb/>hätte, so würde keines von meinen philosophischen Wercken zum Vorschein<lb/>kommen seyn, denn es wäre mir nicht möglich gewesen bey gantz anderen<lb/><hi rend="it">Idéen</hi>, denen ich den Kopff hätte einräumen müßen, ohne das<hi rend="it"> dociren</hi> für Vie-<lb/>len, meine dazu nöthige<hi rend="it"> Idéen</hi> aufzuklären und so geläuffig zu erhalten, als zu<lb/>Verfertigung der Werke erfordert wird» (lettre à Reinbeck du 15 juin 1740<lb/>citée dans<hi rend="smcap"> Wuttke</hi> 1841, p. 67; pour un autre emploi d’<hi rend="it">Idée</hi> dans la correspon-<lb/>dance de Wolff: voir<hi rend="it"> ibid.</hi>, p. 118; dans la propre «Lebensbeschreibung» de<lb/>Wolff, rédigée dans un style proche de sa correspondance, voir le même volu-<lb/>me, p. 118).</p>
         <p>Il semble que cet emploi d’<hi rend="it">Idée</hi> par Wolff tende déjà en direction de la<lb/>différenciation indiquée en 1774 dans le grand dictionnaire allemand de<lb/>Johann Christoph Adelung qui explique le mot allemand<hi rend="it"> Idee</hi> par «ein<hi rend="it"> Begriff </hi>in<lb/>der weitesten Bedeutung» et donne comme exemple «die Idee des Schönen».</p>
         <p>Cependant, justement depuis le début des années 70, un autre facteur très<lb/>important devait intervenir, stimulant la propagation et en même temps la dif-<lb/>férenciation sémantique du mot allemand<hi rend="it"> Idee</hi>: c’était la nouvelle mentalité de<lb/>la<hi rend="it"> Genie-Epoche</hi>, comme on a assez souvent appelé le<hi rend="it"> Sturm und Drang</hi> (sur la<lb/><hi rend="it">Genie-Epoche</hi> et l’évolution ultérieure du<hi rend="it"> Genie-Gedanken</hi>, voir le nouvel ouvrage<lb/>de synthèse de<hi rend="smcap"> Jochen Schmidt</hi> 1988).</p>
         <p>Le<hi rend="it"> Genie</hi> n’était pas du tout logicien, sa pensée ne procédait pas à coup de<lb/>définitions, de syllogismes et de paragraphes, comme l’aurait fait Wolff de<lb/>manière excessive selon l’image qu’une nouvelle génération se faisait de celui<lb/>dont la pensée avait dominé en Allemagne pendant presque un demi-siècle.<lb/>La mentalité du<hi rend="it"> Genie</hi> n’était justement pas celle du fameux<hi rend="it"> Geist der Gründlich-<lb/><pb n="311" facs="IDEA_311.jpg"/>keit</hi> que Wolff, selon Kant, avait eu le mérite d’inculquer aux Allemands;<hi rend="it"> Geist<lb/>der Gründlichkeit</hi> auquel s’associe le travail laborieux de la déduction logique,<lb/>nécessaire afin d’en arriver aux<hi rend="it"> deutliche Begriffe</hi>, mode de pensée qui ne pouvait<lb/>être celui du<hi rend="it"> Genie</hi>.</p>
         <p>Christian Wolff avait lui aussi pour objectif l’épanouissement des facultés<lb/>intellectuelles créatrices de l’homme. Cependant, pour Wolff, il s’agissait avant<lb/>tout d’élaborer des méthodes en vue d’une objectivation de la pensée et de ses<lb/>opérations d’où, dans ses ouvrages, le poids de la logique et de la méthode<lb/>déductive, avec son appareil de définitions et de paragraphes.</p>
         <p>Pour une nouvelle génération dont l’énergie se nourrissait en fin de<lb/>compte pour une part non négligeable de l’apport du wolffianisme, la rigueur<lb/>qu’il exigeait devait finir par entraver le plein épanouissement de la pensée<lb/>créatrice, d’autant plus que l’école de Wolff assez souvent s’était affadie en<lb/>répétant mille fois la pensée du maître au lieu de la faire évoluer.</p>
         <p>Déjà Voltaire, Condillac, Diderot, d’Alembert avaient pris leurs distances<lb/>à l’égard du logicisme de Wolff tout en insistant sur la créativité du<hi rend="it"> génie</hi> et de<lb/>ses<hi rend="it"> idées</hi>.</p>
         <p>A plus forte raison, le Sturm und Drang devait associer à son mot-clé<lb/>qu’était le<hi rend="it"> Genie</hi> un autre mode de pensée que celui dont l’élément de base<lb/>était le<hi rend="it"> Begriff</hi>. Certes Wolff avait exigé un dynamisme de la pensée dont résul-<lb/>teraient<hi rend="it"> neue Begriffe</hi>, de sorte que ce syntagme constitue même un article du<lb/><hi rend="it">Philosophisches Lexicon</hi> consacré à ses ouvrages allemands (<hi rend="smcap">Mei</hi>ß<hi rend="smcap">ner</hi> 1737, p. 64) ;<lb/>mais c’est encore par un genre de déduction qu’on en arrive aux<hi rend="it"> neue Begriffe</hi>.</p>
         <p>Pour dénommer la pensée intuitive du<hi rend="it"> Génie</hi>, il fallait donc d’autres ter-<lb/>mes que<hi rend="it"> Begriff</hi> et<hi rend="it"> Vorstellung</hi>, trop usés et connotés d’un logicisme qui n’était<lb/>plus à la mode, même si Wolff n’avait pas hésité à appeler<hi rend="it"> Vorstellung</hi> les idées<lb/>que Dieu avait des mondes possibles:<hi rend="it"> die Vorstellungen Gottes von den möglichen<lb/>Welten</hi>.</p>
         <p>Le mot allemand<hi rend="it"> Idee</hi> venait alors tout à propos justement à cause de sa<lb/>nouveauté relative et de son sens indéterminé. C’est d’ailleurs ce qui avait déjà<lb/>fait la fortune du mot<hi rend="it"> idée</hi> chez Descartes et d’<hi rend="it">idea</hi> chez Locke, comme l’ont<lb/>montré les contributions qui, au cours de notre colloque, ont été consacrées à<lb/>ces deux auteurs par Jean-Robert Armogathe, John W. Yolton et Roland Hall.<lb/>Car pour certains domaines, il faut à la langue et à la pensée des termes à<lb/>grande extension sémantique. Si cela entraîne des significations vagues, c’est la<lb/>rançon de la flexibilité, voire de la créativité de la pensée humaine, toujours<lb/>liée aux signes dont elle se sert.</p>
         <p>Pour revenir à l’allemand, posons une simple question: pourrait-on, dans<lb/>ce titre d’un ouvrage de Herder,<hi rend="it"> Ideen zu einer Philosophie der Geschichte der Mensch<lb/>heit</hi>, remplacer<hi rend="it"> Ideen</hi> par<hi rend="it"> Begriffe</hi> ou<hi rend="it"> Vorstellungen</hi>?</p>
         <p>L’année même où commence à paraître cet ouvrage de Herder, en 1784,<lb/><pb n="312" facs="IDEA_312.jpg"/>Immanuel Kant publie son texte<hi rend="it"> Idee zu einer allgemeinen Geschichte in weltbürgerli<lb/>cher Absicht</hi>. L’analogie du titre avec celui de l’ouvrage de Herder incite à poser<lb/> la même question en ce qui concerne la possibilité ou non de remplacer<hi rend="it"> Idee</hi><lb/>par<hi rend="it"> Begriff</hi> ou<hi rend="it"> Vorstellung</hi>.</p>
         <p>Dans un compte-rendu de l’ouvrage de Herder, Kant emploie encore<hi rend="it"> Idee<lb/></hi>dans un sens qui souligne sa différence sémantique par rapport au terme<lb/><hi rend="it">Begriff</hi>: celui-ci désigne plutôt un résultat, une pensée accomplie prête à servir<lb/>d’élément de base aux opérations intellectuelles. Le terme<hi rend="it"> Idée</hi>, par contre, fait<lb/>ressortir à lui seul le dynamisme inhérent à la pensée. Il désigne ainsi moins<lb/>un résultat que l’approche d’un problème dans une voie ouvrant de nouveaux<lb/>horizons et restant encore à accomplir. Par<hi rend="it"> Ideen</hi>, Kant résume ainsi les pers-<lb/>pectives que pourraient ouvrir les considérations de Herder sur la chaîne des<lb/>êtres, perspectives dont les conséquences éventuelles devraient faire trembler:<lb/>«… die Verwandschaft unter ihnen, da entweder eine Gattung aus der ande-<lb/>ren … entsprungen wären, würde auf<hi rend="it"> Ideen</hi> führen, die aber so ungeheuer<lb/>sind, daß die Vernunft vor ihnen zurückbebt ...» (<hi rend="smcap">Kant</hi> 1785, p. 309).</p>
         <p>L’<hi rend="it">Idee</hi> s’associe ainsi pour Kant à la pensée intuitive du<hi rend="it"> Genie</hi>, qui saisit<lb/>d’emblée l’essence d’un problème tandis que le commun des hommes en reste<lb/>aux<hi rend="it"> empirische Begriffe</hi>:</p>
         <p>«Die idee wird denen empirischen Begriffen entgegengesetzt. Eine voll-<lb/>kommene republic ist eine bloße idee. … Eine idee läßt sich nicht durch<lb/>Zusammensetzung erhalten. Das Gantze ist eher wie der Theil. …</p>
         <p>Das genie hat eher die idee wie die theilbegriffe. Ein nachbildender Kopf<lb/>gelangt niemals zu ideen. In der philosophie kommt alles auf die ideen an»<lb/>(<hi rend="smcap">Kant</hi>, Reflexion 2835, Akademie-Ausgabe, t. 16, p. 538; cette citation fait<lb/>partie des textes auxquels se réfère la contribution apportée au colloque «Idea»<lb/>par Norbert Hinske).</p>
         <p>Après ce qui vient d’être exposé, nous pouvons constater que l’admission<lb/>à part entière du mot<hi rend="it"> Idee</hi>, et le rôle qu’il devait tenir dans la langue alleman-<lb/>de, ont été à la fois l’effet des textes latins, français et anglais véhiculant<hi rend="it"> idea<lb/></hi>ainsi que ses dérivés modernes, et d’une évolution interne de la terminologie<lb/>allemande. L’intertextualité des Lumières européennes va ainsi de pair avec<lb/>une évolution allemande qui traduit le besoin de diversifier et d’enrichir les<lb/>dénominations de la pensée humaine.</p>
         <p>Pour conclure, j’evoquerai un autre aspect linguistique de cette évolution.<lb/>L’introduction du mot<hi rend="it"> Idee</hi> et de ses équivalents en allemand, ainsi que dans<lb/>bien d’autres langues non romanes, fait partie du phénomène banal mais néan-<lb/>moins très important qu’est la tendance à l’internationalisation du lexique et<lb/>en particulier de la terminologie. L’effort de Christian Wolff pour créer une<lb/>terminologie qu’il voulait «reindeutsch», pour l’élaboration d’un langage<lb/>scientifique ne consistant plus en textes allemands hérissés de termes latins et<lb/><pb n="313" facs="IDEA_313.jpg"/>français, était soutenu d’un purisme qui risquait d’éliminer tout élément inter-<lb/>national de la terminologie allemande. La même tendance se manifeste dans<lb/>l’emploi tout à fait courant, surtout pendant la première moitié du 18<hi rend="sup">e</hi> siècle,<lb/>de<hi rend="it"> Weltweisheit</hi> et<hi rend="it"> Weltweiser</hi> au lieu de<hi rend="it"> Philosophie</hi> et<hi rend="it"> Philosoph</hi>.</p>
         <p>L’admission à part entière du mot<hi rend="it"> Idee</hi> en allemand relève alors du même<lb/>phénomène d’internationalisation, lié à l’intertextualité européenne, qui allait<lb/>aboutir au remplacement de<hi rend="it"> Weltweisheit</hi> par<hi rend="it"> Philosophie</hi>, et de<hi rend="it"> Vergesellschaftung der<lb/>Begriffe</hi> par<hi rend="it"> Assoziation der Ideen</hi> ou<hi rend="it"> Ideenassoziation</hi>. Il y a cependant une différence<lb/> considérable entre l’adoption du terme<hi rend="it"> Idee</hi> et les termes<hi rend="it"> Philosophie</hi> et<hi rend="it"> Philosoph </hi><lb/>remplaçant et éliminant enfin tout à fait<hi rend="it"> Weltweisheit</hi> et<hi rend="it"> Weltweiser</hi>. Car comme<lb/>nous pouvons le constater de nos jours en allemand, même au delà du domai-<lb/>ne de la philosophie, le mot<hi rend="it"> Idee</hi> a enrichi la terminologie allemande sans<lb/>jamais remettre en question le rôle fondamental des termes<hi rend="it"> Begriff</hi> et<hi rend="it"> Vorstellung</hi><lb/>que Christian Wolff a proposés et introduits comme équivalents de<hi rend="it"> idea</hi>.</p>
         <p>Je remercie Fabienne Molin pour l’aide apportée à la rédaction française<lb/>de ce texte.</p>
         <p>Viola Kuleßa, Fabienne Molin, Christine Renneberg et Sabine Schwarze<lb/>ont participé au dépouillement des textes mentionnés ci-dessus.</p>
         <p><hi rend="smcap">Bibliographie</hi></p>
         <p><hi rend="smcap"> Adelung, J.Chr.</hi>,<hi rend="it"> Versuch eines vollständigen grammatisch-kritischen Wörterbuches der hochdeut-<lb/>schen Mundart</hi>, 5 Bde., Leipzig 1774-86.</p>
         <p><hi rend="smcap">Campe, J. H.</hi> (1801),<hi rend="it"> Wörterbuch zur Erklärung und Verdeutschung der unserer Sprache aufge-<lb/>drungenen fremden Ausdrücke</hi>, 2 Bde., Braunschweig.</p>
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         <p><hi rend="smcap">Condillac/Hi</hi>ß<hi rend="smcap">mann</hi> (1780),<hi rend="it"> Versuch über den Ursprung der menschlichen Erkenntnis</hi>, über-<lb/>setzt von Magister Michael Hißmann, Leipzig.</p>
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         <p><hi rend="smcap">Herder, Joh. G.</hi> (1784-85),<hi rend="it"> Ideen zur Philosophie der Geschichte der Menschheit, mit Kants<lb/>Rezension der «Ideen» und seiner Abhandlung «Idee zu einer allgemeinen Geschichte in weltbür-<lb/>gerlicher Absicht»</hi>, ausgewählt und eingeleitet von Eugen Kühnemann, Berlin<lb/> 1914.</p>
         <p><hi rend="smcap">Hinske, N. </hi>(1983-87),<hi rend="it"> Lambert-Index</hi>: Bd. 1:<hi rend="it"> Stellenindex zu J. H. Lambert «Neues Organon<lb/>I»</hi>; Bd. 2:<hi rend="it"> Stellenindex zu J. H. Lambert «Neues Organon II»</hi>; Bd. 3:<hi rend="it"> Stellenindex zu<lb/><pb n="314" facs="IDEA_314.jpg"/>J. H. Lambert «Anlage zur Architectonic I»</hi>; Bd. 4:<hi rend="it"> Stellenindex zu J. H. Lambert «Anlage<lb/>zur Architectonic II»</hi>, Stuttgart-Bad Cannstatt.</p>
         <p><hi rend="smcap">Hinske, N.</hi> (1986),<hi rend="it"> Kant-Index</hi>: Bd. 1:<hi rend="it"> Stellenindex und Konkordanz zu George Friedrich Meier<lb/>«Auszug aus der Vernunftlehre»</hi>; Bd. 2:<hi rend="it"> Stellenindex und Konkordanz zu «Immanuel Kants<lb/>Logik» (Jäsche-Logik)</hi>, Stuttgart-Bad Cannstatt.</p>
         <p><hi rend="smcap">Kant, I.</hi> (1784),<hi rend="it"> Idee zu einer allgemeinen Geschichte in weltbürgerlicher Absicht</hi>, in<hi rend="smcap"> Herder</hi><lb/>(1784-85).</p>
         <p><hi rend="smcap">Kant, I.</hi> (1784-85), recension de<hi rend="it"> Ideen zur Philosophie der Geschichte der Menschheit</hi> de Her-<lb/>der, voir<hi rend="smcap"> Herder </hi>(1784-85).</p>
         <p><hi rend="smcap">Knüfer</hi>, C. (1911),<hi rend="it"> Grundzüge der Geschichte des Begriffs «Vorstellung» von Wolff bis Kant</hi>,<lb/>Halle.</p>
         <p><hi rend="it">Leibniz Lexicon</hi> (1988).<hi rend="it"> A Dual Concordance to Leibniz’s Philosophische Schriften</hi>, compiled by<lb/>Reinhard Finster, Graeme Hunter, Robert F. McRae, Murray Miles and William<lb/>E. Seager, Hildesheim-Zürich-New York.</p>
         <p><hi rend="smcap">Locke, J./Poley</hi> (1757),<hi rend="it"> Lockens Versuch vom menschlichen Verstande</hi>, aus dem Englischen<lb/>übersetzt und mit Anmerkungen versehen von Heinrich Engelhard Poleyen,<lb/>Altenburg.</p>
         <p><hi rend="smcap">Locke, J./Tennemann</hi> (1795),<hi rend="it"> Locke’s Versuch über den menschlichen Verstand</hi>, aus dem<lb/>Englischen übersetzt und mit einigen Anmerkungen von D. Wilhelm Gottlieb<lb/>Tennemann, Erster Teil, Jena.</p>
         <p><hi rend="smcap">Mei</hi>ß<hi rend="smcap">ner, H. A.</hi> (1737),<hi rend="it"> Philosophisches Lexikon, darinnen die Erklärungen und Beschreibungen<lb/>aus … Herrn Christian Wolffens sämmtlichen teutschen Schriften … zusammen getragen</hi>,<lb/>Bayreuth-Hof; Neudruck Düsseldorf 1970.</p>
         <p><hi rend="smcap">Mendelssohn, M.</hi> (1932),<hi rend="it"> Gesammelte Schriften</hi> (Jubiläumsausgabe):<hi rend="it"> Schriften zur Philosophie<lb/>und Ästhetik</hi>, III, 1, Berlin.</p>
         <p>– voir<hi rend="smcap"> Rousseau/Mendelssohn</hi></p>
         <p><hi rend="smcap">Piur, P. </hi>(1903), <hi rend="it"> Studien zur sprachlichen Würdigung Christian Wolffs. Ein Beitrag zur Geschichte<lb/>der neuhochdeutschen Sprache</hi>, Halle.</p>
         <p><hi rend="smcap">Reinbeck, Joh. G.</hi> (1740-42),<hi rend="it"> Betrachtungen über die in der «Augspurgischen Confeßion» ent-<lb/>haltene und damit verknüpfte Wahrheiten</hi> … 1. Theil, Berlin – Leipzig; 2. Theil, ...<lb/><hi rend="it">Nebst einer Vorrede von dem Gebrauch der Welt-Weißheit</hi> in<hi rend="it"> der Gottes-Gelahrtheit</hi>, Berlin<lb/>– Leipzig.</p>
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         <p><hi rend="smcap">Rousseau/Mendelssohn</hi> (1756), <hi rend="it">Abhandlung von dem Ursprünge der Ungleichheit unter den<lb/>Menschen</hi>..., Berlin.</p>
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         <p><hi rend="smcap">Tschirnhaus, E. W. von</hi> (1688), «<hi rend="it">Eilferdiges Bedencken wider die</hi> Objectiones,<hi rend="it"> so im mense<lb/>Martio Schertz und Ernsthalter Gedancken über den</hi> Tractat Medicinae Mentis <hi rend="it">enthalten</hi>,<lb/>in<hi rend="smcap"> Thomasius</hi> (1688), <hi rend="it">Monats-Gespräche</hi>, p. 746-92.</p>
         <p><pb n="315" facs="IDEA_315.jpg"/><hi rend="smcap">Walch, Joh. G.</hi> (1733<hi rend="sup">2</hi>), <hi rend="it">Philosophisches Lexicon darinnen die in allen Theilen der Philosophie … <lb/>fürkommenden Materien und Kunst-Wörter erkläret</hi>..., Leipzig.</p>
         <p><hi rend="smcap">Wolff, Chr.</hi> (1713), <hi rend="it">Vernünftige Gedancken von den Kräfften des menschlichen Verstandes und<lb/>ihrem richtigen Gebrauche in Erkenntnis der Wahrheit</hi> (<hi rend="it">Deutsche Logik</hi>), Halle; Neudruck,<lb/>herausgegeben und bearbeitet von Hans-Werner Arndt, Hildesheim-New York<lb/>1978.</p>
         <p><hi rend="smcap">Wolff, Chr.</hi> (1726), <hi rend="it">Ausführliche Nachricht von seinen eigenen Schrifften, die er in deutscher<lb/>Sprache von den verschiedenen Theilen der Weltweisheit heraus gegeben</hi>..., Frankfurt; Neu-<lb/>druck, herausgegeben von Hans-Werner Arndt, Hildesheim-New York 1973.</p>
         <p><hi rend="smcap">Wolff, Chr</hi> (1740?),<hi rend="it"> Eigene Lebensbeschreibung</hi>, voir<hi rend="smcap"> Wuttke</hi> (1841), p. 109-201.</p>
         <p><hi rend="smcap">Wuttke, H.</hi> (1841),<hi rend="it"> Christian Wolffs eigene Lebensbeschreibung</hi>, herausgegeben mit einer<lb/>Abhandlung über Wolff von Heinrich Wuttke, Leipzig.</p>
      </body>
   </text>
</TEI>
