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         <titleStmt>
            <title>DIOGÈNE LAËRCE ET LE PERIPATOS</title>
            <author>
               <name>Paul </name>
               <surname>Moraux</surname>
            </author>
         </titleStmt>
         <publicationStmt>
            <authority>ILIESI-CNR</authority>
            <availability>
               <p>Biblioteca digitale Progetto Agora</p>
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         </publicationStmt>
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            <bibl>
               <title level="m">DIOGÈNE LAËRCE ET LE PERIPATOS</title>
               <author>Paul  Moraux</author>
               <title level="a">Elenchos. Rivista di studi sul pensiero antico</title>
               <publisher>Bibliopolis</publisher>
               <editor/>
               <pubPlace>Napoli</pubPlace>
               <idno type="isbn"/>
               <biblScope>Anno VII - 1986, Fasc. 1-2, pp. 245-294</biblScope>
               <date/>
            </bibl>
         </sourceDesc>
      </fileDesc>
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         <titlePage>
            <docAuthor>Paul  Moraux</docAuthor>
            <docTitle>
               <titlePart>DIOGÈNE LAËRCE ET LE <hi rend="italic">PERIPATOS</hi></titlePart>
            </docTitle>
         </titlePage>
      </front>
      <body>
         
            <p rend="pb"><pb n="247" facs="Elenchos86/Ele86_247.jpg"/></p>
           <p rend="titlep">1.  <hi rend="italic">Les biographies.</hi></p>
         
         <p rend="start">Les matériaux dont est fait le livre V, consacré au Péripatos,<lb/>sont de
            valeur très inégale. On y trouve des documents originaux de<lb/>toute première
            importance. Je pense par exemple aux “testaments”<lb/>d’Aristote, de Théophraste, de
            Straton et de Lycon<note xml:id="ftn1" place="foot" n="1"> V 11-16; 51-57; 61-64; 69-74.
               Pour les renvois à Diogène Laërce, je ne<lb/>donne, comme ici, que le livre et le
               paragraphe, sans indiquer le nom de l’auteur.</note>. Les seuls
            autres<lb/>philosophes dont Diogène nous ait conservé les dernières volontés<lb/>sont
            Platon<note xml:id="ftn2" place="foot" n="2"> III 41-43.</note> et Épicure<note
               xml:id="ftn3" place="foot" n="3"> X 16-21.</note>. Les testaments des
            Péripatéticiens, dont<lb/>l’authenticité peut être tenue pour certaine, ont été bien
               étudiés<note xml:id="ftn4" place="foot" n="4"> Voir, en dernier lieu, H. B. <hi
                  rend="smcap">Gottschalk, </hi><hi rend="italic">Notes on the Wills of the
                  Peri-,<lb/>patetic Scholars,</hi> «Hermes», C (1972) pp. 314-42, où sont
               mentionnés (p. 314<lb/>note 2). les travaux antérieurs.</note>.<lb/>Leur intérêt
            réside surtout dans les renseignements qu’on peut en<lb/>tirer sur la famille du
            testateur, ses intimes, ses biens meubles et<lb/>immeubles. En ce qui concerne l’école
            elle-même, on n’en trouve pas<lb/>mention dans le testament d’Aristote, sans doute parce
            que celui-ci,<lb/>en tant que métèque, n’avait pas le droit d’être propriétaire de
            biens<lb/>fonciers à Athènes. Théophraste, bien que métèque lui aussi, se
            vit<lb/>exceptionnellement reconnaître ce droit, grâce à l’intervention de
            Dé-<lb/>métrius de Phalère<note xml:id="ftn5" place="foot" n="5"> V 39.</note>; aussi
            bien léga-t-il «le jardin, la promenade et<lb/>les maisons situées à côté du jardin» à
            un groupe de dix philosophes<lb/>décidés à poursuivre leurs recherches en commun<note
               xml:id="ftn6" place="foot" n="6"> V 52-53.</note>. Le groupe prit<lb/>manifestement
            la décision d’élire Straton à la tête de l’école, si bien<lb/>que celui-ci put
            mentionner la διατριβή dans ses dispositions testa-<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="248" facs="Elenchos86/Ele86_248.jpg"/></p>
<p>mentaires; sans doute eût-il aimé suivre l’exemple de Théophraste
            et<lb/>céder l’école à un groupe de membres éminents; mais, dit-il, «les<lb/>uns sont
            trop âgés et les autres n’ont pas le loisir de se livrer à<lb/>l’étude». C’est donc au
            seul Lycon que reviendra l’école<note xml:id="ftn7" place="foot" n="7"> V 62.</note><hi
               rend="italic">.</hi> Dans son<lb/>propre testament, Lycon en revient à la pratique
            instituée par Théo-<lb/>phraste: le Péripatos est légué à un collège de dix membres,
            parmi<lb/>lesquels Ariston, qui fut élu scolarque à la mort de Lycon<note xml:id="ftn8"
               place="foot" n="8"> V 70.</note>.</p>
         <p rend="start">Un mot encore des livres et de la bibliothèque. L’école disposait<lb/>à
            coup sûr d’une bibliothèque; il semble bien que celle-ci ait partagé<lb/>purement et
            simplement le sort de l’école. Aristote n’en dit rien dans<lb/>son propre testament. La
            brève indication du testament de Théo-<lb/>phraste est assez ambiguë. Après avoir légué
            à Callinos le morceau<lb/>de terrain qu’il possédait à Stagire, Théophraste lègue τὰ
            [...] βιβλία<lb/>πάντα Νηλεῖ<note xml:id="ftn9" place="foot" n="9"> V 52.</note>. S’agit-il
            de la bibliothèque de l’école ou de la bibliothèque<lb/>privée de Théophraste ou encore
            des livres sortis de sa plume? Quoi<lb/>qu’il en soit, cette indication évoque
            l’histoire assez rocambolesque<lb/>qu’on connaît par Strabon et Plutarque: Nélée aurait
            transporté à<lb/>Skepsis de Troade les livres d’Aristote et de Théophraste; ils y
            seraient<lb/>restés cachés pendant très longtemps et n’auraient été retrouvés
            qu’au<lb/>début du premier siècle avant notre ère<note xml:id="ftn10" place="foot"
               n="10"> Cette histoire, et, d’une manière plus générale, celle de la bibliothèque
               <lb/>d’Aristote ont déjà fait couler beaucoup d’encre. Parmi les études récentes, je
               <lb/>citerai H. <hi rend="smcap">B. Gottschalk, </hi><hi rend="italic">art.
               cit.</hi>, pp. 335-42. P. <hi rend="smcap">Moraux, </hi><hi rend="italic">Der
                  Aristotelismus <lb/>bei den Griechen von Andronikos bis Alexander von
                  Aphrodisias.</hi> I. <hi rend="italic">Die Renais-­<lb/>sance des Aristotelismus
                  im I. Jh. v. Chr.,</hi> Berlin-New York 1973; II. <hi rend="italic">Der
                  Aristo-­<lb/>telismus im I. und II. Jh.</hi>
               <hi rend="italic">n.</hi>
               <hi rend="italic">Chr.,</hi> Berlin-New York 1984 (Peripatoi, 5-6), I, <lb/>pp. 5-31;
               R. <hi rend="smcap">Blum, </hi><hi rend="italic">Kallimachos und die
                  Literaturverzeichnung bei den Griechen. <lb/>Untersuchungen zur Geschichte der
                  Biobibliographie,</hi> (Archiv für Geschichte des <lb/>Buchwesens, XVIII 1-2)
               Frankfurt am Main 1977, p. 109-33.</note>. Pourtant, sous Straton, l’école<lb/>devait
            encore disposer d’une bibliothèque. Dans son testament, en<lb/>effet, Straton lègue la
            διατριβή à Lycon, puis il ajoute: «Je lui lègue<lb/>également tous les livres, sauf ceux
            que j’ai écrits moi-même»<note xml:id="ftn11" place="foot" n="11"> V 62.</note>.</p>
         <p rend="pb"><pb n="249" facs="Elenchos86/Ele86_249.jpg"/></p>
<p>Après cela sont mentionnés le mobilier et la vaisselle servant aux
            repas<lb/>en commun (κατὰ τὸ συσσίτιον). Les livres, eux aussi, devaient donc<lb/>être
            ceux de l’école. Lycon, en revanche, ne mentionne dans son<lb/>testament que les livres
            dont il est l’auteur; ceux qui ont déjà fait<lb/>l’objet d’une lecture publique iront à
            Charès; les inédits sont légués à<lb/>Callinos, pour qu’il en assure une publication
            soignée<note xml:id="ftn12" place="foot" n="12"> V
            73.</note>.</p>
         <p rend="start">Parmi les autres documents très précieux que nous devons à<lb/>Diogène, il
            faut mentionner les “catalogues” des ouvrages d’Aristote <note xml:id="ftn13"
               place="foot" n="13"> V 22-27.</note>,<lb/>Théophraste<note xml:id="ftn14"
               place="foot" n="14"> V 42-50.</note>, Straton<note xml:id="ftn15" place="foot" n="15"
               > V 59-60.</note>, Démétrius de Phalère<note xml:id="ftn16" place="foot" n="16"> V
               80-81.</note> et Héraclide Pon-<lb/>tique <note xml:id="ftn17" place="foot" n="17">17
               V 86-88.</note>. Celui d’Aristote, que j’ai étudié en détail il y a quelque 35 ans
               <note xml:id="ftn18" place="foot" n="18"> P. <hi rend="smcap">Moraux, </hi><hi
                  rend="italic">Les listes anciennes des ouvrages d’Aristote,</hi> (Aristote.
               Traduc-<lb/>tions et Études) Louvain 1951.</note>,<lb/>mérite de retenir
            particulièrement notre attention. Il s’agit manifestement<lb/>d’un document très ancien,
            antérieur à la mise en ordre du <hi rend="italic">corpus<lb/></hi>par Andronicus de
            Rhodes. Plusieurs grands traités scolaires, et des<lb/>plus importants, n’y sont pas
            mentionnés. Pour d’autres, comme les<lb/><hi rend="italic">Topiques,</hi> chaque livre
            figure encore isolément, sous un titre particu-<lb/>lier. En revanche, on y trouve à peu
            près au complet les dialogues et<lb/>autres ouvrages exotériques, qui ne devaient pas
            tarder à disparaître<lb/>après la diffusion des ouvrages scolaires. La liste mentionne
            aussi<lb/>une foule de travaux et recueils destinés aux exercices de l’école,
            et<lb/>qu’on n’a pas reproduits dans la suite. Elle contient une série de<lb/>grandes
            collections documentaires telles que les <hi rend="italic">Constitutions,</hi>
               les<lb/><hi rend="italic">Didascalies,</hi> les <hi rend="italic">Listes de
               vainqueurs,</hi> etc. Tout cela montre bien que<lb/>celui qui a dressé la liste ne
            disposait pas encore des travaux d’Androni-<lb/>cus, mais avait connaissance d’ouvrages
            que le Rhodien n’a probable-<lb/>ment pas repris dans son édition. Par ailleurs, les
            ouvrages d’Aristote<lb/>y sont groupés dans un ordre encore perceptible, en dépit
            d’accidents<lb/>mineurs et de l’incertitude de l’une ou l’autre identification. On
            trouve<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="250" facs="Elenchos86/Ele86_250.jpg"/></p>
<p>en tête les <hi rend="italic">exoterica</hi>, suivis d’extraits de Platon
            et d’ouvrages consacrés<lb/>au platonisme. Vient alors une longue série d’ouvrages
            proprement<lb/>scientifiques, classés par disciplines: ouvrages de logique,
            ouvrages<lb/>consacrés aux disciplines pratiques et poétiques et aux sciences
            théoréti-<lb/>ques. On trouve ensuite des aide-mémoire en tout genre (les
            écrits<lb/>dits hypomnématiques), puis des collections et finalement des
            documents<lb/>d’ordre privé, les lettres et les poèmes.</p>
         <p rend="start">Si nous nous tournons vers la liste de Straton, nous constatons<lb/>que
            l’ordre dans lequel sont énumérés les ouvrages est assez semblable<lb/>à celui qu’offre
            la liste d’Aristote. À l’une ou l’autre exception près,<lb/>les premiers titres ont
            trait à l’éthique et à la politique. Vient ensuite<lb/>une série de 25 titres environ
            consacrée, en gros, à la philosophie<lb/>naturelle. Une troisième section, d’une dizaine
            de titres, groupe des<lb/>ouvrages ayant manifestement trait à la logique. De même que
            le<lb/>pinacographe d’Aristote avait groupé à part les collections, les <hi
               rend="italic">hypomne-<lb/>mata</hi> et les lettres, celui de Straton mentionne en
            fin de liste un cata-<lb/>logue d’inventions, des <hi rend="italic">hypomnemata</hi>
            d’authenticité douteuse et enfin<lb/>les lettres de notre philosophe<note xml:id="ftn19"
               place="foot" n="19"> Sur le catalogue de Straton, voir, en dernier lieu, <hi
                  rend="smcap">M. Gatzemeier, </hi><hi rend="italic">Die<lb/>Naturphilosophie des
                  Straton von Lampsakos,</hi> Meisenheim am Glan 1970, pp. 38-43.</note>.</p>
         <p rend="start">Le <hi rend="italic">pinax</hi> de Théophraste se présente, lui, sous un
            aspect très<lb/>différent. Comme Usener l’a bien montré dans sa dissertation
               doctorale<note xml:id="ftn20" place="foot" n="20"> H. <hi rend="smcap">Usener,
                  </hi><hi rend="italic">Analecta Theophrastea,</hi> diss. Bonn, Leipzig 1858, pp.
               1-24.</note>,<lb/>il est fait en réalité de quatre parties distinctes: a) une liste
            alphabétique<lb/>de 108 titres; b) une seconde liste alphabétique, de 65 titres;
            elle<lb/>énumère sans doute les nouvelles acquisitions faites par la bibliothèque<lb/>à
            laquelle appartenaient les ouvrages mentionnés dans le premier<lb/>tronçon du catalogue;
            c) une série de 29 titres cités pêle-mêle; il s’agit<lb/>sans doute d’acquisitions qui
            n’ont pas encore été mises en ordre, et<lb/>dont on n’a pas supprimé les titres faisant
            double emploi avec ceux<lb/>d’autres parties de la liste: d) enfin, une nouvelle liste
            alphabétique<lb/>de 22 titres, dont l’ordre a été quelque peu troublé par
            l’insertion<lb/>intempestive de quatre titres en fin de liste.</p>
         <p rend="start">Que peut-on conclure de la comparaison de ces listes? D’une</p>
         <p rend="pb"><pb n="251" facs="Elenchos86/Ele86_251.jpg"/></p>
<p>part, nous savons qu’Hermippos, élève et successeur de
            Callimaque,<lb/>s’était intéressé à l’authenticité des ouvrages de Théophraste et
            avait<lb/>dressé une ἀναγραφή de ceux-ci. Il y a donc de bonnes chances que<lb/>le
            catalogue reproduit par Diogène soit l’œuvre d’Hermippos et ait<lb/>été rédigé à partir
            du catalogue de la grande bibliothèque d’Alexandrie.<lb/>L’ordre alphabétique, du reste,
            est particulièrement commode pour<lb/>grouper, dans un catalogue de bibliothèque, les
            ouvrages d’un seul<lb/>et même auteur<note xml:id="ftn21" place="foot" n="21"> Sur le
               catalogue de Théophraste, voir la bonne mise au point d’O. <hi rend="smcap"
                  >Re-<lb/>genbogen, </hi><hi rend="italic">s.v. Theophrastos</hi> (n. 3), in <hi
                  rend="italic">RE</hi> Supplbd. VII (1940) coll. 1363-70: le<lb/>catalogue doit
               être d’Hermippos; il donne les ouvrages en possession de la biblio-<lb/>thèque
               d’Alexandrie.</note>. Mais alors, les catalogues d’Aristote et de
            Straton<lb/>remonteraient-ils aussi à Hermippos, comme on l’admet assez
            couram-<lb/>ment? Le même bibliothécaire-pinacographe aurait-il soigneusement<lb/>classé
            les ouvrages d’Aristote et de Straton en respectant à la fois les<lb/>grandes
            articulations de la philosophie et certaines pratiques habituelles<lb/>dans la
            confection des catalogues systématiques, mais adopté pour<lb/>Théophraste le principe du
            classement alphabétique? Une telle hypothèse<lb/>semble difficile à admettre, et on est
            tenté de dire que si le catalogue<lb/>de Théophraste est bien d’Hermippos, ceux
            d’Aristote et de Straton ne<lb/>peuvent être de lui<note xml:id="ftn22" place="foot"
               n="22"> Dans le même sens, <hi rend="smcap">F. Wehrli</hi>, <hi rend="italic">Die
                  Schule des Aristoteles. Texte und<lb/>Kommentar,</hi> I-X, Basel 1944-1959, IV,
               pp. 56-7: les catalogues d’Aristote et de<lb/>Straton, dont l’origine reste
               mystérieuse, ne présentent aucune trace d’ordre alpha-<lb/>bétique. «Hermipp als
               Urheber [...] kommt nicht in Betracht, wenn auf diesen<lb/>das alphabetische
               Theophrastregister bei Diogenes Laertios V 42 ff. zurückgeht ».</note>. En partant de
            ces considérations, j’ai suggéré,<lb/>dans mes <hi rend="italic">Listes anciennes,</hi>
            que le catalogue d’Aristote devait avoir été<lb/>rédigé dans l’école péripatéticienne
            elle-même et était probablement<lb/>tiré de l’ouvrage d’Ariston de Céos sur les
            scolarques ses prédécesseurs.<lb/>Cette thèse a, on le sait, été approuvée par les uns
            et rejetée par les<lb/>autres<note xml:id="ftn23" place="foot" n="23"><hi rend="italic">
                  Status quaestionis </hi>dans<hi rend="italic"> </hi>P. <hi rend="smcap">Moraux<hi
                     rend="italic">, </hi></hi><hi rend="italic">Der Aristotelismus cit.</hi>, I, p.
               4 note 2.</note>. Aujourd’hui, j’hésite à me prononcer. Ce sont surtout
            les<lb/>lacunes très importantes de la liste qui me paraissent militer contre<lb/>la
            thèse de son origine péripatéticienne; il est en effet peu probable,<lb/>en principe,
            que le Lycée, même en pleine décadence, n’ait pas conservé<lb/>au moins un exemplaire de
            pragmaties aussi importantes que le <hi rend="italic">De<lb/></hi></p>
         <p rend="pb"><pb n="252" facs="Elenchos86/Ele86_252.jpg"/></p>
         <p><hi rend="italic">caelo,</hi> le <hi
               rend="italic">De generatione et corruptione</hi>, les <hi rend="italic"
               >Météorologiques,</hi> le <hi rend="italic">De<lb/>anima</hi> et l’<hi rend="italic"
               >Éthique à Nicomaque.</hi> Dans une étude récente, R. Blum<lb/>soutient la thèse que
            la bibliothèque de Nélée, qui contenait les livres<lb/>d’Aristote et de Théophraste,
            aurait été acquise par la grande biblio-<lb/>thèque d’Alexandrie, où auraient été
            dressées les listes conservées par<lb/>Diogène. Il n’ignore pas, bien sûr, la différence
            fondamentale entre<lb/>le catalogue “alphabétique” de Théophraste et le catalogue
            “systéma-<lb/>tique” d’Aristote, mais il se débarasse assez cavalièrement de la
            diffi-<lb/>culté: d’après lui, la liste de Théophraste représenterait une
            exception,<lb/>un essai d’Hermippos pour classer alphabétiquement les ouvrages
            d’un<lb/>même auteur; cet essai n’aurait pas eu de succès et serait resté
               sans<lb/>lendemain<note xml:id="ftn24" place="foot" n="24"> R. <hi rend="smcap">Blum,
                  </hi><hi rend="italic">op. cit.</hi>, p. 125.</note>.</p>
         <p rend="start">Venons-en aux renseignements ayant trait à la “biographie” au<lb/>sens
            étroit du terme, c’est-à-dire aux faits et gestes du personnage.<lb/>Sans m’étendre
            exagérément sur la question, qui mériterait une longue<lb/>étude, je voudrais signaler
            que, chez Diogène, le meilleur côtoie le<lb/>pire. Ainsi, Diogène nous a conservé des
            indications fort précieuses,<lb/>tirées de la <hi rend="italic">Chronique</hi>
            d’Apollodore, sur les dates de la naissance, de<lb/>la mort, du scolarcat et des
            principaux événements de la vie des<lb/>Péripatéticiens dont il parle<note
               xml:id="ftn25" place="foot" n="25"><hi rend="italic">Vie d’Aristote</hi> V 9-10 = <hi
                  rend="smcap">F. Jacoby</hi>, <hi rend="italic">Apollodors Chronik. Eine
                  Sammlung<lb/>der Fragmente,</hi> Berlin 1902, pp. 316-39 = <hi rend="italic"
                  >FGrHist</hi> 244 <hi rend="smcap">f </hi>38. Ce sont les<lb/>événements dont
               Apollodore précise la chronologie qui forment le cadre de la<lb/>“biographie”
               présentée en v 1-6. Il est fort probable qu’Apollodore a utilisé une<lb/><hi
                  rend="italic">Vie</hi> plus ancienne, qui a également laissé des traces chez
               Diogène; sur la question,<lb/>voir <hi rend="smcap">P. Moraux</hi>, <hi rend="italic"
                  >La composition de la "Vie d’Aristote” chez Diogène Laërce,<lb/></hi>«Revue des
               Études Grecques», LXIII (1955) pp. 124-63. Théophraste prend la<lb/>direction de
               l’école, V 36; sa mort, V 40 = <hi rend="smcap">F. Jacoby</hi>, <hi rend="italic">op.
                  cit.</hi>, p. 352 = <hi rend="italic">FGrHist<lb/></hi>244 F 349. Début et durée
               du scolarcat de Straton, V 58 = <hi rend="smcap">F. Jacoby</hi>, <hi rend="italic"
                  >op. cit.,<lb/></hi>p. 353 = <hi rend="italic">FGrHist</hi> 244 F 40. Début et
               durée du scolarcat de Lycon, V 68 =<lb/><hi rend="smcap">F. Jacoby</hi>, <hi
                  rend="italic">op. cit.,</hi> p. 353 = <hi rend="italic">FGrHist</hi> 244 F
               350.</note>. Sans ces emprunts de Diogène à Apol-<lb/>lodore, nous ne disposerions
            pas d’une chronologie précise du Lycée<lb/>dans le premier siècle de son existence<note
               xml:id="ftn26" place="foot" n="26"> Diogène a-t-il utilisé directement Apollodore,
               dont il aurait lui-même<lb/>inséré les indications dans le premier fonds de ses
               biographies? Certains savants<lb/>semblent portés à le croire. Il faut cependant
               tenir compte du fait, établi par<lb/>F. <hi rend="smcap">Jacoby, </hi><hi
                  rend="italic">op. cit.</hi>,<hi rend="italic"> </hi>p. 57-9 et 318, qu’Apollodore
               donnait uniquement les noms<lb/>des archontes éponymes pour dater les événements.
               Chez Diogène, au contraire,<lb/>on trouve une datation par olympiades à côté de celle
               par archontes éponymes.<lb/>Il apparaît ainsi que Diogène (ou sa source) disposait
               d’une adaptation d’Apol-<lb/>lodore, dans laquelle était établie la correspondance
               entre archontes et olympiades.<lb/>Voir, dans ce sens, P. <hi rend="smcap">Moraux,
                  </hi><hi rend="italic">La composition cit.,</hi> p. 124, et <hi rend="smcap">J.
                  Mejer, </hi><hi rend="italic">Diogenes<lb/>Laertius and his Hellenistic
                  Background</hi>, (Hermes Einzelschriften, 40) Wiesbaden<lb/>1978, p.
            34.</note>.</p>
         <p rend="pb"><pb n="253" facs="Elenchos86/Ele86_253.jpg"/></p>
<p rend="start">Tous les détails que nous livre Diogène sur la vie des philosophes<lb/>dont
            il parle sont loin d’avoir la même valeur que les extraits d’Apol-<lb/>lodore. Une
            biographie au sens étroit — c’est-à-dire compte non tenu<lb/>des apophtegmes, du
            testament, de la liste des ouvrages, de la présenta-<lb/>tion des doctrines et du
            catalogue des homonymes — comporte en<lb/>gros les rubriques suivantes: lieu de
            naissance et origines familiales;<lb/>bref portrait physique et intellectuel; maîtres;
            disciples; divers épisodes<lb/>de l’existence; circonstances de la mort<note
               xml:id="ftn26a" place="foot" n="26a"> On trouvera de plus amples informations sur ces
               rubriques, avec les<lb/>références, dans l’ouvrage de R. <hi rend="smcap">Hope,
                  </hi><hi rend="italic">The Book of Diogenes Laertius. Its Spirit<lb/>and Its
                  Method</hi>, New York 1930, pp. 145-67.</note>. D’une vie à l’autre,
            l’ordre<lb/>de ces rubriques, qui ne se retrouvent pas toujours au complet,
            peut<lb/>varier. Deux choses frappent surtout quand on étudie les
            morceaux<lb/>proprement biographiques de Diogène. C’est tout d’abord le nombre<lb/>élevé
            des sources mentionnées par leur nom<note xml:id="ftn26b" place="foot" n="26b"> R. <hi
                  rend="smcap">Hope, </hi><hi rend="italic">op. cit.</hi>, p. 59, signale qu’il y a
               chez Diogène 1186 références<lb/>explicites à 250 auteurs.</note>6b. Ainsi, rien que
            pour<lb/>Aristote, Diogène cite Hermippos, Timothée d’Athènes<note xml:id="ftn27"
               place="foot" n="27"> À moins qu’il ne s’agisse de Timée: voir <hi rend="smcap">J.
                  Mejer, </hi><hi rend="italic">op. cit.,</hi> p. 26 avec<lb/>la note 51.</note><hi
               rend="italic">,</hi> Démétrius<lb/>Magnès, Aristippe, Favorinus, Eumélus, Apollodore,
            Théocrite de<lb/>Chios d’après Ambryon, Timon et Lycon. Sans entrer dans le
            détail<lb/>de la question des sources, qui est très controversée et
            pratiquement<lb/>insoluble, on peut affirmer que Diogène n’a pas consulté
            lui-même<lb/>tous les auteurs qu’il cite. Il est clair qu’il faut distinguer entre
            les<lb/>indications qui figuraient dans les sources principales de Diogène,
            et<lb/>celles qu’il y a ajoutées, en se fondant sur les auteurs qu’il avait</p>
         <p rend="pb"><pb n="254" facs="Elenchos86/Ele86_254.jpg"/></p>
<p>consultés lui-même. Mais les sources principales elles-mêmes
            devaient<lb/>avoir procédé de la même façon, la plupart d’entre elles ayant
            opéré<lb/>des additions au fonds antérieur qu’elle utilisaient. En somme,
            on<lb/>pourrait comparer la tradition qui aboutit à Diogène à un long fleuve<lb/>qui se
            charge d’alluvions et grossit sans cesse à mesure qu’il s’écoule.<lb/>Dans ces
            conditions, ce serait une grave erreur d’attribuer à Diogène<lb/>tout ce qu’on trouve
            chez lui: souvent il n’a fait que reproduire ce<lb/>qui lui venait de sources plus
            anciennes. Par ailleurs, l’identification<lb/>et le classement de ces sources soulèvent
            des difficultés à peu près<lb/>insurmontables; rares sont les théories proposées sur
            lesquelles la<lb/>critique a pu tomber d’accord<note xml:id="ftn28" place="foot" n="28">
               <hi rend="smcap">R. Hope</hi>, <hi rend="italic">op. cit.,</hi> pp. 37-97, donne un
               aperçu des travaux qui abordent<lb/>l’étude des sources de Diogène. La difficulté de
               cette étude et la nécessité de<lb/>replacer Diogène dans une longue tradition, dont
               bien des aspects nous échappent,<lb/>ont été souligés par <hi rend="smcap">E.
                  Schwartz</hi>, <hi rend="italic"><hi rend="smcap">s.v. </hi>Diogenes</hi> (n. 40),
               in <hi rend="italic">RE</hi> v 1 (1903) coll.<lb/>738-63, spécialement coll.
               749-50.</note>. Aussi bien n’évoquons-nous la question<lb/>des sources, sur laquelle
            nous ne nous étendrons pas, que pour amener<lb/>une seconde remarque sur la composition
            des <hi rend="italic">Vies</hi> de Diogène. Tout<lb/>lecteur un peu attentif du texte
            doit être frappé par le fait que, souvent,<lb/>un membre de phrase, une phrase entière
            ou même tout un paragraphe<lb/>interrompent malencontreusement le cours de l’exposé,
            alors qu’ils<lb/>seraient à leur place un peu plus haut ou un peu plus bas.
            Pour<lb/>expliquer l’apparition de tels “blocs erratiques”, il faut partir
            de<lb/>l’hypothèse qu’à une certaine étape de la tradition, un texte de base<lb/>a fait
            l’objet d’additions ou de compléments divers; ceux-ci ont pris<lb/>place disons dans les
            marges, à côté du texte de base<note xml:id="ftn29" place="foot" n="29"> Comment se
               présentaient, à l’origine, les <hi rend="italic">addenda</hi> destinés à être
               insérés<lb/>dans le texte primitif? D’aucuns, Wilamowitz et Schwartz, par exemple,
               ont<lb/>pensé qu’ils étaient donnés dans des sortes de “fiches” ou de “papillons” <hi
                  rend="italic">(Zettel),<lb/></hi>d’autres, comme Usener et Gerke, imaginent que le
               texte primitif avait été pourvu<lb/>de notes marginales plus ou moins étendues. Voir
               à ce sujet, J. <hi rend="smcap">Mejer, </hi><hi rend="italic">op. cit.,<lb/></hi>p.
               14, et ci-dessous, pp. 260-3.</note>. Au cours de<lb/>l’étape suivante, un
            copiste-compilateur se donna pour tâche de transcrire<lb/>en texte continu le modèle à
            surcharges dont il disposait; mais il n’eut<lb/>pas toujours la main heureuse en
            incorporant au texte les notices<lb/>complémentaires; il lui arriva de les insérer à un
            endroit où elles<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="255" facs="Elenchos86/Ele86_255.jpg"/></p>
<p>n’avaient que faire; parfois aussi, il fondit ces <hi rend="italic"
               >disiecta membra</hi> en une<lb/>phrase unique et le relia par des particules qui, en
            réalité, faussent<lb/>totalement les relations logiques entre les divers éléments du
            paragraphe.</p>
         <p rend="start">Nous allons nous arrêter un peu à cette remarque, qu’on a faite<lb/>depuis
            longtemps, mais qui n’en demeure pas moins intéressante. Déjà<lb/>H. Usener a signalé
            qu’un passage difficile de la <hi rend="italic">Vie de Platon,</hi> rebelle<lb/>à tout
            essai de correction, s’explique facilement par l’insertion maladroite<lb/>de suppléments
            marginaux dans le texte primitif<note xml:id="ftn30" place="foot" n="30"> III 5-6. Voir
               H. <hi rend="smcap">Usener, </hi><hi rend="italic">Epicurea</hi>, Leipzig 1887, pp.
               XXIII-XXV.</note>. Il a découvert<lb/>également dans la <hi rend="italic">Vie
               d’Épicure</hi> plusieurs passages où apparaissent<lb/>des “fautes” analogues. C’est
            le cas pour le long complexe dans lequel<lb/>est citée la <hi rend="italic">Lettre à
                  Ménécée<note xml:id="ftn31" place="foot" n="31"> X 117-135. Voir <hi rend="smcap"
                     >H. Usener</hi>, <hi rend="italic">op. cit.</hi>, pp. XXVIII-XXXVI, et E. <hi
                     rend="smcap">Schwartz,<lb/></hi><hi rend="italic">s.v. Diogenes,</hi> cit.,
                  coll. 740-1.</note></hi>. La mention καὶ διέθετο μὲν ὧδε, qui<lb/>vient après la
               <hi rend="italic">Lettre à Idoménêe,</hi> aurait dû la précéder et faire
            im-<lb/>médiatement suite au testament<note xml:id="ftn32" place="foot" n="32"> X 22.
               Voir H. <hi rend="smcap">Usener, </hi><hi rend="italic">op. cit.,</hi> p. XXVI, et E.
                  <hi rend="smcap">Schwartz, </hi><hi rend="italic">s.v. Diogenes,<lb/></hi>cit.,
               col. 740.</note>. Il est également manifeste que des<lb/>annotations savantes,
            indiquant des passages parallèles, ont été introduites<lb/>malencontreusement dans le
            texte de la <hi rend="italic">Lettre à Hérodote</hi> ou dans<lb/>celui des <hi
               rend="italic">Maximes</hi><note xml:id="ftn33" place="foot" n="33"> X 39; 40; 43; 44;
               50; 66; 139. Voir H. <hi rend="smcap">Usener, </hi><hi rend="italic">op. cit.</hi>,
               pp. XXVI-VII.<lb/>Dans leurs éditions, R. D. Hicks et H. S. Long ont isolé
               typographiquement ces<lb/>additions du texte de base. Même Jean Bollack, pourtant
               toujours prêt à défendre<lb/>la tradition manuscrite envers et contre tout, n’hésite
               pas à considérer ces passages<lb/>comme des “gloses” ou des “scholies”. Il est
               certain, d’après lui, qu’elles sont<lb/>anciennes et remontent « soit à Diogène
               lui-même, qui ferait le scholiaste et<lb/>noterait en marge des indications utiles
               [...] soit plutôt à l’exemplaire qu’il lit»<lb/>(J. <hi rend="smcap">Bollack, </hi>M.
                  <hi rend="smcap">Bollack, </hi>H. <hi rend="smcap">Wismann, </hi><hi rend="italic"
                  >La lettre d’Épicure</hi>, Paris 1971, pp. 27-8).</note>.</p>
         <p rend="start">Des accidents du même genre peuvent être observés dans les<lb/>biographies
            des Péripatéticiens. Dans un travail déjà ancien, j’ai essayé<lb/>de montrer que
            plusieurs morceaux difficiles, sinon presque absurdes,<lb/>de la <hi rend="italic">Vie
               d’Aristote,</hi> représentent en réalité des additions, parfois mal<lb/>insérées dans
            le texte primitif<note xml:id="ftn34" place="foot" n="34"> P. <hi rend="smcap"
                     >Moraux,<hi rend="italic"> </hi></hi><hi rend="italic">La composition
               cit.</hi>, pp. 127-52.</note>. Je n’y reviens pas. Les premiers<lb/>paragraphes de la
               <hi rend="italic">Vie de Théophraste</hi> sont également faits de morceaux<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="256" facs="Elenchos86/Ele86_256.jpg"/></p>
<p>hétérogènes, se succédant pêle-mêle, et où sont séparés des détails<lb/>qui
            auraient dû être donnés ensemble. À la mention des maîtres de<lb/>Théophraste —
            Alkippos, Platon, Aristote — fait suite une indication<lb/>relative à un de ses
            disciples, son esclave Pompylos. Le portrait intel-<lb/>lectuel et morale de Théophraste
            (συνετώτατος, φιλοπονώτατος,<lb/>εὐεργετικός, φιλόλογος) est coupé en deux par la
            mention d’un autre<lb/>disciple, le comique Ménandre. Les détails qui suivent, relatifs
            à<lb/>l’estime dont Théophraste fut l’objet, tant de la part de Cassandre et<lb/>de
            Ptolémée qu’à Athènes même, forment en quelque sorte la suite<lb/>du “portrait” de notre
            philosophe. Mais ils sont à leur tour suivis<lb/>d’une indication sur le nombre élevé de
            ses disciples. Il semble donc<lb/>bien que le texte primitif — portrait de Théophraste —
            ait été gonflé<lb/>d’additions relatives à ses disciples, mais que celles-ci aient été
            coupées<lb/>en tronçons par le rédacteur qui les a incorporées au texte. On
            peut<lb/>imaginer que ce désordre découle de la disposition suivante:</p>
             <table rows="1" cols="2">
            <row>
               <cell>ὁ δὲ Θεόφραστος γέγονεν ἀνήρ συ-<lb/>νετώτατος καὶ φιλοπονώτατος,<lb/>ἄλλως τε
                  καὶ εὐεργετικὸς καὶ φι-<lb/>λόλογος. Κάσσανδρος γοῦν αὐτὸν<lb/>ἀπεδέχετο καὶ
                  Πτολεμαῖος ἐπεμ-<lb/>ψεν ἐπ’ αὐτόν· τοσοῦτον δ’ ἀπο-<lb/>δοχὴς ἠξιοῦτο παρ’
                  Ἀθηναίοις,<lb/>ὥστ’ Ἁγνωνίδης τολμήσας ἀσε-<lb/>βείας αὐτὸ γράψασθαι
                  μικροῦ<lb/>καὶ προσῶφλεν. τοιοῦτος δ’ὤν,<lb/>ὅμως πρὸς ὀλίγον
                  ἀπεδήμησε<lb/>κτλ.<note xml:id="ftn35" place="foot" n="35"> V 36-38.</note></cell>
               <cell>φέρεται δ’ αὐτοῦ καὶ δοῦλος φι-<lb/>λόσοφος ὄνομα Πομπύλος, καθά<lb/>φησι
                  Μυρωνιανὸς Ἀμαστριανὸς<lb/>ἐν πρώτῳ τῶν ὁμοιων ἱστορικῶν<lb/>κεφαλαίων, || καὶ,
                  καθά φησι Παμ-<lb/>φίλη ἐν τῷ τριακοστῷ δευτέρῷ<lb/>τῶν Ὑπρομνημάτων,
                  διδάσκαλος<lb/>Μενάνδρου τοῦ κωμικοῦ. ||<lb/>ἀπήντων τ’ εἰς τὴν
                  διατριβὴν<lb/>αὐτοῦ μαθηταὶ πρὸς δισχιλίους. ||<lb/>οὗτος τά τ’ἄλλα καὶ
                  περίδικαστη-<lb/>ρίου [...] σχολαστικὸν ὠνόμακε.</cell>
            </row>
         </table>
            
         <p rend="start">Un peu plus loin, après divers détails sur la vie de Théophraste,<lb/>on
            trouve une courte liste d’apophtegmes. Mais celle-ci est brusquement<lb/>interrompue par
            l’indication que Théophraste est mort très âgé, à<lb/>85 ans. Cette mention de la mort
            est, comme toujours, suivie de<lb/>l’épitaphe composée par Diogène. Après quoi Diogène
            rapporte à<lb/>nouveau des paroles de Théophraste, les dernières qu’il aurait adres-</p>
         <p rend="pb"><pb n="257" facs="Elenchos86/Ele86_257.jpg"/></p>
<p>sées à ses disciples avant de mourir<note xml:id="ftn36" place="foot"
               n="36"> V 39-41.</note>. On peut imaginer que soit Diogène,<lb/>soit le rédacteur, a
            tenu à rapprocher les détails sur la mort des dernières<lb/>paroles du philosophe, ce
            qui l’a amené à couper en deux le paragraphe<lb/>consacré aux apophtegmes. Tout à la fin
            de la biographie, après le<lb/>texte du testament, on lit que, d’après certains auteurs,
            le médecin<lb/>Erasistrate aurait été l’auditeur de Théophraste<note xml:id="ftn37"
               place="foot" n="37"> V 57.</note>. Il s’agit là manifeste-<lb/>ment d’une addition
            “de dernière minute”, opérée après la rédaction<lb/>du <hi rend="italic">bios.</hi> On
            l’attendrait, naturellement, dans la liste des disciples de<lb/>Théophraste.</p>
         <p rend="start">La <hi rend="italic">Vie de Straton,</hi> pauvre en détails proprement
            biographiques,<lb/>paraît assez bien ordonnée, si ce n’est que le catalogue des ouvrages
            du<lb/>philosophe interrompt le récit de sa vie, puisqu’il précède la mention<lb/>de sa
            mort et l’épitaphe de Diogène<note xml:id="ftn38" place="foot" n="38"> V 60.</note>.
            Notre auteur ne s’en tient donc<lb/>pas à un schéma unique pour l’ordre des grandes
            rubriques d’un <hi rend="italic">bios.<lb/></hi>S’il a mentionné les livres de Straton
            avant de parler de sa mort, c’est<lb/>sans doute que, n’ayant pas grand-chose à dire sur
            la carrière du<lb/>personnage, il voulut donner le catalogue de ses livres comme
            une<lb/>preuve de sa fécondité scientifique.</p>
         <p rend="start">Du point de vue qui nous intéresse, il n’y a guère qu’un détail<lb/>à
            relever dans la <hi rend="italic">Vie de Lycon.</hi> La mention du fait qu’il fut
            l’auditeur<lb/>du dialecticien Panthoïdès figure à curieuse place; elle interrompt
            en<lb/>effet le cours normal du récit: Lycon fut pendant 44 ans chef de<lb/>l’école que
            Straton lui avait léguée par testament durant la 127e<lb/>olympiade — il fut l’auditeur
            de Panthoïdès — il mourut à l’âge de<lb/>74 ans<note xml:id="ftn39" place="foot" n="39">
               V 68.</note>.</p>
         <p rend="start">Il en va différemment de la <hi rend="italic">Vie de Démétrius de
               Phalère.</hi> On y<lb/>lit que Démétrius contribua à la grandeur d’Athènes, en dotant
            la<lb/>ville de ressources et de bâtiments nouveaux, et cela, ajoute le
            biographe,<lb/>bien qu’il ne fût pas de bonne naissance. Cette dernière
            remarque<lb/>s’appuie sur une indication prise à Favorinus: Démétrius était issu<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="258" facs="Elenchos86/Ele86_258.jpg"/></p>
<p>d’une famille faisant partie du personnel domestique de Conon.
            Une<lb/>seconde indication, tirée également de Favorinus, n’a qu’un rapport<lb/>assez
            lâche avec le thème en cause: Lamia, la concubine avec laquelle<lb/>vivait Démétrius,
            était originaire d’Athènes et de naissance libre. Vient<lb/>alors une troisième
            indication, toujours tirée de Favorinus, mais tout<lb/>à fait étrangère au thème de
            l’humble origine de Démétrius: celui-ci<lb/>aurait été victime de mauvais traitements de
            la part de Cléon<note xml:id="ftn40" place="foot" n="40"> V 75.</note>. Le<lb/>procédé
            de composition est évident. À propos de l’origine servile de<lb/>Démétrius, l’auteur
            donne un renseignement tiré de Favorinus. Et<lb/>pendant qu’il y est, il transcrit deux
            autres renseignements pris au même<lb/>Favorinus, sans se laisser arrêter par le fait
            qu’ils n’ont quasi rien à<lb/>voir avec l’origine de Démétrius<note xml:id="ftn41"
               place="foot" n="41">
               <hi rend="smcap">E. Schwartz,</hi><hi rend="italic"> s.v.<hi rend="smcap"
                  > </hi>Diogenes, cit.</hi>, col. 744. <hi rend="smcap">E. Mensching</hi>,<hi
                  rend="italic"> Favorin von<lb/>Arelate. Der erste Teil der Fragmente: Memorabilien
                  und Omnigena Historia</hi>,<lb/>(Texte und Kommentare, 3) Berlin 1963, pp. 73-4;
               80-1. <hi rend="smcap">J. Mejer</hi>,<hi rend="italic"> op. cit.</hi>, pp.
               22-3.</note>. Les deux phrases suivantes nous<lb/>éloignent également du thème en
            cause. D’après Didyme, on aurait<lb/>surnommé Démétrius «l’homme aux paupières des
            Grâces» (Χαριτο-<lb/>βλέφαρος) et «l’homme à l’oeil brillant» (Λαμπιτώ), d’après
               une<lb/>courtisane<note xml:id="ftn42" place="foot" n="42"> V 76. Voir F. <hi
                  rend="smcap">Wehrli, </hi><hi rend="italic">op. cit.</hi>, IV, frr. 36-38, avec le
               commentaire.</note>. Je ne vois qu’une façon d’expliquer l’apparition de
            ce<lb/>renseignement inattendu. L’auteur vient de parler de Lamia, la concu-<lb/>bine de
            Démétrius. Cette mention évoque, par une curieuse association<lb/>d’idées, les surnoms
            donnés à Démétrius et forgés d’après ceux d’une<lb/>dame de petite vertu. Mais ce n’est
            pas tout. Le thème des “beaux<lb/>yeux de Démétrius ” amène l’auteur à signaler qu’il
            perdit la vue à<lb/>Alexandrie et la recouvra par la grâce de Sérapis; là-dessus, il
            composa<lb/>les péans que l’on chante encore aujourd’hui<note xml:id="ftn43"
               place="foot" n="43">V 76 = F. <hi rend="smcap">Wehrli, </hi><hi rend="italic">op.
                  cit.</hi>, IV, fr. 68. Voir aussi <hi rend="italic">ibid.</hi> le
               commentaire<lb/>au fr. 200.</note>. C’est seulement après<lb/>cette cascade de
            courtes digressions que l’auteur en revient au thème<lb/>principal abordé au début du
               <hi rend="italic">bios</hi>, celui des rapports entre Démétrius<lb/>et Athènes<note
               xml:id="ftn44" place="foot" n="44"> V 76 σφόδρα δὲ λαμπρὸς ὢν παρὰ τοῖς Ἀθηναίοις
               [...].</note>.</p>
         <p rend="start">Les bons mots et apophtegmes de Démétrius viennent après la<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="259" facs="Elenchos86/Ele86_259.jpg"/></p>
<p>liste de ses ouvrages, dont ils ne sont séparés que par un bref
            jugement<lb/>sur son style<note xml:id="ftn45" place="foot" n="45"> V 82-84.</note>. On
            s’étonnera pourtant que plus haut déjà, directement<lb/>après la mention de la mort de
            Démétrius et le texte de l’épitaphe de<lb/>Diogène, celui-ci rapporte une parole de son
            personnage. Elle provient<lb/>de l’abrégé des <hi rend="italic">Successions</hi> de
            Sotion dû à Héraclide; elle était adressée<lb/>à Ptolémée (Soter), qui voulait céder le
            pouvoir à Philadelphe, tandis<lb/>que Démétrius entendait le lui déconseiller<note
               xml:id="ftn46" place="foot" n="46"> V 79. Voir F. <hi rend="smcap">Wehrli, </hi><hi
                  rend="italic">op. cit.,</hi> iv, fr. 69.</note>. Nous sommes manifeste-<lb/>ment
            en présence d’une addition, destinée à rapporter une autre<lb/>version des conseils
            donnés à Ptolémée par Démétrius<note xml:id="ftn47" place="foot" n="47"> Sur les
               conseils de Démétrius à Ptolémée, voir V 78. F. Wehrli rapproche<lb/>à juste titre
               dans son fr. 69 l’anecdote empruntée à Hermippos (V 78) de la<lb/>variante qui
               remonte à Héraclide.</note>. La biographie<lb/>proprement dite se termine sur un
            dernier détail, manifestement ajouté<lb/>par Diogène lui-même (μανθάνω γὰρ καὶ τοῦτο):
            au moment des<lb/>attaques contre Démétrius à Athènes, Ménandre fut menacé d’un
            procès<lb/>uniquement parce qu’il était son ami; seule l’intervention de
            Télesphoros,<lb/>un neveu de Démétrius, put le tirer d’affaire<note xml:id="ftn48"
               place="foot" n="48"> V 79 = F. <hi rend="smcap">Wehrli, </hi><hi rend="italic">op.
                  cit.</hi>, IV, fr. 57.</note>. Cette addition, inattendue<lb/>ici, est à
            rapprocher, naturellement, de l’histoire du procès, mentionné<lb/>plus haut<note
               xml:id="ftn49" place="foot" n="49"> V 76-77.</note>, que certains Athéniens
            intentèrent à Démétrius.</p>
         <p rend="start">Tels sont, dans le livre v de Diogène, les principaux passages<lb/>qui
            apparaissent d’emblée comme des additions ou des corrections faites<lb/>après coup au
            texte primitif. Dans plusieurs cas, nous avons observé<lb/>que ces compléments
            d’information ont été incorporés au texte d’une<lb/>manière assez maladroite: ils
            apparaissent ailleurs que là où on les<lb/>attendrait, brisent la ligne de l’exposé et
            parfois même ont été<lb/>“arrangés” de telle sorte que l’ensemble où ils se trouvent en
            est<lb/>entièrement défiguré. Il se fait, par bonheur, que les sources d’où
            ces<lb/>ajoutés ont été tirés sont assez souvent désignées nommément. Nous<lb/>apprenons
            ainsi que ces additions viennent de Favorinus, de Pamphila,<lb/>de Myronianus et de
            Démétrius de Magnésie. Or il se trouve que ces<lb/>auteurs sont d’assez peu antérieurs à
            Diogène et que, dans l’ensemble,</p>
         <p rend="pb"><pb n="260" facs="Elenchos86/Ele86_260.jpg"/></p>
<p>la critique moderne tend à voir en eux des sources que Diogène
            a<lb/>utilisées directement<note xml:id="ftn50" place="foot" n="50"> On peut établir,
               par divers recoupements, que Diogène Laërce a dû écrire<lb/>à la fin du 2e siècle ou
               dans la première moitié du 3e. Voir le bref <hi rend="italic">status
                  quae-<lb/>stionis</hi> dans <hi rend="smcap">R. Hope</hi>, <hi rend="italic">op.
                  cit.,</hi> pp. 4-9. Favorinus le précédait donc de moins<lb/>d’un siècle. Sans
               doute plus personne tient-il celui-ci, comme le faisait par exemple<lb/><hi
                  rend="smcap">E. Maass</hi>, <hi rend="italic">De biographis Graecis quaestiones
                  selectae</hi>, (Philologische Untersuchun-<lb/>gen, 3) Berlin 1880, pp. 1-141, en
               1880, pour la source principale de Diogène<lb/>(déjà <hi rend="smcap">U. von
                  Wilamowitz-Moellendorff</hi>, <hi rend="italic">Ad Ernestum Maassium
               epistula</hi>, in<lb/><hi rend="italic">De biographis Graecis quaestiones
                  selectae,</hi> (Philologische Untersuchungen, 3) Ber-<lb/>lin 1881, pp. 142-64,
               pp. 147-51, avait sévèrement critiqué la thèse de Maass),<lb/>mais on admet que
               Diogène l’a souvent utilisé pour compléter ses sources. Voir<lb/><hi rend="smcap">E.
                  Schwartz</hi>, <hi rend="italic">s.v. Diogenes</hi>, cit., col. 749. <hi
                  rend="smcap">F. Leo</hi>, <hi rend="italic">Die griechisch-römische
                  Bio-<lb/>graphie nach ihrer literarischen Form</hi>,<hi rend="italic"
               > </hi>Leipzig 1901, p. 46. <hi rend="smcap">K. von Fritz</hi>, <hi rend="italic"
                  >Quel-<lb/>lenuntersuchungen zu Leben und Philosophie des Diogenes von
               Sinope</hi>, (Philo-<lb/>logue. Supplementband XVIII 2) Leipzig 1926, pp. 5 et 9. <hi
                  rend="smcap">E. Mensching</hi>, <hi rend="italic">op. cit.,<lb/></hi>p. 8 ss. <hi
                  rend="smcap">J. Mejer</hi>, <hi rend="italic">op. cit.</hi>, pp. 30-2. Diogène
               utilise également Pamphila (époque<lb/>de Néron). Voir <hi rend="smcap">E.
                  Schwartz</hi>, <hi rend="italic">s.v. Diogenes</hi>, cit., col. 743. <hi
                  rend="smcap">U. von Wilamowitz-<lb/>Moellendorff</hi>, <hi rend="italic">Antigonos
                  von Karystos</hi>, (Philologische Untersuchungen, 4) Berlin<lb/>1881, p. 45. <hi
                  rend="smcap">O. Regenbogen</hi>, <hi rend="italic">s.v. Pamphila</hi>, in <hi
                  rend="italic">RE</hi> XVIII 3 (1949) coll. 309-28.<lb/>Myronianos d’Amastris, dont
               l’ouvrage était intitulé ὁμοιων ἱστορικῶν κεφάλαια,<lb/>ne nous est connu que par les
               six citations qu’on trouve chez Diogène (voir<lb/><hi rend="smcap">C. Müller</hi>,
                  <hi rend="italic">FHG</hi> IV, 1885, pp. 454-5). Curieusement, les encyclopédies,
               y com-<lb/>pris la <hi rend="italic">RE,</hi> ne lui consacrent aucun article. Sur
               son utilisation par Diogène, voir<lb/>les brèves indications de <hi rend="smcap">U.
                  von Wilamowitz</hi>, <hi rend="italic">Ad Ernestum Maassium cit.</hi>,<lb/>pp. 160-1.
                  <hi rend="smcap">E. Schwartz</hi>, <hi rend="italic">s.v. Diogenes</hi>, cit.,
               col. 742. <hi rend="smcap">E. Howald</hi>, <hi rend="italic">Handbücher<lb/>als
                  Quellen des Diogenes Laertios</hi>,<hi rend="italic"> </hi>«Philologus», LXXIV
               (1917) pp. 119-30, p. 119.<lb/><hi rend="smcap">E. Mensching</hi>, <hi rend="italic"
                  >op. cit.</hi>, pp. 8 et 9 avec note 12. Quant à Démétrios de Magnésie,<lb/>qui
               vivait au 1er siècle avant J.-C. (voir <hi rend="smcap">E. Schwartz</hi>, <hi
                  rend="italic">s.v. Demetrios</hi> (n. 80),<lb/>in <hi rend="italic">RE</hi> IV 2
               [1901] coll. 2814-7), l’opinion prévaut aujourd’hui que Diogène<lb/>le connaît et
               l’utilise directement. Voir <hi rend="smcap">K. von Fritz</hi>, <hi rend="italic">op.
                  cit.</hi>, pp. 5; 7-8; 9.<lb/><hi rend="smcap">J. Mejer</hi>, <hi rend="italic"
                  >op. cit.</hi>, pp. 38-9.</note>.</p>
         <p rend="start">Quelle conclusion tirer de ces observations? Il est indéniable
            d’une<lb/>part, que nous sommes en présence d’additions destinées à compléter<lb/>un
            exposé préexistant; tout indique que c’est Diogène lui-même qui<lb/>les a récoltées afin
            de les incorporer à son texte de base. Par ailleurs,<lb/>il est difficilement croyable
            que toutes les maladresses et les bévues<lb/>commises lors de l’intégration de ces <hi
               rend="italic">addenda</hi> puissent être imputées<lb/>à celui-là même qui avait
            rassemblé les matériaux. Les choses semblent<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="261" facs="Elenchos86/Ele86_261.jpg"/></p>
<p>s’être passées plutôt de la manière suivante. Alors que le gros
            œuvre<lb/>de son livre était déjà rédigé, Diogène glana, en parcourant des
            auteurs<lb/>comme Favorinus, Myronianus et d’autres, des détails qui lui
            parais-<lb/>saient dignes d’être ajoutés à son livre. Sur la base de ses <hi
               rend="italic">Lesefrüchte,<lb/></hi>il nota, disons en marge de sa première version,
            les <hi rend="italic">addenda</hi> qui lui<lb/>semblaient intéressants. Mais, pour des
            raisons qui nous échappent, il<lb/>ne procéda pas lui-même à la rédaction finale du
            texte de ses <hi rend="italic">Vies.<lb/></hi>Le copiste qui eut à mettre au point son
            manuscrit inséra, comme il<lb/>le put, les <hi rend="italic">marginalia</hi> dans le
            texte primitif, et le fit parfois avec une<lb/>maladresse que nous ne pouvous imputer à
            Diogène lui-même, quelque<lb/>médiocres que nous supposions les talents de notre
            compilateur.</p>
         <p rend="start">Nous nous trouvons ainsi ramenés à une théorie qui rappelle<lb/>assez celle
            d’H. Usener et d’E. Schwartz<note xml:id="ftn51" place="foot" n="51">
               <hi rend="smcap">H. Usener</hi>, <hi rend="italic">op. cit.</hi>, pp. XXII-XXXV; <hi
                  rend="italic">Die Unterlagen des Diogenes Laertios,<lb/></hi>«SBer. Akad. Berlin»,
               49 (1892) pp. 1023-34, repris dans <hi rend="italic">Kl. Sehr.,</hi> III
               (1914)<lb/>pp. 163-75, surtout pp. 1025-6 = 165-6. <hi rend="smcap">E. Schwartz</hi>,
                  <hi rend="italic">s.v.<hi rend="smcap"> </hi>Diogenes</hi>, cit.,
               spé-<lb/>cialement coll. 741 ss.</note>. Sans doute, on ne saurait<lb/>ignorer les
            critiques dont cette hypothèse ancienne a fait l’objet<note xml:id="ftn52" place="foot"
               n="52"> Voir, par exemple, A. <hi rend="smcap">Delatte, </hi><hi rend="italic">La Vie
                  de Pythagore de Diogène Laërce</hi>,<hi rend="italic"><lb/></hi>Bruxelles 1922,
               pp. 23-5. Delatte note que l’hypothèse des additions marginales<lb/>n’explique pas
               tous les passages difficiles; il y a des cas où le désordre apparent<lb/>est dû à la
               négligence du compilateur utilisant une source unique; par ailleurs,<lb/>il ne faut
               pas trop réduire la contribution personnelle de Diogène. Les remarques<lb/>de K. <hi
                  rend="smcap">von Fritz, </hi><hi rend="italic">op. cit.,</hi> pp. 1-3, vont un peu
               dans le même sens. Comme<lb/>H. Usener et E. Schwartz, K. von Fritz pense que
               l’éditeur n’a pas toujours su<lb/>mettre en ordre les additions de Diogène.
               Néanmoins, le désordre incriminé est<lb/>parfois à porter au compte de Diogène;
               ainsi, celui-ci tire d’une note de lecture<lb/>plus que ce qu’exigerait le passage à
               compléter; d’où une sorte de digression<lb/>que rien ne justifie; il lui arrive
               aussi, par simple association d’idées, de passer<lb/>d’un sujet à un
            autre.</note>.<lb/>Dans l’un des travaux les plus récents sur Diogène, celui d’J.
            Mejer,<lb/>elle a même été condamnée sévèrement, et l’auteur s’est efforcé de<lb/>la
            remplacer par une autre théorie. Nous n’avons aucune preuve,<lb/>affirme-t-il, que les
            savants ou les compilateurs de l’Antiquité se soient<lb/>servis de fiches ou de feuilles
            volantes pour noter les informations<lb/>qu’ils recueillaient au cours de leurs
            lectures: cela rend très suspecte<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="262" facs="Elenchos86/Ele86_262.jpg"/></p>
<p>la théorie des <hi rend="italic">Zettel</hi>; on voit mal, du reste,
            comment de telles “fiches”<lb/>auraient pu être ajoutées à un livre se présentant sous
            la forme d’un<lb/>rouleau. Par ailleurs, la forme même du livre-rouleau nous
            interdit<lb/>d’imaginer l’addition de compléments étendus dans les marges.
            Pour<lb/>résoudre le problème, il y a lieu, poursuit-il, d’examiner de plus près<lb/>la
               <hi rend="italic">technique of excerpting</hi> dans l’Antiquité. Tout nous porte à
            croire<lb/>qu’un savant compilateur prenait des notes ou transcrivait des
            extraits<lb/>au fur et à mesure qu’il lisait en déroulant le rouleau de
            papyrus.<lb/>Utilisant plus tard ces résumés ou ces extraits coupés de leur
            contexte,<lb/>il risquait de commettre diverses erreurs en les reproduisant.
            Les<lb/>caractères principaux du livre de Diogène pourraient être expliqués<lb/>à partir
            de cette “technique des extraits” mieux que par toute autre<lb/>hypothèse, encore que
            certains passages paraissent rebelles à une telle<lb/>explication<note xml:id="ftn53"
               place="foot" n="53"> J. <hi rend="smcap">Mejer, </hi><hi rend="italic">op.
                  cit.</hi>,<hi rend="italic"> </hi>pp. 14-29.</note>.</p>
         <p rend="start">Cependant, quoi qu’en dise Mejer, le problème des “notes margina-<lb/>les”
            reste entier. Même si nous n’avons à leur propos aucun témoignage<lb/>antique précis,
            nous connaissons des textes à propos desquels les<lb/>choses ont dû, <hi rend="italic"
               >mutatis mutandis,</hi> se passer à peu près comme pour<lb/>celui de Diogène. Je
            pense notamment aux pragmaties du <hi rend="italic">corpus<lb/>aristotelicum.</hi>
            Surtout depuis les travaux de W. Jaeger, nous avons<lb/>appris à y déceler des
            “additions”, fruits d’une révision opérée sans<lb/>doute par l’auteur lui-même, des
            “doublets” où la version ancienne a<lb/>subsisté côte à côte avec la version nouvelle
            qui devait la remplacer,<lb/>des “passages déplacés” ou “blocs erratiques”, issus
            manifestement<lb/>de compléments insérés à une mauvaise place, etc. Ces curieux
            phé-<lb/>nomènes s’expliquent par le fait que la rédaction finale du texte n’a<lb/>pas
            été assurée par l’auteur lui-même. Sous quelle forme celui-ci<lb/>avait-il gonflé son
            texte primitif des <hi rend="italic">addenda</hi> qu’il voulait y
            introduire?<lb/>Avait-il écrit entre les colonnes? Avait-il collé des “papillons”
            au<lb/>rouleau de la première version? Avait-il écrit ses additions sur un<lb/>second
            rouleau et pourvu chacune d’elles d’un signe de référence qui se<lb/>retrouvait dans le
            premier rouleau? Nous n’en savons absolument rien,<lb/>mais cela ne change rien au fait
            que nous devons compter avec un</p>
         <p rend="pb"><pb n="263" facs="Elenchos86/Ele86_263.jpg"/></p>
<p>remaniement du texte primitif, et aussi avec la possibilité que
            certains<lb/>additions prévues aient échoué à une mauvaise place. Par ailleurs,
            tout<lb/>en concédant que la “technique des extraits” invoquée par Mejer jette<lb/>une
            certaine lumière sur la composition du livre de Diogène, je<lb/>persiste à croire
            qu’elle ne peut tout expliquer. Il ne faut pas exagérer,<lb/>bien sûr, la portée de
            l’intervention du “rédacteur”. Mais il y a des<lb/>cas où les bévues décelées dans notre
            texte ne peuvent être autre chose<lb/>que des fruits de sa maladresse ou de sa
            négligence.</p>
         <p rend="titlep">2. <hi rend="italic">Les doctrines.</hi></p>
         <p rend="start">Le livre v est relativement pauvre en renseignements sur les
            idées<lb/>professées par les philosophes dont parle Diogène. Seules les
            opinions<lb/>d’Aristote nous y sont présentées dans un exposé assez étendu<note
               xml:id="ftn54" place="foot" n="54"> V 28-34.</note>. Pour<lb/>les autres
            Péripatéticiens, l’auteur se borne à noter l’un ou l’autre<lb/>aspect de leur
            personnalité ou de leur oeuvre scientifique<note xml:id="ftn55" place="foot" n="55">
               Théophraste était remarquablement intelligent; c’était un bourreau de<lb/>travail; il
               aimait faire plaisir et raffolait de la discussion, V 36-37; sur son
               intel-<lb/>ligence prompte, voir aussi V 39. Straton, un homme tout à fait
               remarquable,<lb/>fut surnommé le “physicien” parce que plus que quiconque il s’adonna
               très atten-<lb/>tivement à l’étude de la nature, V 58. Lycon brillait par son
               éloquence, alors<lb/>que son style écrit était assez inégal, V 65-66. La production
               littéraire de Démé-<lb/>trius de Phalère, très variée, fut plus abondante que celle
               des Péripatéticiens ses<lb/>contemporains, V 80. Celle d’Héraclide Pontique était de
               très haute qualité et<lb/>touchait à des sujets très divers, V 86 ss.</note>. Il
            rapporte<lb/>bien de nombreuses paroles qu’ils ont prononcées, mais ces
            apophtegmes<lb/>ne nous apprennent à peu près rien sur leurs convictions
            philosophiques,<lb/>et celles-ci ne font nulle part l’objet d’une présentation
            systématique.<lb/>Dans un ouvrage qui se veut consacré aux vies et aux opinions
            des<lb/>philosophes célèbres, ce manque évident d’intérêt pour les idées
            philo-<lb/>sophiques et scientifiques d’un Théophraste ou d’un Straton ne peut<lb/>que
            nous étonner. Sans doute ne pouvons-nous pas nous borner à<lb/>l’enregistrer, mais
            devons-nous tenter d’en découvrir la cause. Aupa-<lb/>ravant, notons qu’il n’est pas
            sans exemple dans l’oeuvre de Diogène.<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="264" facs="Elenchos86/Ele86_264.jpg"/></p>
<p>Alors qu’il expose longuement les théories de Platon<note xml:id="ftn56"
               place="foot" n="56"> III 67-80; cet exposé est suivi (III 80-109) des <hi
                  rend="italic">Divisions</hi> platoniciennes,<lb/>que Diogène dit emprunter à
               Aristote.</note>, il ne dit pour<lb/>ainsi dire rien de celles de Speusippe, de
            Xénocrate, de Polémon, de<lb/>Cratès, de Crantor, d’Arcésilas, de Bion, de Lacydès, de
            Camèade et<lb/>de Clitomaque, penseurs dont il parle pourtant d’abondance au livre
            IV<lb/>et dont aucun historien moderne ne peut sous-estimer l’importance<lb/>dans
            l’évolution doctrinale du platonisme. Pour les Présocratiques, en<lb/>revanche, Diogène
            ne nous laisse pas sur notre faim; pour la plupart<lb/>d’entre eux, il donne des
            indications sur ce qu’ont été leurs thèses<lb/>maîtresses. Les systèmes nés à l’époque
            hellénistique ne sont pas<lb/>négligés non plus, mais, curieusement, chacun d’eux fait
            l’objet d’un<lb/>exposé unique, comme si Diogène ne se préoccupait guère de
            rapporter<lb/>à chaque penseur individuel ses opinions caractéristiques et
            ses<lb/>découvertes personnelles. Ainsi, le long exposé de la philosophie<lb/>stoïcienne
            est donné dans le <hi rend="italic">bios</hi> de Zénon, parce que celui-ci fut
            le<lb/>fondateur de l’école; cet exposé se veut une présentation des
            théories<lb/>communes à tous les Stoïciens<note xml:id="ftn57" place="foot" n="57"> VII
               38-159. Voir surtout le paragraphe d’introduction, VII 38.</note>. Il n’empêche que
            dans le cours de<lb/>l’exposé, les différentes thèses dont il est question sont
            souvent<lb/>attribuées à l’un ou l’autre penseur explicitement nommé, mais il
            est<lb/>clair que l’auteur entend donner ainsi des références plutôt que
            souligner<lb/>l’originalité des penseurs qu’il cite. On ne trouve, en revanche,
            aucun<lb/>exposé doctrinal dans les <hi rend="italic">bioi</hi> qui suivent, pas même
            dans celui de<lb/>Chrysippe, en dépit de l’importante contribution de celui-ci à
            la<lb/>constitution du stoïcisme. Les idées des sceptiques en général
            sont<lb/>présentées dans la <hi rend="italic">Vie de Pyrrhon</hi><note xml:id="ftn58"
               place="foot" n="58">IX 74-108.</note>, bien que l’auteur y utilise des<lb/>ouvrages
            plus récents, notamment ceux d’Énésidème. Nous ne parle-<lb/>rons pas ici d’Épicure et
            des Épicuriens, pour la bonne raison qu’Épicure,<lb/>sur lequel Diogène est
            remarquablement documenté, est le seul repré-<lb/>sentant de l’école auquel est consacré
            un <hi rend="italic">bios.</hi> Un dernier mot enfin<lb/>à propos des hédonistes.
            L’exposé doctrinal de Diogène est fait de<lb/>plusieurs parties. Il présente d’abord les
            opinions de ceux qui, fidèles<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="265" facs="Elenchos86/Ele86_265.jpg"/></p>
<p>à Aristippe, étaient appelés les Cyrénaïques<note xml:id="ftn59"
               place="foot" n="59"><hi rend="smcap"> ΙΙ 86-93.</hi></note>, puis il passe
            aux<lb/>partisans d’Hégésias, dont il signale quelques positions caractéristiques<note
               xml:id="ftn60" place="foot" n="60"><hi rend="smcap"> ΙΙ 93-96.</hi></note>,<lb/>et
            fait ensuite la même chose pour ceux d’Annicéris<note xml:id="ftn61" place="foot" n="61"
               >ΙΙ 96-97.</note> et ceux de<lb/>Théodore<note xml:id="ftn62" place="foot" n="62">ΙΙ
               97-99.</note>.</p>
         <p rend="start">Dans tous les cas mentionnés, il apparaît donc que Diogène veut<lb/>mettre
            l’accent sur les doctrines propres à une école plutôt que sur<lb/>celles pouvant
            différencier entre eux les penseurs d’une seule et même<lb/>école. C’est, en fait, au
            fondateur de chacune des αἱρέσεις énumérées<lb/>dans le prologue (I 19) qu’il attribue,
            en bloc, les doctrines de la secte.<lb/>A ses yeux, donc, les représentants des
            différentes écoles n’auraient<lb/>fait que reproduire, en les précisant et en les
            complétant à l’occasion,<lb/>les idées du fondateur. Quand Diogène parle de l’éclectisme
            inauguré<lb/>par Potamon d’Alexandrie, il dit que ce dernier a fait un choix
            dans<lb/>les opinions prises à chaque école (et non à différents penseurs!)<note
               xml:id="ftn63" place="foot" n="63"> Ι 21 [...] ἐκλεξαμένου τὰ ἀρέσκοντα ἐξ ἐκάστης
               τῶν αἱρέσεων.</note>.<lb/>Il arrive même une fois ou l’autre qu’il souligne
            explicitement l’identité<lb/>des vues d’un disciple avec celles de son maître<note
               xml:id="ftn64" place="foot" n="64">Les Cyrénaïques restent fidèles à Aristippe, II
               86; les partisans d’Hégésias<lb/>adoptent leurs vues sur les σκοποί, n 93, et ceux
               d’Annicéris se rallient en<lb/>bonne partie à celles des précédents, n 96; quant aux
               Théodoriens, ils professent<lb/>les idées de leur maître Théodore, n 97. Chez les
               Platoniciens, Speusippe reste<lb/>fidèle aux thèses de Platon, ἔμεινε [...] ἐπὶ τῶν
               αὐτῶν Πλάτωνι δογμάτων,<lb/>IV 1. Polémon paraît avoir voulu imiter Xénocrate en
               tout, IV 19. Clitomaque,<lb/>élève et successeur de Cameade, mit en lumière, dans ses
               propres écrits, les<lb/>opinions de son maître, IV 67.</note>. Quand il
            rapporte<lb/>qu’un élève se sépara (ἀπέστη) de son maître, il semble bien
            penser<lb/>tout autant, sinon davantage, à un conflit doctrinal qu’à une
               opposition<lb/>personelle<note xml:id="ftn65" place="foot" n="65"> Eschine ne se
               sépara pas de Socrate, II 60. Aristote, en revanche, bien<lb/>qu’il fut le plus
               “authentique” (γνησιώτατος) des disciples de Platon, se sépara<lb/>de son maître du
               vivant même de celui-ci, v 2; aussi bien Diogène estime-t-il<lb/>nécessaire de lui
               consacrer un exposé doctrinal particulier. Chrysippe également<lb/>se sépara de son
               maître (soit Zénon, soit Cléanthe) alors que celui-ci était encore<lb/>en vie; sur la
               plupart des points, il se trouvait en désaccord (διηνέχθη) avec<lb/>Zenon et
               Cléanthe; il disait souvent qu’il ne demandait à Cléanthe que de lui<lb/>enseigner
               ses théories, mais que, pour les démonstrations, il les trouverait lui-<lb/>même, VII
               179.</note>. S’il arrive qu’une école, au cours de son existence,<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="266" facs="Elenchos86/Ele86_266.jpg"/></p>
<p>s’engage dans une direction nouvelle, Diogène signale volontiers
            en<lb/>quoi la tendance nouvelle se distingue de l’ancienne<note xml:id="ftn66"
               place="foot" n="66"> Pour les hédonistes, voir ci-dessus, note 64. Pour Arcésilaos,
               le fondateur<lb/>de l’Académie Nouvelle, IV 59.</note>.</p>
         <p rend="start">Cet intérêt de Diogène pour les doctrines des écoles au détriment<lb/>des
            réalisations individuelles de leurs membres peut, à mon sens, être<lb/>mis en relation
            avec le point de vue de la “succession” (διαδοχή), qui<lb/>domine tout l’ouvrage<note
               xml:id="ftn67" place="foot" n="67"> Nous n’avons pas à revenir ici sur les chapitres
               justement célèbres du<lb/>Prologue où sont présentées les successions dans les
               différentes écoles, I 13-15.</note>. Tout au long de son livre, Diogène ne
            se<lb/>lasse pas d’indiquer de qui chaque philosophe fut l’élève et surtout à<lb/>qui il
            succéda à la tête de l’école<note xml:id="ftn68" place="foot" n="68"> La liste complète
               de ces indications serait longue et fastidieuse. Signalons <lb/>simplement que le
               verbe διεδέξατο (sous cette forme ou sous une autre) a comme <lb/>complément direct
               tantôt l’école elle-même (διεδέξατο τήν σχολήν), tantôt le pré­-<lb/>décesseur du
               nouveau chef de l’école (par exemple Xénocrate διεδέξατο Σπεύσιππον).</note>. À ses
            yeux, manifestement, le fait<lb/>qu’un penseur a été l’élève d’un autre et lui a succédé
            à la direction<lb/>de l’école signifie bien plus qu’une relation assez fortuite de
            maître<lb/>à disciple ou qu’une simple contribution à une liste des divers
            chefs<lb/>d’école; il a une portée plus profonde et implique que le
            successeur<lb/>reçoit et administre l’héritage spirituel de son prédécesseur
            défunt;<lb/>chaque διάδοχος est, en quelque sorte, lié aux doctrines mêmes
            de<lb/>l’école; aussi bien, dans cette perspective, n’y a-t-il pas lieu de
            gonfler<lb/>chaque biographie d’un exposé des doctrines du penseur en cause;
            ses<lb/>idées sont censées être identiques, dans l’ensemble, à celles du maître<lb/>dont
            il recueille la succession, ou, plus généralement encore, à celles de<lb/>l’école à la
            direction de laquelle il se trouve dorénavant préposé. Faut-il<lb/>le dire, une telle
            manière de voir les choses est diamétralement<lb/>opposée à nos conceptions modernes.
            Même fidèle disciple d’un maître<lb/>qu’il admire, un penseur d’aujourd’hui cherche
            d’ordinaire à trouver<lb/>sa voie propre; par ailleurs, quand une université fait appel
            à un jeune<lb/>philosophe pour occuper une chaire vacante, le nouveau titulaire
            ne<lb/>se sent nullement lié par le fait que son prédécesseur était néokantien,<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="267" facs="Elenchos86/Ele86_267.jpg"/></p>
<p>hégélien ou heideggérien il cherche avant tout à être et à rester
            lui-<lb/>même. Dans l’optique qui est celle de Diogène et qui semble bien<lb/>avoir été
            assez répandue dans l’antiquité, ce sont au contraire les<lb/>écoles, et non les
            individus, qui entendent affirmer leur personnalité<lb/>en s’opposant les unes aux
            autres.</p>
         <p rend="start">Voilà sans doute pourquoi le livre v de Diogène ne comporte<lb/>d’autre
            exposé doctrinal que celui que l’on trouve dans le <hi rend="italic">bios</hi>
            d’Aristote.<lb/>Ce que les travaux récents nous ont appris sur Théophraste ou
            sur<lb/>Straton, par exemple, montre bien que ces deux penseurs ne peuvent<lb/>être
            qualifiés purement et simplement d’aristotéliciens. Pour l’historien<lb/>moderne, il ne
            fait aucun doute qu’ils ont professé des idées originales<lb/>et qui ne méritaient pas
            d’être passées sous silence. On doit en dire<lb/>autant, pour l’Académie, de Speusippe
            et de Xénocrate. Nul ne s’en<lb/>est mieux rendu compte qu’Aristote lui-même. Faut-il
            tenir rigueur à<lb/>Diogène de ne pas l’avoir remarqué? Sans doute une telle
            individualisa-<lb/>tion de l’historiographie philosophique eût-elle détonné dans
            l’organisa-<lb/>tion générale de son ouvrage, laquelle était, du moins en partie,
            fondée<lb/>sur les différences entre les αιρέσεις et sur les conséquences du
            principe<lb/>de la διαδοχή.</p>
         <p rend="start">Après ces remarques générales, nous pouvons en venir à l’ana-<lb/>lyse du
            seul morceau doxographique que l’on trouve au livre v, l’exposé<lb/>de la philosophie
               d’Aristote<note xml:id="ftn69" place="foot" n="69"> Je lui ai consacré, il y a
               longtemps déjà, une étude assez détaillée, P. <hi rend="smcap">Moraux,<lb/></hi><hi
                  rend="italic">L’exposé de la philosophie d’Aristote chez Diogène Laërce</hi>,
               «Revue Philosophique<lb/>de Louvain», XLVII<hi rend="smcap"> </hi>(1949) pp. 5-43. Si
               j’y reviens aujourd’hui, c’est avant tout<lb/>pour rectifier ou compléter certains
               aspects de cette étude. Il faut également<lb/>tenir compte de l’édition du <hi
                  rend="italic">bios</hi> d’Aristote procurée par I. <hi rend="smcap">Düring,
                  </hi><hi rend="italic">Aristotle in<lb/>the Ancient Biographical Tradition</hi>,
               (Studia Graeca et Latina Gothoburgensia, V)<lb/>Göteborg 1957, pp. 31-56, dont
               l’apparat critique signale de nombreux passages<lb/>parallèles et dont le commentaire
               (pp. 69-77) adopte certaines de mes conclusions<lb/>et en rejette d’autres. On
               trouvera également mention de nombreux passages<lb/>parallèles, tirés surtout
               d’Aristote, dans l’édition de H. S. Long (1964).</note>. Diogène donne cet exposé
            immédiate-<lb/>ment après la liste des ouvrages, et il l’introduit par les mots
            βούλεται<lb/>δὲ ἐν αὐτοῖς τάδε. Si cette formule doit être prise au pied de la lettre<lb/>et
            signifie que les doctrines dont l’exposé va suivre figuraient dans les<lb/>ouvrages dont
            la liste vient d’être donnée, nous avons vraisemblable-<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="268" facs="Elenchos86/Ele86_268.jpg"/></p>
<p>ment affaire à un document fort ancien, puisque aussi bien le
            catalogue<lb/>lui-même apparaît comme bien antérieur à la mise en ordre du <hi
               rend="italic">corpus<lb/></hi>par Andronicus. Mais peut-être ne faut-il pas exagérer
            la portée de<lb/>la formule en question ni croire que catalogue et exposé soient
            étroite-<lb/>ment liés l’un à l’autre. Je n’en donnerai qu’un indice: dans
            l’exposé,<lb/>la célèbre définition de l’âme est citée et commentée, mais le <hi
               rend="italic">De anima<lb/></hi>en trois livres, d’où elle est tirée, n’apparaît pas
            dans le catalogue. La<lb/>phrase βούλεται κτλ. n’est donc sans doute qu’une banale
            formule<lb/>de transition.</p>
         <p rend="start">Diogène clôture son exposé par la remarque πολλὰ δὲ καὶ ἄλλα<lb/>περὶ πολλῶν
            ἀπεφήνατο, ἅπερ μακρὸν ἂν εἴη καταριθμεῖσθαι. Prise<lb/>au pied de la lettre, elle
            signifierait que Diogène s’est contenté de<lb/>présenter un choix fait dans les thèses
            d’Aristote et renonce à<lb/>l’exposé plus détaillé qu’il aurait pu faire. Mais ici
            aussi, je crois la<lb/>formule assez banale; il ne semble pas que Diogène ait disposé,
            sur<lb/>la pensée d’Aristote, de renseignements plus complets que ceux qu’il<lb/>nous
            donne. Quoi qu’il en soit, je tiens l’exposé de Diogène pour un<lb/>document très
            ancien, et intéressant en raison même de son ancienneté.<lb/>Il n’aurait pas été
            difficile, au tournant du 2e et du 3e siècle de notre<lb/>ère, de présenter la
            philosophie d’Aristote d’une façon beaucoup plus<lb/>fidèle et beaucoup plus complète.
            Si Diogène ne l’a pas fait, c’est sans<lb/>doute parce qu’il s’est contenté de
            reproduire ou d’adapter un document<lb/>vieux de plusieurs siècles, et qui lui
            paraissait précieux à cause même<lb/>de son âge.</p>
         <p rend="titlep">a) <hi rend="italic">La division de la philosophie.</hi></p>
         <p rend="start">Selon Diogène, la philosophie d’Aristote se divise en deux parties,<lb/>la
            philosophie pratique et la philosophie théorétique; cette dernière<lb/>se divise à son
            tour en philosophie naturelle (φυσικόν) et en logique<lb/>(λογικόν). Notons d’abord que
            la distinction du θεωρητικόν et du<lb/>πρακτικόν, qui peut se réclamer d’Aristote, est
            attestée bien avant<lb/>Andronicus<note xml:id="ftn70" place="foot" n="70"> Déjà chez
                  <hi rend="smcap">Aëtius I, </hi><hi rend="italic">prooem.</hi> 1-3 (<hi
                  rend="italic">Dox. gr.</hi> pp. 273 <hi rend="smcap">a </hi>25-274 <hi
                  rend="smcap">a </hi>17), d’après<lb/>qui on la trouverait chez Aristote,
               Théophraste et presque tous les Péripatéticiens.</note>. Il est assez surprenant de
            voir la logique considérée<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="269" facs="Elenchos86/Ele86_269.jpg"/></p>
<p>comme une partie de la philosophie théorétique au même titre que<lb/>la
            physique, surtout qu’à la phrase suivante, l’auteur précise que la<lb/>logique n’est pas
            une partie (μέρος), mais bien un instrument (ὄργανον)<lb/>de la philosophie. Les
            commentateurs d’Aristote soutiennent, eux aussi,<lb/>que la logique est un instrument et
            non une partie de la philosophie<note xml:id="ftn71" place="foot" n="71"> La question
               est dassique chez eux. Voir <hi rend="smcap">Alex. </hi><hi rend="italic">anal.
                  pr.</hi> 2, 2-4,29; <hi rend="italic">top.<lb/></hi>74, 16-75,3; 94, 7-11. <hi
                  rend="smcap">Ammon. </hi><hi rend="italic">in Isag.</hi> 23, 19-24; <hi
                  rend="italic">cat.</hi> 5, 1-4; <hi rend="italic">anal. pr.</hi> 5, 4-5; 8,
               15-<lb/>11, 21. <hi rend="smcap">Simpl. </hi><hi rend="italic">cat.</hi> 20, 8-12.
                  <hi rend="smcap">Olymp. </hi><hi rend="italic">cat.</hi> 14, 13-18, 12. <hi
                  rend="smcap">Philop. </hi><hi rend="italic">cat.</hi> 4, 24-35;<lb/><hi
                  rend="italic">anal. pr.</hi> 6, 19-9, 20. <hi rend="smcap">Elias </hi><hi
                  rend="italic">proleg.</hi> 26, 6-27, 26; <hi rend="italic">in Isag.</hi> 39,
               31-33; <hi rend="italic">cat.</hi> 115, 14-17; <lb/>118, 20-24. <hi rend="smcap"
                  >David </hi><hi rend="italic">in Isag.</hi> 94, 7-10. Voir aussi <hi rend="smcap"
                  >Plot. Ι </hi>3, 5, 8-17 et Ι 3, 6, 1-14.</note>.<lb/>Si la logique est une partie
            de la philosophie disent-ils, elle doit avoir<lb/>un objet propre, qu’elle se propose
            d’étudier pour lui-même, comme<lb/>le font les autres disciplines philosophiques pour
            leur objet propre,<lb/>et indépendamment de son utilité éventuelle pour la philosophie
            et<lb/>les sciences. C’est ce qu’ont soutenu les Stoïciens et, dans une
            certaine<lb/>mesure, les Platoniciens. Les Péripatéticiens, eux, tiennent la
            logique<lb/>pour un instrument, dont le but n’est pas la connaissance d’un objet
            qui<lb/>lui soit propre, mais l’assistance qu’il prête aux autres disciplines dans
            la<lb/>recherche de leur propre fin. En aucun cas la logique ne peut être
            consi-<lb/>dérée comme une partie ou une subdivision de la philosophie.
            Ces<lb/>considérations des commentateurs montrent bien ce qu’ont de contra-<lb/>dictoire
            les affirmations de Diogène: celui-ci présente la logique comme<lb/>une subdivision de
            la philosophie théorétique, puis il se corrige, en<lb/>quelque sorte, disant qu’elle
            n’est pas une partie, mais un instrument<lb/>de la philosophie.</p>
         <p rend="start">Sur la base de ces observations, on peut tenir pour certain que<lb/>Diogène
            ne savait pas grand-chose du débat sur le statut de la logique.<lb/>S’il avait connu,
            par exemple, les arguments qu’on trouve déjà chez<lb/>Alexandre, il ne se serait pas
            exprimé avec une telle maladresse. Mais<lb/>la polémique opposant les Péripatéticiens
            aux Stoïciens sur la question<lb/>ὄργανον-μέρος doit être bien antérieure aux
            commentateurs et remonter<lb/>aux premiers heurts entre deux écoles. La source de
            Diogène aura eu<lb/>vent de la thèse péripatéticienne et l’aura signalée, en
            reproduisant<lb/>néanmoins une division de la philosophie aristotélicienne d’origine
            in-<lb/>connue: la logique apparaissait comme une subdivision de la philo-<lb/>sophie
            théorétique.</p>
         <p rend="pb"><pb n="270" facs="Elenchos86/Ele86_270.jpg"/></p>
         <p rend="titlep">b) <hi rend="italic">La logique.</hi></p>
         <p rend="start">La présentation de la logique aristotélicienne ne manque pas non<lb/>plus
            d’affirmations assez étranges. Des deux buts de la logique, le<lb/>persuasif (πιθανόν)
            et le vrai (ἀληθές), l’un est visé par la dialectique<lb/>et la rhétorique, et l’autre
            par l’analytique et la philosophie. Voilà donc<lb/>la philosophie subordonnée en quelque
            sorte à la logique: tout comme<lb/>l’analytique, elle est utilisée pour la recherche de
            la vérité! Diogène<lb/>met ainsi sur le même pied la philosophie qui, en tant que quête
            de<lb/>la vérité, s’oppose à la dialectique, laquelle s’arrête à l’opinion<note
               xml:id="ftn72" place="foot" n="72"><hi rend="smcap">Aristot.</hi>
               <hi rend="italic">top.</hi> A 14. 105 b 30-31.</note>, et<lb/>l’analytique (ou plus
            exactement sans doute l’apodictique), qui est une<lb/>méthode de démonstration rigoreuse
            et ne se satisfait que de proposi-<lb/>tions vraies. Ce rapprochement de la philosophie
            elle-même et de sa<lb/>méthode rappelle assez la division de la philosophie examinée
            plus haut,<lb/>où la logique était mise sur le même plan que la physique, toutes
            deux<lb/>étant des subdivisions du θεωρητικόν.</p>
         <p rend="start">Diogène passe ensuite à une sorte de classement des traités lo-<lb/>giques
            d’Aristote, qu’il répartit selon trois opérations qu’il appelle<lb/><hi rend="italic"
               >découverte</hi> (εὕρεσις), <hi rend="italic">appréciation</hi> (κρίσις) et <hi
               rend="italic">utilisation</hi> (χρῆσις). Cette<lb/>liste de trois opérations, qui
            n’apparaît pas chez Aristote, peut être<lb/>rapprochée d’un passage d’Alexandre, où il
            est dit qu’il appartient à<lb/>la philosophie de découvrir (εὕρεσις), de constituer
            (σύστασις) et d’uti-<lb/>liser (χρῆσις) la logique en vue des objets les plus importants
            (πρὸς<lb/>τὰ κυριώτατα)<note xml:id="ftn73" place="foot" n="73">
               <hi rend="smcap">Alex.</hi>
               <hi rend="italic">anal. pr.</hi> 1, 3-7.</note>. À y regarder de près, pourtant, le
            point de vue<lb/>d’Alexandre et celui de Diogène sont bien différents. Diogène
            opère<lb/>une sorte de classement des ouvrages logiques d’Aristote, qu’il
            répartit<lb/>d’après les trois opérations mentionnées. En vue de l’invention,
            Ari-<lb/>stote nous a laissé les <hi rend="italic">Topiques,</hi> les <hi rend="italic"
               >Méthodiques</hi> et une foule de<lb/>propositions d’où l’on peut tirer de nombreux
            arguments probables<lb/>(πιθανά). C’est donc, en fait, de l’invention dialectique qu’il
               s’agit<note xml:id="ftn74" place="foot" n="74"> On se rappellera la première phrase
               des <hi rend="italic">Topiques,</hi> A 1. 100 a 18-21.</note>.<lb/>À l’appréciation
            se rapportent les <hi rend="italic">Premiers</hi> et les <hi rend="italic">Seconds
               Analytiques</hi>:<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="271" facs="Elenchos86/Ele86_271.jpg"/></p>
         <p>par les <hi rend="italic">Premiers,</hi> on juge les propositions
            (λήμματα), par les <hi rend="italic">Seconds,<lb/></hi>on enquête sur la συναγωγή.
            Qu’est-ce à dire? Aristote n’emploie<lb/>pas συναγωγή en un sens propre à la logique,
            mais dans la langue<lb/>technique postérieure, συναγωγή, συνακτικός, συνάγεσθαι, etc.
            dési-<lb/>gnent l’opération par laquelle on tire une conclusion en partant
            de<lb/>prémisses. Les indications de Diogène montrent qu’il connaissait
            l’exi-<lb/>stence des <hi rend="italic">Analytiques</hi> comme traités de logique, mais
            ignorait à peu<lb/>près tout de leur contenu véritable. Enfin, à l’utilisation se
            rapportent<lb/>les ouvrages agonistiques et <hi rend="italic">Sur l’interrogation,</hi>
            et les ouvrages éristi-<lb/>ques, les <hi rend="italic">Réfutations Sophistiques,</hi>
            etc. En dépit de sa brièveté et<lb/>d’une certaine imprécision, l’aperçu de Diogène sur
            les ouvrages<lb/>logiques d’Aristote apparaît comme centré sur la dialectique<note
               xml:id="ftn75" place="foot" n="75"> On ne trouve mention, dans ce passage, ni des <hi
                  rend="italic">Catégories,</hi> ni du <hi rend="italic">De
                  inter-<lb/>pretatione,</hi> qui, dans le catalogue, apparaissent à un endroit
               insolite et ont dû<lb/>être ajoutés après coup. Voir P. <hi rend="smcap">Moraux, </hi><hi
                  rend="italic">Les listes cit.,</hi> pp. 187-91. Les <hi rend="italic"
                  >Topiques,<lb/></hi>mentionnés dans le catalogue sous différents titres, soit
               comme tout, soit comme<lb/>livres séparés, devaient être assez connus avant
               Andronicus. Je supposerais volon-<lb/>tiers, aujourd’hui, que la mention μεθοδικά α΄
               β' γ' δ' ε' ς' ζ' η' dans le catalogue n’est<lb/>qu’une autre désignation des <hi
                  rend="italic">Topiques</hi> en huit livres: le titre découlerait du fait<lb/>qu’au
               début du traité, Aristote répète qu’il entend découvrir une méthode (<hi
                  rend="italic">top.<lb/></hi>A 1. 100 a 18; 2. 101 a 29; 3. 101b 5; 4. 101b 11; 6.
               102 b 36). Pourtant, Sim-<lb/>plicius <hi rend="italic">[cat.</hi> 65,5) semble
               considérer les <hi rend="italic">Méthodiques</hi> comme un ouvrage indé-<lb/>pendant.
               Par ἀγωνιστικά et ἐριστικά, Diogène désigne, si je ne m’abuse, deux<lb/>classes
               d’ouvrages. Les premiers sont relatifs à la pratique de la dialectique; c’est<lb/>le
               cas du περὶ ἐρωτήσεως, c’est-à-dire du livre vin des <hi rend="italic">Topiques.</hi>
               Les seconds<lb/>sont relatifs au commerce avec les éristiques. (Le couple
               ἀγωνιστικά-ἐριστικά<lb/>apparaît chez <hi rend="smcap">Aristot. </hi><hi rend="italic"
                  >soph. el.</hi> 2. 165 b 10-11, mais, comme le montre le con-<lb/>texte, les deux
               adjectifs y sont à peu près synonymes.) Dans ce groupe sont<lb/>mentionnnés les <hi
                  rend="italic">soph. el.</hi> (il faut sans doute écrire &lt;τὰ περἰ&gt; σοφιστικῶν
               ἐλέγχων).<lb/>Sur le mauvais état du texte, voir I. <hi rend="smcap">Düring, </hi><hi
                  rend="italic">op. cit.</hi>, p. 72.</note>; la<lb/>logique aurait pour tâche de
            découvrir des propositions probables, de<lb/>juger la valeur des prémisses et des
            conclusions, et enfin de mettre<lb/>en oeuvre les matériaux ainsi acquis dans des
            discussions agonistiques<lb/>ou éristiques. Il y a un abîme entre cette façon de voir
            les choses<lb/>et la manière dont, plus tard, les commentateurs présenteront
            les<lb/>rapports entre les différents traités de l' <hi rend="italic">Organon.</hi> Pour
            eux, le point<lb/>culminant en est l’exposé de la méthode démonstrative dans les<lb/>
         </p>
        <p rend="pb"><pb n="272" facs="Elenchos86/Ele86_272.jpg"/></p>
         <p><hi rend="italic">Seconds Analytiques.</hi> Certains traités préparent à
            cette méthode: ce<lb/>sont les <hi rend="italic">Catégories,</hi> le <hi rend="italic"
               >De interpretation</hi> et les <hi rend="italic">Premiers Analytiques,<lb/></hi>où
            sont étudiés successivement les mots signifiants isolés, les propo-<lb/>sitions et les
            syllogismes. D’autres, venant après les <hi rend="italic">Seconds
            Analytiques,<lb/></hi>s’occupent des écarts d’avec cette méthode: ce sont les <hi
               rend="italic">Topiques</hi>, les<lb/><hi rend="italic">Réfutations Sophistiques</hi>,
            la <hi rend="italic">Rhétorique</hi> et peut-être aussi la <hi rend="italic"
               >Poétique</hi><note xml:id="ftn76" place="foot" n="76">
               <p rend="start"><hi rend="smcap"> Ammon. </hi><hi rend="italic">cat.</hi> 5, 6-30.
                     <hi rend="smcap">Olymp. </hi><hi rend="italic">cat.</hi> 8, 4-10. <hi
                     rend="smcap">Philop. </hi><hi rend="italic">cat.</hi> 5, 8-14. <hi rend="smcap"
                     >Elias </hi><hi rend="italic">cat.</hi></p>
               <p rend="start">115, 20-21; 116, 29-117, 13.</p>
            </note>.<lb/>Diogène en sait manifestement beaucoup moins que les commentateurs<lb/>sur
            les traités dont il parle. Pour lui, tout tourne autour de la dia-<lb/>lectique plutôt
            qu’autour de la démonstration apodictique. Les deux<lb/>premières opérations qu’il
            attribue à la logique, l’ εὕρεσις et la κρίσις,<lb/>sont également mentionnées par
            Cicéron: les Stoïciens, nous dit-il,<lb/>ont bien enseigné l’art de juger du vrai et du
            faux (<hi rend="italic">iudicare</hi>), mais<lb/>ils ont négligé de nous apprendre l’<hi
               rend="italic">ars inveniendi</hi>; c’est à Aristote<lb/>que revient le mérite de
            l’avoir fait; il a en effet montré comment<lb/>on pouvait, en partant des <hi
               rend="italic">lieux,</hi> découvrir des arguments en tout<lb/>genre<note
               xml:id="ftn77" place="foot" n="77"><hi rend="smcap"> Cicer. </hi><hi rend="italic">de
                  orat.</hi> II 152; 157; <hi rend="italic">top.</hi> 2, 6; <hi rend="italic">de
                  fin.</hi> IV 10.</note>.</p>
         <p rend="start">La dernière indication de Diogène à propos de la logique se<lb/>rapporte au
            critère de la vérité. D’après lui, Aristote aurait déclaré<lb/>la sensation critère de
            vérité pour les activités selon l’imagination;<lb/>pour les activités d’ordre éthique,
            relatives à la cité, à la maison et<lb/>aux lois, ce critère serait l’intellect. Il va
            sans dire qu’Aristote n’a<lb/>pas formulé explicitement le problème de la critériologie.
            Mais, sans<lb/>doute au cours des affrontements entre Dogmatiques et Sceptiques,<lb/>les
            philosophes se demandèrent s’il existe un critère de la vérité, et<lb/>quel il est.
            Rétrospectivement, on se demanda ce que chaque grande<lb/>école avait considéré comme le
            critère de la vérité. Aux Péripatéticiens,<lb/>on attribuait la thèse que le critère
            était, en quelque sorte, double:<lb/>dans le domaine sensible, la sensation mériterait
            confiance et sur le<lb/>plan rationnel, ce serait l’intellect; l’évidence serait preuve
            de la validité<lb/>de l’un et l’autre critère<note xml:id="ftn78" place="foot" n="78">
               Cicer. <hi rend="italic">de fin.</hi> IV 9. Arius Did. fr. 16 Diels = <hi
                  rend="smcap">Stob.</hi> I 58, p. 497, 23-27 W.<lb/>(voir <hi rend="smcap">P.
                  Moraux</hi>, <hi rend="italic">Der Aristotelismus cit.</hi>, I, p. 302). Sext. <hi
                  rend="smcap">Emp. </hi><hi rend="italic">adv. math.</hi> VII<lb/>216-218. <hi
                  rend="smcap">Aristocles </hi>fr. 5, 63-65 Heiland (voir P. <hi rend="smcap"
                  >Moraux, </hi><hi rend="italic">Der Aristotélismus<lb/>cit.</hi>, ΙΙ, p. 188 note
               357 et p. 205). Comparer <hi rend="smcap">Archytas </hi><hi rend="italic">de
                  intell.</hi> p. 36, 14-17<lb/>Thesleff (voir P. <hi rend="smcap">Moraux, </hi><hi
                  rend="italic">Der Aristotelismus cit.,</hi> II, p. 629).</note>. Ptolémée, qui
            donne comme critères la<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="273" facs="Elenchos86/Ele86_273.jpg"/></p>
         <p>sensation dans son domaine propre et l’intellect dans le sien,
            précise<lb/>que l’intellect est critère sous un double aspect: en tant
            qu’intellect<lb/>théorétique, il établit si les concepts sont différents ou
            identiques;<lb/>en tant que pratique, l’intellect distingue ce qui nous convient ou
            ne<lb/>nous convient pas<note xml:id="ftn79" place="foot" n="79">
               <hi rend="smcap">Ptol. </hi><hi rend="italic">de crit.</hi> 10, 1-3 et 11,
               1-2.</note>. À la lumière de ces témoignages, la phrase de<lb/>Diogène sur le critère
            apparaît comme incomplète. La tradition una-<lb/>nime nous engage à penser qu’à
            l’origine il était dit à peu près ceci:<lb/>«Pour les opérations selon l’imagination,
            c’est la sensation qu’il dé-<lb/>clarait critère de la vérité; (pour les activités
            d’ordre intellectuel, il<lb/>regardait l’intellect comme critère) et pour les activités
            morales rela-<lb/>tives à la cité, à la maison et aux lois, il tenait l’intellect pour
            le<lb/>critère.» La double mention de l’intellect, qui est critère à la fois<lb/>sur le
            plan théorique et sur le plan pratique, a dû provoquer, à un<lb/>certain stade de la
            tradition, la chute du second membre de la phrase.</p>
         <p rend="titlep"><hi rend="italic">L’éthique.</hi></p>
         <p rend="start">Les thèses de philosophie morale attribuées à Aristote ne consti-<lb/>tuent
            pas un résumé de la doctrine exposée, par exemple, dans l’une<lb/>des trois <hi
               rend="italic">Éthiques.</hi> Elles apparaissent plutôt comme les réponses à<lb/>un certain
            nombre de questions topiques du genre de celles que se<lb/>posaient les doxographes.
            Dans l’exposé de Diogène, il s’agit des<lb/>questions suivantes: quelle est la fin
            suprême (τέλος) de l’homme?<lb/>En quoi les divers biens (ἀγαθά) contribuent-ils au
            bonheur (εὐδαι-<lb/>μονία)? La vertu (ἀρετή) suffit-elle à nous procurer
            l’eudémonie?<lb/>Les vertus s’impliquent-elles mutuellement? Le sage est-il sujet
            aux<lb/>passions? Comment se comporte-t-il dans la vie sociale et politique?<lb/>Quel
            est le meilleur genre de vie? Les sciences sont-elles utiles à l’acqui-<lb/>sition de la
            vertu?</p>
         <p rend="pb"><pb n="274" facs="Elenchos86/Ele86_274.jpg"/></p>
         <p rend="start">Il apparaît que les doxographes et les auteurs apparentés se<lb/>posaient
            ces questions à propos de chaque penseur dont ils voulaient<lb/>préciser la position.
            Nous retrouvons la même “problématique”, si<lb/>l’on peut ainsi parler, dans d’autres
            exposés de Diogène et chez des<lb/>auteurs plus anciens<note xml:id="ftn80" place="foot"
               n="80"> Ce fait a été très vigoureusement souligné par M. <hi rend="smcap">Giusta,
                  </hi><hi rend="italic">I dossografi di<lb/>etica</hi>, I-II, Torino 1964-1967.
               Pour plus de détails, je ne puis que renvoyer à ce<lb/>précieux ouvrage, où l’on
               trouvera, étudiées dans le détail, toutes les traces de la<lb/>présentation
               doxographique de l’éthique ancienne. À vrai dire, j’hésite à me rallier<lb/>à la
               thèse que toutes ces traces découleraient, en fin de compte, d’une source
               unique,<lb/>dont le plan serait dû à Eudore d’Alexandrie. Selon les besoins de la
               cause, les<lb/>rubriques doxographiques sont plus ou moins détaillées, et leur ordre
               peut être<lb/>modifié. Par ailleurs, il me paraît difficile de prouver sans faire
               violence aux<lb/>textes que cet ordre était celui qu’avait conçu Eudore pour
               présenter la philo-<lb/>sophie morale. Il n’empêche que M. Giusta a eu raison de
               mettre l’accent sur<lb/>des convergences remarquables, qui ne peuvent être des fruits
               du hasard. Il a<lb/>effectivement dû y avoir, dès l’époque hellénistique, une façon
               traditionnelle de<lb/>découvrir les positions caractéristiques d’un auteur, en lui
               posant un certain<lb/>nombre de questions topiques.</note>. Je ne m’arrête ici qu’à
            quelques exemples, qui<lb/>m’apparaissent comme les plus instructifs. Sans entrer dans
            les détails,<lb/>je renvoie en premier lieu à la présentation de la morale
            d’Aristippe,<lb/>où se retrouvent à peu près les mêmes questions topiques que
            dans<lb/>l’exposé consacré à Aristote<note xml:id="ftn81" place="foot" n="81"> II 86-92.
               Problème du τέλος. Différence entre τέλος et eudémonie. Le<lb/>bien et le plaisir. Le
               sage, ses réactions affectives, son comportement.</note>. La brève présentation de
            l’éthique de<lb/>Platon s’articule d’après un schéma analogue<note xml:id="ftn82"
               place="foot" n="82"> III 78-79. Le τέλος. Vertu et eudémonie. Le sage, spécialement
               dans la<lb/>famille et dans l’état. Les affaires humaines et les dieux.</note>. Mais
            c’est dans les<lb/>importants chapitres consacrés à l’éthique stoïcienne
            qu’apparaissent<lb/>le mieux toutes les ramifications du plan<note xml:id="ftn83"
               place="foot" n="83"> VII 84-131.</note>. Si nous en croyons Diogène,<lb/>de nombreux
            Stoïciens, depuis Chrysippe, auraient “divisé” leur pré-<lb/>sentation de l’éthique en
            la répartissant entre les thèmes suivants:<lb/>l’élan (ὁρμή), les biens et les maux, les
            passions, la vertu, la fin su-<lb/>prême, la valeur première et les actions, les devoirs
            et les choses à<lb/>éviter. Il est donc assez probable que les grandes questions
            auxquelles<lb/>les doxographes cherchent la réponse chez les divers philosophes
            sont<lb/>
         </p>
        <pb n="275" facs="Elenchos86/Ele86_275.jpg"/>
         <p>en bonne partie celles que se posaient les Stoïciens dans leur
            propre<lb/>morale.</p>
         <p rend="start">Diogène n’est d’ailleurs pas le seul témoin du schéma doxogra-<lb/>phique
            en question. Celui-ci se retrouve, par exemple, chez Cicéron,<lb/>dans un chapitre où
            sont énumérées — d’après Antiochus — les<lb/>thèses de morale à propos desquelles le
            stoïcien Zénon se séparait<lb/>de la tradition académico-péripatéticienne. Le voici, en
            résumé. La<lb/>vertu suffit à procurer le bonheur. Il n’y a d’autre bien que l’<hi
               rend="italic">honestum.<lb/></hi>Ce qu’est le statut des autres choses qui peuvent
            apparaître comme<lb/>des biens. La vertu est affaire de la seule raison. Les passions
            sont<lb/>à rejeter et le sage en est exempt; elles dépendent de la volonté et<lb/>du
               jugement<note xml:id="ftn84" place="foot" n="84"><hi rend="smcap"> Cicer. </hi><hi
                  rend="italic">acad.</hi> I 35-39.</note>. Les matières sont groupées sous les
            mêmes rubriques<lb/>dans l’exposé de l’éthique péripatéticienne par Arius Didymus<note
               xml:id="ftn85" place="foot" n="85"><hi rend="smcap"> Arius Did. </hi><hi
                  rend="italic">ap.</hi>
               <hi rend="smcap">Stob, II </hi>7, 13-25. Voir P. <hi rend="smcap">Moraux, </hi><hi
                  rend="italic">Der Aristotelismus<lb/>cit.</hi>,<hi rend="italic"> </hi>I, pp.
               353-418.</note>; les<lb/>grands thèmes dont s’occupe l’auteur sont l’eudémonie et la
            fin su-<lb/>prême, les biens, la vertu, les passions, les genres de vie.
            Albinus<lb/>utilise à peu près les mêmes rubriques en présentant l’éthique de<lb/>Platon
               <note xml:id="ftn86" place="foot" n="86"><hi rend="smcap"> Albinus </hi><hi
                  rend="italic">Did.</hi> 27, 179, 30-33, 188, 6. Voir P. <hi rend="smcap">Moraux,
                  </hi><hi rend="italic">Der Aristotelismus<lb/>cit.,</hi> II, pp. 475-9.</note>;
            son exposé est fait d’indications sur les biens, l'eudémonie,<lb/>la fin suprême, la
            vertu, les passions et l’amitié; le thème des genres<lb/>de vie, qu’on s’attendrait à
            trouver ici, a fait l’objet de remarques<lb/>antérieures et n’est pas repris.</p>
         <p rend="start">La définition de la fin suprême (τέλος) donnée par Diogène<lb/>reproduit
            une formule bien aristotélicienne, χρῆσις ἀρετῆς ἐν βίῳ<lb/>τελείῳ. On remarquera pourtant
            que cette définition du τέλος est,<lb/>chez Aristote, celle de l’eudémonie. Nous ne
            sommes pas en présence<lb/>d’une confusion, mais tout bonnement d’un raccourci. L’auteur
            veut<lb/>dire à peu près ceci: la fin suprême de l’homme, c’est l’eudémonie,<lb/>et
            celle-ci consiste dans l’usage de la vertu dans une vie parfaite. Cette<lb/>manière de
            définir le τέλος selon Aristote se retrouve également chez<lb/>Arius Didymus<note
               xml:id="ftn87" place="foot" n="87"> P. <hi rend="smcap">Moraux,<hi rend="italic"
                  > </hi></hi><hi rend="italic">Der Aristotelismus cit.</hi>, I, pp.
            308-10.</note>.</p>
        <p rend="pb"><pb n="276" facs="Elenchos86/Ele86_276.jpg"/></p>
         <p rend="start">L’eudémonie elle-même est définie comme la somme ou la plé-<lb/>nitude
            (συμπλήρωμα) des biens des trois classes, les biens de l’âme,<lb/>ceux du corps et les
            biens extérieurs. On sait qu’Aristote a effective-<lb/>ment souligné que le bonheur ne
            pouvait être réalisé totalement en<lb/>l’absence de biens corporels et de biens
            externes; cette thèse a été<lb/>considérée de longue date comme l’une des plus
            caractéristiques de<lb/>sa philosophie <note xml:id="ftn88" place="foot" n="88"> Voir,
               par exemple, <hi rend="smcap">Philon. </hi><hi rend="italic">de sobr.</hi> 60-61; <hi
                  rend="italic">de somn.</hi> II 9; <hi rend="italic">quod deter.<lb/>pot. insid.
                  soleat</hi> 7, où il est fait allusion à des penseurs qui considéraient
               le<lb/>bien suprême comme fait de la réunion (ἄθροισμα) des biens des trois
               classes;<lb/>surtout <hi rend="italic">quaest. in Gen.</hi> III 16, p. 188 Aucher, où
               on lit que d’après Aristote et<lb/>les Péripatéticiens, le bonheur est <hi
                  rend="italic">perfecta plenitudo triplicium bonorum.</hi> Au<lb/>2e siècle de
               notre ère encore, cette thèse sera violemment attaquée par Atticus;<lb/>voir P. <hi
                  rend="smcap">Moraux, </hi><hi rend="italic">Der Aristotelismus cit.,</hi> II, pp.
               565-6. Je passe sur d’autres<lb/>témoignages plus tardifs.</note>. Pourtant, des
            controverses se sont élevées à propos<lb/>de la contribution qu’apportent au bonheur les
            biens autres que ceux<lb/>de l’âme. Critolaus, par exemple, considérait les trois
            classes de biens<lb/>comme des “parties constitutives” du bonheur, tout en
            accordant,<lb/>comme Diogène Laërce le fait aussi, le premier rang aux biens
            de<lb/>l’âme. Mais déjà Arius Didymus prenait parti contre son prédécesseur<lb/>et se
            refusait à admettre que les biens du corps et les biens extérieurs<lb/>fussent des
            constituants de l’eudémonie au même titre que ceux de<lb/>l’âme; il les considérait
            comme des conditions indispensables (ὧν<lb/>ἄνευoὔ), comme des facteurs (ποιητικά) du
            bonheur plutôt que comme<lb/>ses parties<note xml:id="ftn89" place="foot" n="89"><hi
                  rend="italic"> </hi>P. <hi rend="smcap">Moraux, </hi><hi rend="italic">Der
                  Aristotelismus cit.</hi>,<hi rend="italic"> </hi>I, pp. 328-9.</note>. Dans le
            même sens, un Aspasius soulignera que certains<lb/>biens sont uniquement des instruments
            (ὄργανα) du bonheur et n’en<lb/>sont pas des parties intégrantes<note xml:id="ftn90"
               place="foot" n="90"><hi rend="italic">Ibid.</hi>, II, pp. 278-9.</note>. Nous ne
            trouvons aucune trace de<lb/>cette polémique chez Diogène. La doctrine qu’il attribue à
            Aristote<lb/>correspond, en gros, à la présentation qu’en donnait Critolaus.
            Sans<lb/>doute ne faut-il pas trop insister sur cette ressemblance; il est
            probable,<lb/>en effet, que la source utilisée par Diogène n’a pas vu tout ce
            qu’im-<lb/>pliquait l’emploi du mot συμπλήρωμα<note xml:id="ftn91" place="foot" n="91"
                  ><hi rend="smcap"> M. Giusta, </hi><hi rend="italic">op. cit.</hi>, I, p.
               404.</note><hi rend="italic">.</hi> On se rappellera, du reste,<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="277" facs="Elenchos86/Ele86_277.jpg"/></p>
         <p>que le même mot apparaît, dans le même contexte, aussi bien
               chez<lb/>Cicéron<note xml:id="ftn92" place="foot" n="92">
               <hi rend="smcap">Cicer<hi rend="italic">. </hi></hi><hi rend="italic">de fin.
               </hi>III 43, où Caton dit <hi rend="italic">illi </hi>(<hi rend="italic">i.e.
                  Peripatetici</hi>)<hi rend="italic"> enim corporis<lb/>commodis compleri vitam
                  beatam putant, nostri nihil minus.</hi></note> que chez Clément d’Alexandrie<note
               xml:id="ftn93" place="foot" n="93">
               <hi rend="smcap">Clem. Al. </hi><hi rend="italic">strom.</hi> II 128, 5 συμπληροῦσθαι
               τοίνυν τὴν εὐδαιμονίαν ἐκ<lb/>τῆς τριγενείας τῶν ἀγαθῶν.</note><hi rend="italic"
            >.</hi></p>
         <p rend="start">Si le bonheur est constitué par la somme des biens des trois<lb/>classes,
            il est bien évident que la vertu à elle seule ne peut réussir<lb/>à l’assurer: elle
            n’est pas αὐτάρκης πρὸς εὐδαιμονίαν. Ici aussi, nous<lb/>sommes en présence de la
            réponse à une question topique que les<lb/>doxographes se sont posée à propos des
            différents systèmes d’éthique,<lb/>sans doute sous l’influence de la problématique
               stoïcienne<note xml:id="ftn94" place="foot" n="94"> Pour l’éthique péripatéticienne,
               voir <hi rend="smcap">Arius Did. </hi><hi rend="italic">ap.</hi>
               <hi rend="smcap">Stob, II </hi>7,18, pp.<lb/>133, 23-134, 1. Le problème est
               longuement débattu dans le livre V des <hi rend="italic">Tuscu-<lb/>lanes</hi> de
               Cicéron; voir l’énoncé du thème de la discussion <hi rend="italic">in utramque
                  partem</hi>,<hi rend="italic"><lb/></hi><hi rend="smcap">Cicer. </hi><hi
                  rend="italic">tusc.</hi> V 12 <hi rend="italic">non mihi videtur ad beate vivendum
                  satis posse virtutem</hi>; voir<lb/>aussi <hi rend="smcap">Cicer. </hi><hi
                  rend="italic">de fin.</hi> ni 42. <hi rend="smcap">Atticus</hi> fr. 2, 12-13;
               76-77 des Places. <hi rend="smcap">Clem. Al.<lb/></hi><hi rend="italic">strom.</hi>
               II 21, p. 182, 20-30 Stählin. Pour Antisthène, voir <hi rend="smcap">Diog. Laert. vi
               </hi>11.<lb/>Pour les Platoniciens, <hi rend="smcap">Albinus </hi><hi rend="italic"
                  >Did.</hi> 27, 180, 34-35 et <hi rend="smcap">Atticus</hi> fr. 2, 113-115
               des<lb/>Places. Pour les Stoïciens, voir surtout <hi rend="smcap">Cicer. </hi><hi
                  rend="italic">de fin.</hi> V 18 et <hi rend="smcap">Senec. </hi><hi rend="italic"
                  >epist.</hi> 85, 2;<lb/>les autres témoignages sont rassemblés dans <hi
                  rend="italic">SVF</hi> III, frr. 49-67. Le problème est<lb/>abordé également dans
               les pseudépigraphes pythagoriciens; voir P. <hi rend="smcap">Moraux, </hi><hi
                  rend="italic">Der<lb/>Aristotelismus cit.</hi>, II, pp. 645 ss. Comme la question
               de savoir si la vertu suffit<lb/>à assurer le bonheur a été très souvent discutée,
               nous ne pouvons évidemment<lb/>pas mentionner ici tous les textes qui lui sont
               consacrés.</note>.</p>
         <p rend="start">En complément à la thèse précédente, Diogène affirme que le<lb/>sage sera
            malheureux (κακοδαιμονεῖν) dans les souffrances, la pau-<lb/>vreté et les autres
            circonstances du même genre<note xml:id="ftn95" place="foot" n="95"> Voir <hi
                  rend="smcap">Aristot. </hi><hi rend="italic">eth. nic.</hi> A 11. 1101 a 6-8; H
               14. 1153 b 19-21. <hi rend="smcap">Atticus </hi>fr.<lb/>2, 85-87 (d’après Aristote).
                  <hi rend="smcap">Archytas </hi><hi rend="italic">de vir. bon.</hi> 10, 27-11, 2
               Thesleff. À vrai<lb/>dire, d’autres auteurs attribuent aux Péripatéticiens la thèse
               que l’absence des<lb/>biens matériels ne suffit pas à provoquer le κακοδαιμονεῖν du
               vertueux: voir<lb/>P. <hi rend="smcap">Moraux, </hi><hi rend="italic">Der
                  Aristotelismus cit.</hi>, I, p. 357 ss.; n, p. 278; 646.</note>.</p>
         <p rend="start">En revanche, le vice suffira pour rendre l’homme malheureux<note
               xml:id="ftn96" place="foot" n="96"> Cette thèse, déjà soutenue par Platon, est celle
               des Stoïciens. Mais elle<lb/>est attribuée aussi à Aristote ou aux Péripatéticiens.
               Voir <hi rend="smcap">Cicer. </hi><hi rend="italic">tusc.</hi> V 50<lb/><hi
                  rend="italic">cum fatentur satis magnam vim esse in vitiis ad miseram vitam</hi>
               <hi rend="smcap">[...], Arius Did.<lb/></hi><hi rend="italic">ap.</hi>
               <hi rend="smcap">Stob. </hi>II 7, 18, p. 133,24 τὴν κακίαν αὐτάρκη πρὸς
               κακοδαιμονίαν. Elle<lb/>est reprise dans les pseudépigraphes pythagoriciens, <hi
                  rend="smcap">Archytas </hi><hi rend="italic">de educ.</hi> 40, 19-24;<lb/>42,
               26-29 Thesleff.</note>.</p>
         <p rend="pb"><pb n="278" facs="Elenchos86/Ele86_278.jpg"/></p>
         <p rend="start">Diogène prête à Aristote la thèse que les vertus ne sont
            pas<lb/>nécessairement liées les unes aux autres (μὴ ἀντακολουθεῖν): on peut,<lb/>en
            effet, être prudent ou juste tout en étant dissolu ou incontinent.<lb/>On sait que la
            thèse de l’implication réciproque des vertus était chère<lb/>aux Stoïciens. En ce qui
            concerne Aristote et les Péripatéticiens, les<lb/>avis sur leur position étaient
            partagés. À la différence de Diogène,<lb/>qui leur attribue la thèse de l’indépendance
            mutuelle des vertus, d’au-<lb/>tres auteurs pensent que, pour eux aussi, les vertus
               s’impliquaient<lb/>réciproquement<note xml:id="ftn97" place="foot" n="97"> Voir
               surtout <hi rend="smcap">Alex. Aphrod. </hi><hi rend="italic">de an. mant.</hi>
               153,28-156,27; <hi rend="italic">quaest.</hi> IV 22,<lb/>142, 22-143, 8. Cette
               interprétation est déjà suggérée par <hi rend="smcap">Cicer. </hi><hi rend="italic"
                  >de fin.</hi> V 67,<lb/>et par <hi rend="smcap">Arius Did. </hi><hi rend="italic"
                  >ap.</hi>
               <hi rend="smcap">Stob, II </hi>7, 14, pp. 127, 25-128, 9.</note><hi rend="italic"
               >.</hi></p>
         <p rend="start">Le sage péripatéticien ne sera pas, comme le sage stoïcien,
            entiè-<lb/>rement dépourvu de passions, mais sujet à des passions
            modérées<lb/>(μετριοπαθής). De longue date, la thèse de la “métriopathie” du sage<lb/>a
            été tenue pour caractéristique de la morale péripatéticienne. Cicéron<lb/>en parle à
            plusieurs reprises, et elle a été très souvent mentionnée<lb/>dans la suite<note
               xml:id="ftn98" place="foot" n="98"> Voir <hi rend="smcap">M. Giusta, </hi><hi
                  rend="italic">op. cit.</hi>, II, pp. 294-315. P. <hi rend="smcap">Moraux, </hi><hi
                  rend="italic">Der Aristotelismus<lb/>cit.</hi>, <hi rend="smcap">II, </hi>p. 282
               rem. 197.</note>.</p>
         <p rend="start">Si la définition de l’amitié que donne Diogène rappelle une for-<lb/>mule
            d’Aristote, sa division évoque plutôt des exposés postérieurs<note xml:id="ftn99"
               place="foot" n="99">
               <hi rend="smcap">Arius Did. </hi><hi rend="italic">ap.</hi> Stob, <hi rend="smcap">II
               </hi>7, 22, p. 143, 2-8. <hi rend="italic">Divis. Arist.</hi> p. 2, 11-3,
               16<lb/>Mutschmann.</note><hi rend="italic">.</hi></p>
         <p rend="start">L’origine doxographique de l’exposé de Diogène apparaît claire-<lb/>ment
            dans les indications relatives à la vie sociale du sage: celui-ci<lb/>connaîtra l’amour,
            s’occupera de politique et acceptera de vivre chez<lb/>un roi<note xml:id="ftn100"
               place="foot" n="100"> Voir les indications plus détaillées d’<hi rend="smcap">Arius
                  Did. </hi><hi rend="italic">ap.</hi>
               <hi rend="smcap">Stob, II </hi>7, 24, pp. 143,<lb/>24-144, 15. On trouve des
               indications du même genre à propos du sage stoïcien<lb/>chez <hi rend="smcap">Cicer.
                  </hi><hi rend="italic">de fin.</hi> III 68 et <hi rend="smcap">Diog. Laert. VII
               </hi>121; 129-130, ainsi que chez<lb/><hi rend="smcap">Arius Did. </hi><hi
                  rend="italic">ap.</hi>
               <hi rend="smcap">Stob, II </hi>7, 1m, p. 111, 3-9. À propos du sage épicurien,
                  voir<lb/><hi rend="smcap">Diog. Laert. X </hi>118-121 <hi rend="smcap">b.
               </hi>Pour Platon, <hi rend="smcap">Diog. Laert. III </hi>78. Pour Antisthène,<lb/><hi
                  rend="italic">ibid.</hi> VI 11.</note>.</p>
         <p rend="pb"><pb n="279" facs="Elenchos86/Ele86_279.jpg"/></p>
         <p rend="start">Des trois genres de vie, la vie contemplative, la vie pratique et<lb/>la
            vie de plaisir, c’est à la première qu’Aristote donnait la préférence.<lb/>La question
            de savoir quel est le meilleur genre de vie a été soulevée<lb/>très tôt dans la pensée
            grecque, et elle joue un grand rôle dans<lb/>l’histoire de la morale péripatéticienne.
            Nous n’avons pas à en retracer<lb/>ici les développements. Notons simplement qu’une
            indication analogue<lb/>à celle de Diogène figure aussi dans l’exposé d’Arius Didymus, à
            cette<lb/>différence près qu’au lieu de la vie de plaisir, indigne de l’homme,<lb/>Arius
            mentionne une vie “mixte”, alliant la pratique à la contem-<lb/>plation<note
               xml:id="ftn101" place="foot" n="101"><hi rend="smcap"> Arius Did. </hi><hi
                  rend="italic">ap.</hi>
               <hi rend="smcap">Stob, II </hi>7,24, pp. 144, 16-145, 2. Voir P. <hi rend="smcap"
                  >Moraux, </hi><hi rend="italic">Der<lb/>Aristotelismus cit.</hi>, I, pp. 403-18.
               Pour d’autres discussions du problème, <hi rend="italic">ibid.,<lb/></hi>Il, pp.
               270-5 (Aspasius); 448-9 (Albinus); 660 (Pseudo-Archytas).</note>.</p>
         <p rend="start">Le dernier point donné comme caractéristique de la morale d’Ari-<lb/>stote
            est particulièrement remarquable: « Il estimait que les ‘arts<lb/>libéraux’ (τὰ ἐγκύκλια
            μαθήματα) sont utiles à l’acquisition de la<lb/>vertu ». Même si cette thèse n’est pas
            en désaccord avec les idées<lb/>d’Aristote<note xml:id="ftn102" place="foot" n="102">
               Voir notamment le dernier livre de la <hi rend="italic">Politique.</hi></note>, on ne
            la trouve formulée nulle part dans le <hi rend="italic">corpus.<lb/></hi>Ce sont donc
            sans doute les doxographes qui l’ont énoncée sous cette<lb/>forme. Diogène nous livre
            une indication tout à fait semblable à<lb/>propos de Chrysippe<note xml:id="ftn103"
               place="foot" n="103"> VII 129 εὐχρηστεῖν δὲ καὶ τὰ ἐγκύκλια μαθήματά φησιν ὁ
               Χρύσιππος.<lb/>Sénèque, qui soulève le problème dans son <hi rend="italic"
                  >Epître</hi> 88, se montre beaucoup plus<lb/>sceptique quant à l’importance des
               études libérales pour l’acquisition de la vertu.</note>. Il attribue la thèse
            contraire à Diogène le<lb/>Cynique et à Ménédème<note xml:id="ftn104" place="foot"
               n="104">VI 73; 103-104.</note>. Selon Sextus, Épicure aurait dénié aux<lb/>sciences
            toute utilité pour la constitution de la sagesse<note xml:id="ftn105" place="foot"
               n="105"><hi rend="smcap"> Sext. Emp. </hi><hi rend="italic">adv. math.</hi> I 1;
               49.</note>. Philon<lb/>souligne également que les ἐγκύκλια contribuent à
            l’acquisition de<lb/>la philosophie <note xml:id="ftn106" place="foot" n="106"><hi
                  rend="smcap">Philon<hi rend="italic"> </hi></hi><hi rend="italic">de congr. erud.
                  gratia</hi> 72; voir <hi rend="smcap">M. Giusta, </hi><hi rend="italic">op.
                  cit.</hi>, <hi rend="smcap">II, </hi>p. 446.</note>. Il semble donc que la
            question ait été classique et<lb/>que, bien qu’Aristote ne l’ait pas abordée dans le <hi
               rend="italic">corpus,</hi> les doxo-<lb/>graphes se devaient de la poser.</p>
         <p rend="start">On ne peut guère concevoir que l’exposé de Diogène ait vu le<lb/>jour à une
            époque où on lisait attentivement et commentait dans le<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="280" facs="Elenchos86/Ele86_280.jpg"/></p>
         <p>détail un traité comme l<hi rend="italic">’Éthique à Nicomaque.</hi> Les
            thèses que men-<lb/>tionne l’auteur ne correspondent pas, en effet, aux idées
            maîtresses<lb/>qu’Aristote expose dans ce traité. Elles ne s’articulent
            manifestement<lb/>pas sur un exposé d’Aristote lui-même. Tout nous engage plutôt à<lb/>y
            voir une sorte de catalogue des positions que la doxographie tenait<lb/>pour
            caractéristiques de l’aristotélisme. Les problèmes auxquels elles<lb/>répondent sont
            ceux que se posaient les doxographes dans leur examen<lb/>comparatif des différentes
            écoles. On ne s’étonnera donc pas que<lb/>certaines thèses attribuées à Aristote se
            rapportent à des questions<lb/>qu’il n’a fait qu’effleurer ou n’a même pas soulevées. Le
            fait que,<lb/>dans certaines d’entre elles, on retrouve des positions ou même
            des<lb/>formules attestées dans les écrits scolaires ne suffit pas à
            prouver<lb/>qu’elles remontent à un document plus récent et qu’elles supposent<lb/>un
            contact plus direct avec le <hi rend="italic">corpus</hi> tel que nous le
            connaissons.<lb/>Bien avant Andronicus, en effet, on avait une connaissance plus
            ou<lb/>moins précise de certaines grandes thèses authentiquement
            aristotéli-<lb/>ciennes, sans doute grâce à des traditions d’école, à des
            recueils<lb/>d’extraits, à des exposés généraux dans des manuels et aux travaux<lb/>des
            doxographes. Ce n’est certainement pas un hasard que les thèses<lb/>attribuées au
            Stagirite par Diogène soient justement celles que men-<lb/>tionnent aussi des auteurs
            tels que Cicéron, Philon ou Arius Didymus.<lb/>Tout nous porte donc à croire que
            l’exposé de Diogène remonte à<lb/>une source vieille de plusieurs siècles et antérieure,
            en tout cas, à la<lb/>renaissance de l’aristotélisme déclenchée par les travaux
               d’Andronicus<note xml:id="ftn107" place="foot" n="107"> Dans l’ensemble, je puis
               maintenir les conclusions que j’avais proposées en<lb/>1949 (<hi rend="italic"
                  >L’exposé cit.</hi>, pp. 30-1) et auxquelles M. <hi rend="smcap">Giusta, </hi><hi
                  rend="italic">op. cit.</hi>, I, p. 63-4, me<lb/>fait l’honneur de se rallier.
               Aujourd’hui pourtant, je nuancerais davantage ma<lb/>quatrième conclusion. Le fait
               que certaines thèses formulées par Diogène apparais-<lb/>sent dans les traités
               scolaires ne prouve pas que le recueil auquel puise Diogène<lb/>ait été rédigé après
               Andronicus.</note>.</p>
         <p rend="titlep">d) <hi rend="italic">La physique.</hi></p>

         <p rend="start">La troisième partie de l’exposé, consacrée à la philosophie
            théo-<lb/>rétique, s’ouvre sur un éloge d’Aristote. Celui-ci s’est intéressé au<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="281" facs="Elenchos86/Ele86_281.jpg"/></p>
         <p>plus haut point à la recherche des causes (αῖτιολογικώτατος πάντων<lb/>ἐγένετο
            μάλιστα), si bien qu’il a donné les causes des choses les<lb/>plus minimes; c’est
            d’ailleurs pour cela qu’il a écrit une quantité<lb/>importante d’ouvrages de philosophie
            naturelle. Les lecteurs du <hi rend="italic">corpus<lb/>aristotelicum</hi> se
            rappelleront que, dans les <hi rend="italic">Analytiques,</hi> Aristote attri-<lb/>bue
            une importance primordiale à la connaissance par les causes, et<lb/>que la recherche des
            causes joue également un rôle de premier plan<lb/>dans les ouvrages de physique et de
            zoologie. Cela ne suffit pourtant<lb/>pas pour justifier la conclusion que l’auteur d’un
            tel éloge devait bien<lb/>connaître le <hi rend="italic">corpus</hi> et que donc il
            aurait écrit après Andronicus <note xml:id="ftn108" place="foot" n="108">C’est ce que je
               laissais entendre dans mon étude de 1949 (<hi rend="italic">L’exposé
               cit.,<lb/></hi>p. 32).</note>.<lb/>En fait, il n’a sans doute fait que reproduire une
            tradition dont nous<lb/>n’avons pas d’autre trace, si ce n’est un passage de Strabon où
            il est<lb/>dit de Posidonius: πολὺ γὰρ ἐστι τὸ αἰτιολογικὸν παρ’ αὐτῷ καὶ<lb/>τὸ
               ἀριστοτελίζον<note xml:id="ftn109" place="foot" n="109"><hi rend="smcap"> Strab. II
               </hi>3,8,104.</note>. L’association du qualificatif αἰτιολογικός avec<lb/>le nom
            d’Aristote ne manque pas d’être révélatrice.</p>
         <p rend="start">La première thèse rapportée par Diogène dans ce chapitre a trait<lb/>à
            Dieu. Comme Platon, Aristote déclarait Dieu incorporel (ἀσώματος).<lb/>En fait, Aristote
            ne dit cela nulle part. Il saute aux yeux que nous<lb/>avons ici la réponse à une
            question que se posaient les doxographes<lb/>à propos de chaque penseur: comment
            concevait-on Dieu? Le tenait-<lb/>on pour corporel ou pour incorporel<note
               xml:id="ftn110" place="foot" n="110"> Voir surtout <hi rend="smcap">Aëtius I </hi>7,
               11-34. D’après Aëtius (<hi rend="italic">Dox. gr.</hi> p. 304 a = b27<lb/>et 205 a 3
               = b 10) Platon et Aristote considéraient Dieu comme un εἶδος χωριστόν.<lb/>Dans la
                  <hi rend="italic">Vita vulgata</hi> d’Aristote, on lit que la cause première n’est
               mobile ni en<lb/>soi ni par accident, ce qui montre ὅτι οὐδὲ σῶμά ἐστι τὸ θεῖον οὐδὲ
               παθητόν<lb/>(I. <hi rend="smcap">Düring, </hi><hi rend="italic">op. cit.</hi>, p.
               136, § 29).</note> ?</p>
         <p rend="start">Diogène poursuit: la providence de Dieu s’étend au domaine<lb/>des êtres
            célestes: Dieu lui-même est immobile; les êtres terrestres<lb/>sont administrés en vertu
            de la “sympathie” qui les unit aux êtres<lb/>célestes. À nouveau, nous sommes en
            présence d’une doctrine qu’à<lb/>notre connaissance Aristote n’a professée nulle part
            ailleurs sous cette<lb/>forme. Nous savons toutefois que, surtout pour répondre à la
            théorie<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="282" facs="Elenchos86/Ele86_282.jpg"/></p>
         <p>stoïcienne, on a très tôt cherché à constituer une doctrine
            aristotéli-<lb/>cienne de la providence; celle-ci se fondait surtout sur le rôle
            moteur<lb/>de la cause première: le mouvement des astres, absolument
            régulier,<lb/>apparaissait comme le fruit de l’action providentielle divine; les
            mou-<lb/>vements des choses d’ici-bas, quoique irréguliers, dépendaient
            pourtant<lb/>dans une certaine mesure des mouvements célestes. D’après la
            formule<lb/>traditionnelle, l’activité providentielle de Dieu ne descend donc
            pas<lb/>plus bas que la sphère de la lune<note xml:id="ftn111" place="foot" n="111">
               Cette théorie prétendûment aristotélicienne de la providence est très<lb/>ancienne.
               Déjà Critolaus semble avoir professé des vues du même genre. Voir<lb/>aussi <hi
                  rend="smcap">Aëtius ΙΙ </hi>3, 4 (<hi rend="italic">Dox. gr.</hi> p. 300). <hi
                  rend="smcap">Arius Did. </hi><hi rend="italic">fr. phys.</hi> 9 (<hi rend="italic"
                  >Dox. gr.</hi> p. 450, 15),<lb/>etc. J’ai touché à la question dans divers
               ouvrages: P. <hi rend="smcap">Moraux, </hi><hi rend="italic"
                  >Alexandre<lb/>d’Aphrodise, exégète de la noétique d’Aristote</hi>, (Bibliothèque
               de la Faculté de<lb/>Philosophie et Lettres de l’Université de Liège, 99) Liège-Paris
               1942, pp. 194-202;<lb/><hi rend="italic">D’Aristote à Bessarion</hi>, Québec 1970,
               pp. 41-65; <hi rend="italic">Der Aristotelismus cit.</hi>, Ι, p. 286<lb/>note 46
               (Arius Didymus); ΙΙ, pp. 569-71 (Atticus); 640-1 (Pythagoriciens). J’y<lb/>reviendrai
               dans mon troisième volume à propos de la théorie d’Alexandre.</note>.</p>
         <p rend="start">En plus des quatre éléments traditionnels, il en existe un cin-<lb/>quième,
            dont sont faits les corps éthérés; son mouvement, différent<lb/>de celui des autres
            éléments, est le mouvement circulaire. De tout<lb/>temps, cette théorie du “cinquième
            élément” a été regardée comme<lb/>le trait le plus caractéristique de la physique
            aristotélicienne. On la<lb/>connaissait bien avant que l’on s’occupe attentivement du
               <hi rend="italic">De caelo.<lb/></hi>Elle est déjà mentionnée chez les doxographes
               <note xml:id="ftn112" place="foot" n="112"><hi rend="smcap"> Aëtius Ι 3,22; 7,32;
                  12,3; ΙΙ</hi> 7,5; 11,3, etc.</note>; Cicéron ne l’ignore<lb/>pas; on la retrouve
            dans le <hi rend="italic">De mundo</hi> pseudo-aristotélicien; Atticus<lb/>la critique
               violemment<note xml:id="ftn113" place="foot" n="113"> Voir P. <hi rend="smcap"
                  >Moraux, </hi><hi rend="italic">Der Aristotelismus cit.</hi>, II, pp. 11-2 (<hi
                  rend="italic">De mundo</hi>)·, 572-4<lb/>(Atticus).</note>. Il se peut, du reste,
            qu’Aristote l’ait pré-<lb/>sentée déjà dans son dialogue <hi rend="italic">Sur la
               philosophie.</hi> Notons aussi que<lb/>chez Aetius, il arrive que la mention du
            cinquième élément fasse<lb/>suite, comme c’est le cas chez Diogène, aux indications
            relatives à<lb/>Dieu <note xml:id="ftn114" place="foot" n="114"><hi rend="smcap"> Aëtius
                  I 7, 32.</hi></note>.</p>
         <p rend="start">L’exposé de Diogène se termine avec des considérations sur l’âme.<lb/>On
            trouve, dans le dernier paragraphe, une définition de l’âme qui<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="283" facs="Elenchos86/Ele86_283.jpg"/></p>
         <p>est calquée sur celle d’Aristote, et une sorte de commentaire
            succint,<lb/>où sont brièvement expliqués les éléments de cette définition.
            Le<lb/>morceau compte certainement parmi les plus difficiles de l’exposé.<lb/>L’auteur y
            accumule ineptie sur ineptie. Il est manifeste qu’il parle<lb/>de choses qui ne lui sont
            pas du tout familières, et qu’il n’y a rien<lb/>compris. Avant de nous demander comment
            il a pu écrire ce tissu<lb/>de sottises, considérons tout d’abord le texte tel qu’il se
            présente dans<lb/>les manuscrits:</p>
         <p>καὶ τὴν ψυχὴν δὲ ἀσώματον, ἐντελέχειαν οὖσαν τὴν πρώτην<lb/>σώματος [γὰρ] φυσικοῦ καὶ
            ὀργανικοῦ δυνάμει ζωὴν ἔχοντος.<lb/>διττὴ δ’ ἐστιν αὕτή κατ’ αὐτόν.<lb/>λέγει δ’
            ἐντελέχειαν ἧς ἐστιν εἶδός τι ἀσώματον<lb/>ἡ μὲν κατὰ δύναμιν, ὡς ἐν τῷ κηρῷ ὁ Ἐρμῆς
            ἐπιτηδειάτητα<lb/>ἔχοντι ἐπιδέξασθαι τοὺς χαρακτήρας καὶ ὁ ἐν τῷ χαλκῷ ἀνδριάς·<lb/>καθ’
            ἕξιν δὲ λέγεται ἐντελέχεια ἡ τοῦ συντετελεσμένου Ἑρμουἢ ἀνδριάντος.<lb/> σώματος δὲ
            φυσικοῦ, ἐπεὶ τῶν σωμάτων τὰ μὲν ἐστι χειρόκμητα,<lb/> ὡς τὰ ὑπὸ τῶν τεχνιτῶν γινόμενα,
            οἷον πύργος, πλοῖον<lb/> τὰ δὲ ὑπὸ φύσεως, ὡς φυτὰ καὶ τὰ τῶν ζῴων.<lb/> ὀργανικοῦ δὲ
            εἶπε, τουτέστι πρός τι κατεσκευασμένου,<lb/> ὡς ἡ ὅρασις πρὸς τὸ ὁρᾶν καὶ ἡ ἀκοὴ πρὸς τὸ
            ἀκούειν.<lb/> δυνάμει δὲ ζωὴν ἔχοντος, οἷον ἐν αὐτῷ.<lb/> τὸ δυνάμει δὲ διττόν, ἢ καθ’
            ἕξιν ἢ κατ’ ἐνέργειαν· κατ’<lb/> ἐνέργειαν μέν, ὡς ὁ ἐγρηγορὼς λέγεται ψυχὴν ἔχειν, καθ’
            ἕξιν<lb/>δ’, ὡς ὁ καθεύδων. ἵν’ οὖν καἰ οὗτος ὑποπίπτῃ, τὸ δυνάμει<lb/>προσέθηκε.</p>
         <p rend="start">L’âme est incorporelle. La question à laquelle répond cette thèse<lb/>a été
            soulevée par les doxographes. Dans ses indications sur l’âme,<lb/>Aetius commence par
            énumérer les penseurs qui l’ont tenue pour<lb/>incorporelle, puis il passe alors à ceux
            qui ont vu en elle un corps.<lb/>Aristote figure évidemment dans le groupe de ceux qui
            l’ont con-<lb/>sidérée comme incorporelle<note xml:id="ftn115" place="foot" n="115"><hi
                  rend="smcap"> Aëtius IV </hi>2-3. Peut-être le doxographe s’est-il fondé sur <hi
                  rend="smcap">Aristot. </hi><hi rend="italic">de an.<lb/></hi>B 1. 412 a 16-19.
               Voir également <hi rend="smcap">Alex. </hi><hi rend="italic">de an. mant.</hi> 104,
               17-21, ainsi que l’étude<lb/>de J. <hi rend="smcap">Mansfeld, </hi><hi rend="italic"
                  >Some Stoics on the Soul</hi>
               <hi rend="italic">(SVF</hi> I <hi rend="italic">136)</hi>, «Mnemosyne», <hi
                  rend="smcap">XXXVII<lb/></hi>(1984) pp. 443-5.</note>.</p>
         <p rend="pb"><pb n="284" facs="Elenchos86/Ele86_284.jpg"/></p>
<p rend="start">Après cela vient la célèbre définition de l’âme comme
            entéléchie<lb/>première du corps naturel organisé. Le γάρ qui suit σώματος
            montre<lb/>bien que l’auteur n’a pas compris grand-chose à ce qu’il
            écrivait.<lb/>L’intérêt principal de la définition donnée par Diogène réside dans<lb/>le
            fait qu’elle n’est pas la reproduction strictement littérale de celle<lb/>d’Aristote,
            mais unit à la formule de 412 a 27-28 («entéléchie pre-<lb/>mière du corps naturel ayant
            la vie en puissance») l’indication, prise<lb/>à 412 b 5-6, qu’il s’agit d’un corps
            naturel “organisé” (ὀργανικοῦ).<lb/>C’est déjà sous cette forme que la définition
            apparaît chez Aetius<lb/>et chez deux auteurs qui dépendent de lui<note xml:id="ftn116"
               place="foot" n="116">
               <hi rend="smcap">Aëtius IV 2,6. Theodoret. </hi><hi rend="italic">gr. affect,
                  cur.</hi> V 17. <hi rend="smcap">Nemes. </hi><hi rend="italic">de nat.
                  hom.<lb/></hi>II, p. 68 M. <hi rend="italic">(Dox. gr.</hi> p. 387).</note>.
            Alexandre d’Aphrodise<lb/>la cite également<note xml:id="ftn117" place="foot" n="117">
               <hi rend="smcap">Alex. </hi><hi rend="italic">quaest.</hi> II 8, p. 54, 5-6.</note>,
            mais il laisse entendre qu’elle ne figure pas sous<lb/>cette forme chez Aristote;
            celui-ci aurait tout d’abord employé l’ex-<lb/>pression δυνάμει ζωὴν ἔχοντος, puis y
            aurait substitué ensuite, dans<lb/>la définition complète, le terme ὀργανικοῦ<note
               xml:id="ftn118" place="foot" n="118">
               <hi rend="italic">Ibid.</hi> p. 54, 6-11.</note>. On la retrouve aussi<lb/>chez
            Calcidius, qui l’explique partie par partie<note xml:id="ftn119" place="foot" n="119">
               <hi rend="smcap">Calc. </hi><hi rend="italic">in Tim.</hi> 222.</note>.</p>
         <p rend="start">Diogène commente ensuite la définition de l’âme morceau par<lb/>morceau.
            Les premières lignes de son commentaire sont, de prime<lb/>abord, très peu
            satisfaisantes. Sauf erreur, elles semblent bien avoir<lb/>été victimes de plusieurs
            accidents, dont nous avons à rechercher<lb/>l’origine sans vouloir pour autant corriger
            en conséquence le texte<lb/>de Diogène. L’indication διττὴ δ’ ἐστιν αὕτη κατ’ αὐτὸν ne
            peut<lb/>guère se rapporter qu’à la mention d’une πρώτη ἐντελέχεια: il
            s’agit<lb/>d’expliquer qu’il y a deux entéléchies. Avant cette explication,
            nous<lb/>attendons un mot de commentaire sur le sens du terme “entéléchie”<lb/>lui-même;
            or ce commentaire ne vient qu’à la ligne suivante, et sous<lb/>une forme éminemment
            suspecte, le génitif ἧς étant difficilement<lb/>justifiable. Si l’on veut y voir clair,
            il faut supposer que l’ordre des<lb/>divers membres de la phrase a été bouleversé, sans
            doute parce que<lb/>certains d’entre eux, qui apparaissaient comme <hi rend="italic"
               >marginalia,</hi> ont été<lb/>mal situés par le rédacteur qui a voulu fondre en un
            texte unique</p>
         <p rend="pb"><pb n="285" facs="Elenchos86/Ele86_285.jpg"/></p>
<p>le texte de base et les additions marginales. L’ordre originel
            devait<lb/>être à peu près le suivant: λέγει, δ’ἐντελέχειαν εἶδός τι ἀσώματον·<lb/>διττὴ
            δ’ ἐστὶν αὕτη κατ’ αὐτόν, ἧς ἐστιν ἡ μὲν κατὰ δύναμιν κτλ<note xml:id="ftn120"
               place="foot" n="120"> Déjà Bywater s’en était aperçu; il suggérait en effet de placer
               λέγει-<lb/>ἀσώματον avant διττή. Cette transposition fut adoptée par R. D. Hicks
               dans<lb/>son édition.</note>.</p>
         <p rend="start">Nous attendons alors des indications sur la distinction d’une
            en-<lb/>téléchie première et d’une entéléchie seconde, distinction formulée<lb/>par
            Aristote en <hi rend="italic">de an.</hi> B 1. 412 a 9-11 et 21-27. Mais notre
            attente<lb/>est déçue. L’auteur explique que l’une est “selon la puissance”,
            comme<lb/>l’Hermès est dans la cire qui est apte à recevoir les caractères et<lb/>comme
            la statue est contenue potentiellement dans l’airain; par “enté-<lb/>léchie en habitus”,
            on entend celle de l’Hermès achevé ou de la statue.<lb/>Diogène est manifestement à côté
            de la question, puisqu’il se con-<lb/>tente, en fait, d’en appeler à la distinction
            aristotélicienne entre poten-<lb/>tialité et actualité<note xml:id="ftn121" place="foot"
               n="121">Avec exemple de l’Hermès, <hi rend="italic">phys.</hi> I 7. 190 b 7; <hi
                  rend="italic">metaph.</hi> B 5. 1002 a 22;<lb/>Θ 6. 1048 a 32-35; dans ce dernier
               texte, on trouve comme exemples de δύναμις,<lb/>à côté de ἐν τῷ ξύλῳ Ἑρμῆς, le
               ἐπιστήμων et le μὴ θεωρῶν, ἐὰν δυνατὸς<lb/>ᾗ θεωρήσαι; ces exemples correspondent à peu
               près à ceux que donne Aristote<lb/>à propos de l’entéléchie première en <hi
                  rend="italic">de an.</hi> B 1.</note>. Par ailleurs, chez Aristote, l’Hermès est
            cité<lb/>comme exemple d’une statue à réaliser soit dans le bois, soit dans<lb/>la
            pierre; chez Diogène, au contraire, l’Hermès apparaît comme une<lb/>empreinte dans la
            cire, et il est dit que la cire est apte à recevoir<lb/>les caractères. Plutôt que d’une
            statuette du dieu faite de cire, Diogène<lb/>suggère donc qu’il s’agit d’un cachet
            représentant Hermès et gravé<lb/>dans la cire. À moins, toutefois, qu’il n’ait mélangé
            deux exemples,<lb/>celui d’un quelconque cachet (σφραγίς) imprimé dans la cire et
            celui<lb/>de la statue d’Hermès taillée dans le bois ou le marbre.</p>
         <p rend="start">Quoi qu’il en soit, on peut se demander comment Diogène a<lb/>été amené à
            parler d’une “entéléchie selon la puissance” et d’une<lb/>“entéléchie selon l’habitus”.
            Si je ne m’abuse, c’est son identification<lb/>de l’entéléchie avec “une certaine forme”
            (εἶδός τι) qui est à la base<lb/>de cette construction malheureuse; c’est, en effet, la
               <hi rend="italic">forme</hi> qui est<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="286" facs="Elenchos86/Ele86_286.jpg"/></p>
<p>en puissance dans la matière avant l’intervention du sculpteur et
            est<lb/>réalisée lors de la naissance de la statue<note xml:id="ftn122" place="foot"
               n="122"> Arius Didymus a mieux interprété le concept d’entéléchie: c’est la
               statue<lb/>déjà réalisée qui est en entéléchie, tandis que l’airain non travaillé
               n’est qu’une<lb/>statue en puissance. Voir <hi rend="smcap">Arius Did. </hi><hi
                  rend="italic">fr. phys.</hi> 3 <hi rend="italic">(Dox. gr.</hi> p. 448,19-23).
               Dans<lb/>mon article <hi rend="italic">L’exposé cit.,</hi> p. 38, j’essayais de
               rendre un sens acceptable à la<lb/>phrase en ajoutant (οὐσία) après ἡ μὲν κατὰ
               δύναμιν. I. Düring adopte une<lb/>correction analogue; il écrit διττή δ’ ἐστιν ἡ
               οὐσία (au lieu de αὕτη) κατ’ αὐτόν,<lb/>texte sur lequel se fonde M. <hi rend="smcap"
                  >Gigante, </hi><hi rend="italic">Diogene Laerzio,</hi> Roma-Bari 1983, <hi
                  rend="smcap">ii, </hi>p. 514<lb/>note 85. Je me demande aujourd’hui si, au lieu de
               vouloir amender le texte de<lb/>Diogène, il ne faut pas laisser à celui-ci la
               responsabilité de la sottise qu’on trouve<lb/>dans le texte traditionnel.</note>.</p>
         <p rend="start">La phrase suivante n’offre pas de grande difficulté. Diogène com-<lb/>mente
            σώματος φυσικοῦ en signalant que certains corps, tels la tour<lb/>ou le navire, sont
            faits de main d’homme, tandis que d’autres, tels<lb/>les plantes ou les corps des
            animaux, sont constitués par la nature.<lb/>Dans sa paraphrase, Thémistius opère la même
            distinction; il ajoute<lb/>que, parmi les corps naturels, les uns n’ont pas la vie et
            les autres<lb/>l’ont; ces derniers sont capables de se nourrir et de croître par
               eux-<lb/>memes<note xml:id="ftn123" place="foot" n="123">
               <hi rend="smcap">Them. </hi><hi rend="italic">de an.</hi> 39, 24-31. Voir <hi
                  rend="smcap">Aristot. </hi><hi rend="italic">de an.</hi> B 1. 412 a 11-15
                  ainsi<lb/>qu’<hi rend="smcap">Alex</hi>. <hi rend="italic">de an. mant.</hi> 103,
               24-31.</note>.</p>
         <p rend="start">Nous pouvons aussi passer rapidement sur le commentaire con-<lb/>sacré à
            ὀργανικού. L’expression signifie que le corps est disposé en<lb/>vue d’une certaine
            opération, de la même manière que l’oeil l’est en<lb/>vue de l’acte de voir et l’ouïe en
            vue de l’acte d’entendre <note xml:id="ftn124" place="foot" n="124"> De même <hi
                  rend="smcap">Alex. </hi><hi rend="italic">de an. mant.</hi> 103, 32-104, 8. <hi
                  rend="smcap">Them. </hi><hi rend="italic">de an.</hi> 42, 3-15.</note>.</p>
         <p rend="start">La brève remarque d’après laquelle «ayant la vie en
            puissance<lb/>“signifie” en soi-même» (les éditeurs écrivent avec raison έν
            έαυτῷ)<lb/>s’éclaire à la lumière de la paraphrase de Thémistius. Il ne s’agit
            pas<lb/>d’une puissance qui aurait encore à se réaliser, mais d’une capacité<lb/>déjà
            présente dans le corps en question: de l’être qui, en fait, marche,<lb/>nous disons
            qu’il est capable de marcher, et, d’une manière plus<lb/>générale, de l’être qui est
            quelque chose en acte, nous disons qu’il<lb/>est capable d’être cette chose<note
               xml:id="ftn125" place="foot" n="125">
               <hi rend="smcap">Them.</hi>
               <hi rend="italic">de an.</hi> 42, 27-32.</note>.</p>
         <p rend="pb"><pb n="287" facs="Elenchos86/Ele86_287.jpg"/></p>
<p rend="start">La dernière phrase du commentaire est, en revanche, d’une
            grande<lb/>difficulté. Je la traduis: «L’expression “en puissance” a deux sens;<lb/>elle
            se dit selon l’habitus ou selon l’acte. Selon l’acte, comme on dit<lb/>que l’homme
            éveillé a une âme; selon l’habitus, comme l’homme<lb/>endormi. Donc, pour que ce dernier
            tombe, lui aussi, sous la défi-<lb/>nition, il a ajouté “en puissance”». Ces lignes se
            donnent pour une<lb/>explication de δυνάμει. Pourtant, à y regarder de plus près, on
            s’aper-<lb/>çoit que ce n’est pas le cas. Ce qui apparaît tantôt en habitus
            et<lb/>tantôt en acte, ce n’est pas la puissance, mais bien la vie; pendant<lb/>le
            sommeil, par exemple, on possède la vie, mais à l’état de simple<lb/>habitus; à l’état
            de veille, en revanche, la vie se manifeste comme<lb/>une activité. C’est ce qu’explique
            Aristote lui-même et ce qui l’amène<lb/>à définir l’âme comme une entéléchie
               première<note xml:id="ftn126" place="foot" n="126"><hi rend="smcap"> Aristot.
                  </hi><hi rend="italic">de an.</hi> B 1. 412 a 21-28.</note>. Je croyais, en
            1949,<lb/>que ces lignes se rapportaient, en réalité, à l’entéléchie, nommée
            plus<lb/>haut; je proposais, en conséquence, de substituer ἐντελεχείᾳ au<lb/>δυνάμει du
            texte traditionnel et de placer les lignes litigieuses entre<lb/>ἀνδριάντος et
               σώματος<note xml:id="ftn127" place="foot" n="127"> P. <hi rend="smcap">Moraux,
                  </hi><hi rend="italic">L'exposé cit.</hi>, p. 38. Ma suggestion a été retenue par
               I. <hi rend="smcap">Düring,<lb/></hi><hi rend="italic">op. cit.</hi>, p. 55, et par
               M. <hi rend="smcap">Gigante, </hi><hi rend="italic">Diogene Laerzio</hi>, I, p.
               176.</note>. Sans vouloir rejeter entièrement cette<lb/>explication, je crois
            aujourd’hui qu’on peut, sans déplacer le texte,<lb/>expliquer plus simplement comment
            est née la bévue de Diogène.<lb/>Le modèle — qu’il s’agisse du texte de base ou d’une
            addition margi-<lb/>nale — devait porter non pas τὸ δυνάμει δὲ διττόν, mais bien τοῦτο<lb/>δὲ
            διττόν ou quelque chose d’analogue, le démonstratif se rapportant<lb/>non à δυνάμει,
            mais à ζωὴν ἔχειν. Le rédacteur s’est efforcé de<lb/>donner un contenu concret au
            démonstratif et a malencontreusement<lb/>écrit δυνάμει au lieu de ζωὴν ἔχειν, qui
            s’imposait. Le dernier mor-<lb/>ceau du paragraphe, ἵν’ οὖν-προσέθηκε, prouve, à mon
            sens, que les<lb/>lignes litigieuses se veulent bien être une exégèse de δυνάμει
            ζωὴν<lb/>ἔχοντος et ne doivent donc pas être déplacées.</p>
         <p rend="start">Si l’on compare les explications que donne Diogène à propos de<lb/>la
            définition de l’âme à celles que lui consacreront plus tard les grands<lb/>commentateurs
            d’Aristote, on ne peut manquer d’être frappé par les<lb/>maladresses de notre auteur et
            les erreurs dont il s’est rendu coupable.<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="288" facs="Elenchos86/Ele86_288.jpg"/></p>
<p>Il saute aux yeux qu’il ne comprenait pas grand-chose à la
            philosophie<lb/>d’Aristote. Sans doute pouvons-nous admettre que sa source, en
            dépit<lb/>de sa concision, était un peu meilleure. Mais elle doit remonter à<lb/>une
            époque à laquelle on ne consacrait pas encore à Aristote des<lb/>commentaires fort
            étendus <note xml:id="ftn128" place="foot" n="128"> Rappelons que nous possédons de
               maigres restes d’un commentaire aux<lb/><hi rend="italic">Topiques,</hi> copié au
               premier siècle de notre ère, où les explications sont à peine<lb/>plus longues que
               les lemmes commentés: P. <hi rend="smcap">Moraux, </hi><hi rend="italic">Der
                  Aristotelismus cit.</hi>, II,<lb/>pp. 215-6.</note>. Du reste, il est très
            possible que les<lb/>explications sur la définition aristotélicienne de l’âme ne soient
            pas<lb/>extraites d’un commentaire complet au <hi rend="italic">De anima,</hi> mais
            proviennent<lb/>d’un manuel assez primitif comme il devait en exister dès avant
            les<lb/>travaux d’Andronicus<note xml:id="ftn129" place="foot"
                  n="129">C’est sans doute à un manuel analogue qu’on doit rapporter le
                  bref<lb/>résumé de <hi rend="italic">de getter, et corr.</hi> B 1-4 qu’on trouve
                  aux §§ 20-35 du pseudo-Ocellus<lb/>(R. <hi rend="smcap">Harder, </hi><hi
                     rend="italic">Ocellus Lucanus</hi>, Berlin 1926, pp. 97-111).</note>.</p>
         <p rend="start">Diogène devait être à peu près le contemporain d’Alexandre<lb/>d’Aphrodise.
            À son époque, les philosophes connaissaient donc bien<lb/>la pensée d’Aristote ou, du
            moins, il devait leur être facile, s’ils le<lb/>voulaient, d’approfondir leurs
            connaissances. Cette constatation n’en<lb/>rend que plus étrange la manière dont Diogène
            présente la philosophie<lb/>du Stagirite. Le caractère le plus marquant de son exposé
            est qu’il<lb/>s’agit d’un choix: le compilateur se contente d’énumérer
            quelques<lb/>thèses, sans doute celles qui, d’après lui, dépeignent le mieux
            l’ari-<lb/>stotélisme et permettent de le distinguer des écoles rivales. En
            second<lb/>lieu, nous devons noter que ces thèses ne sont pas nécessairement
            les<lb/>thèses centrales de l’aristotélisme tel que nous le connaissons;
            certaines<lb/>d’entre elles, comme la théorie de la providence, nous
            apparaissent<lb/>même comme des constructions postérieures, destinées à préciser
            ce<lb/>qu’aurait pu être la réponse d’Aristote à des problèmes soulevés par<lb/>d’autres
            écoles. Nous avons tout lieu de croire que l’exposé de Diogène<lb/>remonte, en fin de
            compte, à un ouvrage du type doxographique,<lb/>c’est-à-dire à un ouvrage dans lequel,
            pour chaque penseur ou pour<lb/>chaque école, on trouvait les réponses données à un
            certain nombre<lb/>de questions-clés, les mêmes pour tous les systèmes. À cet égard,
            il<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="289" facs="Elenchos86/Ele86_289.jpg"/></p>
<p>est très significatif que les indications du doxographe Aetius et
            des<lb/>auteurs qui dépendent de lui coïncident assez souvent avec celles
            de<lb/>Diogène. D’autres auteurs, qui ne connaissent pas ou n’utilisent pas<lb/>encore
            les grands travaux exégétiques suscités par Andronicus, nous<lb/>offrent à peu près la
            même image de l’aristotélisme. Il suffit de<lb/>nommer Cicéron, Arius Didymus, Philon
            d’Alexandrie, Sénèque, etc.<lb/>Le platonicien Atticus qui, au second siècle de notre
            ère, reproche<lb/>ouvertement au Stagirite de s’être séparé de Platon, estime que
            la<lb/>dissidence se manifeste dans les thèses aristotéliciennes suivantes: la<lb/>vertu
            ne suffit pas à faire le bonheur; les biens du corps et les biens<lb/>externes y sont
            indispensables; le juste ne peut connaître le bonheur<lb/>dans les tourments; le monde
            sublunaire n’est pas soumis directement<lb/>à la providence divine; le monde est
            éternel; il existe un cinquième<lb/>élément, impassible, éternel, immuable, mû en cercle
            par nature; l’âme<lb/>est mortelle; elle est définie comme “l’entéléchie d’un corps
            naturel<lb/>organisé”; la nature est substituée à l’âme du monde; la doctrine
            des<lb/>Idées est à rejeter<note xml:id="ftn130" place="foot" n="130"> Voir <hi
                  rend="smcap">Atticus</hi>, ed. E. des Places, 1977, frr. 2-9, et <hi rend="smcap"
                  >P. Moraux</hi>, <hi rend="italic">Der<lb/>Aristotelismus cit.</hi>, II, pp.
               564-82.</note>. Une bonne partie de ces thèses apparaissent<lb/>aussi chez Diogène;
            bien que celui-ci ne mentionne ni la mortalité de<lb/>l’âme, ni l’éternité du monde, ni
            le rejet de la théorie des Idées, il<lb/>est clair qu’il se représente l’aristotélisme à
            peu près de la même ma-<lb/>nière qu’Atticus. L’aristotélisme de nos deux auteurs est,
            en gros,<lb/>l’aristotélisme tel qu’on le voyait avant la renaissance déclenchée
            par<lb/>les travaux d’Andronicus. L’activité des grands commentateurs a
            cer-<lb/>tainement contribué à rendre Aristote plus accessible et à le faire<lb/>mieux
            connaître aux spécialistes. Elle n’a pourtant pas éliminé du<lb/>jour au lendemain
            l’image, incomplète et déformée, qu’on avait de<lb/>l’aristotélisme au second ou au
            premier siècle avant J.-C. Nous ignorons<lb/>par quels intermédiaires Diogène a eu accès
            à cette ancienne tradition.</p>
         <p rend="start">L’examen des quelques lignes qu’il consacre à la logique confirme<lb/>que
            son exposé remonte, en définitive, à des sources vieilles de plu-<lb/>sieurs siècles et
            manifestement antérieures à Andronicus. Notre com-<lb/>pilateur paraît connaître le
            titre de plusieurs traités de l’<hi rend="italic">Organon,<lb/></hi></p>
         <p rend="pb"><pb n="290" facs="Elenchos86/Ele86_290.jpg"/></p>
<p>mais il n’a, sur leur contenu, que des idées fort imprécises ou
            même<lb/>fausses. À la manière des rhéteurs et des dialecticiens de
            l’époque<lb/>hellénistique, il penche à croire que la logique est avant tout un
            art<lb/>de persuader, tant dans la discussion que par le discours suivi. Sans<lb/>doute,
            il n’ignore pas complètement que l’analytique aide à la décou-<lb/>verte du vrai; il
            présente néanmoins l’<hi rend="italic">Organon</hi> comme si les buts<lb/>principaux en
            étaient la découverte, l’appréciation et l’utilisation d’ar-<lb/>guments probables. Cela
            ne répond nullement à la conception de la<lb/>logique élaborée par les commentateurs et
            les autres aristotélisants<lb/>qui ont étudié de près les ouvrages logiques
            d’Aristote.</p>
         <p rend="start">Si les observations présentées ci-dessus sont valables, on peut
            en<lb/>déduire que l’exposé de Diogène, bien que conservé par un auteur<lb/>du 3e siècle
            de notre ère, mérite d’être regardé comme une des<lb/>présentations les plus anciennes
            du système d’Aristote. Il nous apparaît,<lb/>à nous qui connaissons mieux
            l’aristotélisme, comme fort peu satisfaisant.<lb/>Mais, aux yeux de Diogène, c’est
            manifestement son grand âge qui fait<lb/>sa valeur. Plutôt que de puiser à une source
            contemporaine, ce qu’il<lb/>aurait pu faire sans trop de difficulté, Diogène a préféré
            reproduire le<lb/>morceau vénérable que lui fournissait son modèle. À tout
            prendre,<lb/>les historiens de l'aristotélisme doivent lui en être reconnaissants.</p>
         <p rend="titlep">3. <hi rend="italic">Informations tirées d’Aristote.</hi></p>
         <p rend="start">Il n’est pas sans intérêt de rappeler qu’en une trentaine de
            passages<lb/>de son oeuvre, Diogène nous fournit des renseignements qu’il dit
            tirés<lb/>d’Aristote. Parfois, il se contente d’indiquer Aristote comme
            source,<lb/>parfois il donne le titre de l’ouvrage où figurait le détail
            mentionné.<lb/>Nous ne pouvons ici étudier par le menu chacune de ces
            références.<lb/>Quelques observations s’imposent cependant. Une bonne partie
            des<lb/>renvois à Aristote visent des dialogues et autres ouvrages
            exotériques<lb/>aujourd’hui perdus. Du <hi rend="italic">Magikos</hi> proviennent des
            renseignements sur<lb/>les débuts de la philosophie chez les barbares et sur les mages
               <note xml:id="ftn131" place="foot" n="131">I 1 = fr. 35 Rose3; I 8 = fr. 36 Rose, II
               45 = fr. 32 Rose remonte à<lb/>peu près sûrement au même ouvrage.</note>. Au<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="291" facs="Elenchos86/Ele86_291.jpg"/></p>
<p>premier livre du <hi rend="italic">De philosophia</hi> est empruntée
            l’indication que les mages<lb/>étaient plus anciens que les Egyptiens<note
               xml:id="ftn132" place="foot" n="132"> I 8 = fr. 6 Rose = fr. 6 Walzer = fr. 6
               Ross.</note>. Au <hi rend="italic">De educatione</hi> remonte<lb/>un renseignement
            sur une invention utilitaire de Protagoras<note xml:id="ftn133" place="foot" n="133"> IX
               53 = fr. 63 Rose = fr. 2 Ross.</note>. Dans le<lb/><hi rend="italic">Sophiste,</hi>
            Aristote présentait Empédocle comme l’inventeur de la<lb/>rhétorique et Zénon d’Elée
            comme celui de la dialectique<note xml:id="ftn134" place="foot" n="134"> VIII 57 et IX
               25 = fr. 65 Rose = fr. 1 Ross.</note><hi rend="italic">.</hi> Plusieurs<lb/>citations
            remontent au <hi rend="italic">De poetis:</hi> Alexamenos fût le premier à
            écrire<lb/>des dialogues; Empédocle utilisa des métaphores et d’autres
            tours<lb/>poétiques; Antiloque de Lemnos et Antiphon le devin étaient hostiles<lb/>à
            Socrate comme d’autres le furent à Homère ou à Hésiode <note xml:id="ftn135" place="foot"
               n="135">
               <p rend="start"> III 48 = fr. 72 Rose = fr. 3 Ross; VIII 57 = fr. 70 Rose = fr. 1
                  Ross;</p>
               <p rend="start">II 46 = fr. 75 Rose = fr. 7 Ross. Le renvoi de Diogène, ἐν τῷ τρίτῷ
                  περὶ<lb />ποιητικῆς, ne vise certainement pas la <hi rend="italic">Poétique.</hi></p>
            </note>. L’ouvrage<lb/><hi rend="italic">Sur les Pythagoriciens</hi> est cité une fois
               explicitement<note xml:id="ftn136" place="foot" n="136"> VIII 34 = fr. 195 Rose = fr.
               5 Ross.</note>, et il est<lb/>probable que d’autres renseignements sur Pythagore
            découlent du même<lb/>ouvrage<note xml:id="ftn137" place="foot" n="137">
               <p rend="start"> VIII 19 = fr. 194 Rose = fr. 4 Ross; VIII 36 = fr. 195 Rose =
                  fr.</p>
               <p rend="start">5 Ross.</p>
            </note>. Diogène n’indique malheureusement pas à quels écrits<lb/>d’Aristote remontent
            les détails qu’il rapporte sur Périandre<note xml:id="ftn138" place="foot" n="138"> I 98
               = fr. 516 Rose; I 99 = fr. 517 Rose (probablement <hi rend="italic"
                  >Constitution<lb/>des Corinthiens</hi>).</note>, Empé-<lb/>docle<note
               xml:id="ftn139" place="foot" n="139"> VIII 52 = fr. 71 Rose (<hi rend="italic">De
                  poetis</hi>?); VIII 63 = fr. 66 Rose (<hi rend="italic">Sophiste</hi>?);<lb/>VIII
               74 = fr. 71 Rose (<hi rend="italic">De poetis</hi>?).</note>, Protagoras<note
               xml:id="ftn140" place="foot" n="140"> IX 54 = fr. 67 Rose (<hi rend="italic"
                  >Sophiste</hi>?).</note>, Zénon d’Elée<note xml:id="ftn141" place="foot" n="141">
               IX 25 = fr. 65 Rose (<hi rend="italic">Sophiste</hi>?).</note>, Socrate<note
               xml:id="ftn142" place="foot" n="142"> II 23 = fr. 2 Rose (<hi rend="italic">De
                  philosophia</hi>?); II 26 = fr. 93 Rose (<hi rend="italic">De
               nobilitate</hi>).</note>, Platon<note xml:id="ftn143" place="foot" n="143"> III 37 =
               fr. 73 Rose (<hi rend="italic">De poetis</hi>?).</note>, Gryllos,<lb/>fils de
               Xénophon<note xml:id="ftn144" place="foot" n="144"> II 55 = fr. 68 Rose (<hi
                  rend="italic">Gryllos</hi>)<hi rend="italic"> </hi>= <hi rend="italic"
                  >Gryllos</hi> fr. 1 Ross.</note><hi rend="italic">,</hi> le médecin Straton<note
               xml:id="ftn145" place="foot" n="145"> V 61 = fr. 374 Rose (<hi rend="italic"
                  >Iatrica</hi>?).</note> et un certain Andron<lb/>d’Argos<note xml:id="ftn146"
               place="foot" n="146"> IX 81 = fr. 103 Rose (<hi rend="italic"
            >Symposion</hi>).</note>. L’essentiel pour nous est de constater qu’aucun de
            ces<lb/>renseignements ne se retrouve dans les traités scolaires que nous
            lisons<lb/>encore.</p>
         <p rend="pb"><pb n="292" facs="Elenchos86/Ele86_292.jpg"/></p>
<p rend="start">Les grandes collections documentaires réalisées par Aristote et<lb/>ses
            collaborateurs, et dont il nous reste peu de fragments, ont également<lb/>été
            exploitées. Ainsi, la date de la victoire olympique du grand-père<lb/>d’Empédocle
            pourrait bien avoir été donnée dans les Ὀλυμπιονῖκαι<note xml:id="ftn147" place="foot"
               n="147">VIII 51 = fr. 71 Rose, qui attribue le renseignement au <hi rend="italic">De
                  poetis</hi> et<lb/>est suivi par Ross, <hi rend="italic">De poetis</hi> fr.
               2.</note>.<lb/>La mention d’un orateur du nom de Théodore est rapportée à<lb/>l’
            ἐπιτομὴ τῶν ῥητόρων, et ce titre désigne certainement la célèbre<lb/>συναγωγὴ
               τεχνῶν<note xml:id="ftn148" place="foot" n="148"> II 104 = fr. 138 Rose = L. <hi
                  rend="smcap">Radermacher, </hi><hi rend="italic">Artium scriptores</hi> B XII
               1.</note>. Enfin, un renseignement sur Pythagore est<lb/>emprunté à la <hi
               rend="italic">Constitution des Déliens</hi><note xml:id="ftn149" place="foot" n="149"
               > VIII 13 = fr. 489 Rose.</note>.</p>
         <p rend="start">Par ailleurs, il arrive à Diogène de citer <hi rend="italic">in
               extenso</hi> des textes<lb/>d’Aristote ou attribués à Aristote et que ne nous a pas
            conservés la<lb/>tradition directe. C’est le cas pour le fameux <hi rend="italic">Hymne
               à la vertu,</hi> composé<lb/>en l’honneur d’Hermias<note xml:id="ftn150" place="foot"
               n="150">V 6-8; voir aussi <hi rend="smcap">Athen, XV </hi>696 <hi rend="smcap">a
               </hi>- 697 <hi rend="smcap">b </hi>= D. <hi rend="smcap">Page, </hi><hi rend="italic"
                  >Poetae Melici<lb/>Graeci</hi> 842.</note>, et pour les <hi rend="italic"
               >Divisions</hi><note xml:id="ftn151" place="foot" n="151">151 III 80-109.</note>.</p>
         <p rend="start">Comparés à ce nombre élevé de renvois à des ouvrages perdus,<lb/>les
            passages où Diogène donne des extraits d’écrits conservés sont des<lb/>plus rares. Nous
            avons parlé plus haut de la définition de l’âme; sans<lb/>doute ne s’agit-il pas, à
            proprement parler, d’une citation littérale, mais<lb/>plutôt d’une adaptation, qui
            semble bien avoir été traditionnelle depuis<lb/>les travaux des doxographes<note
               xml:id="ftn152" place="foot" n="152">152 Voir ci-dessus, pp. 282-8.</note>.</p>
         <p rend="start">Il serait sans doute osé de considérer comme un emprunt au<lb/><hi
               rend="italic">De anima</hi> la déclaration d’Aristote que Diogène rapporte au sujet
            de<lb/>Thalès. Diogène écrit<note xml:id="ftn153" place="foot" n="153"> I 24.</note> :
            Ἀριστοτέλης δὲ καὶ Ἱππίας φασὶν αὐτὸν<lb/>καὶ τοῖς ἀψύχοις μεταδιδόναι ψυχάς, τεκμαιρόμενον
            ἐκ τῆς λίθου<lb/>τῆς μαγνήτιδος καὶ τοῦ ἠλέκτρου. Dans le chapitre du <hi rend="italic">De
               anima<lb/></hi>où il est question des penseurs qui ont considéré l’âme comme
            motrice,<lb/>on lit<note xml:id="ftn154" place="foot" n="154">
               <hi rend="smcap">Aristot. </hi><hi rend="italic">de an.</hi> A 2. 405 a
            19-21.</note>: ἔοικε δὲ καὶ Θαλῆς ἐξ ὧν ἀπομνημονεύουσι κινητικόν τι<lb/>τὴν ψυχὴν ὑπολαβεῖν,
            εἴπερ τὸν λίθον ἔφη ψυχὴν ἔχειν, ὅτι τὸν</p>
         <p rend="pb"><pb n="293" facs="Elenchos86/Ele86_293.jpg"/></p>
<p>σίδηρον κινεῖ. Sans vouloir nier qu’il y ait des points communs
            entre<lb/>les deux témoignages, j’hésite à admettre que le renseignement de<lb/>Diogène
            découle du <hi rend="italic">De anima.</hi> Dans le passage cité de ce
            traité,<lb/>Aristote met l’accent sur le rôle moteur de l’âme; chez Diogène,
            c’est<lb/>de l’animation universelle qu’il est question. Mais il y a plus:
            quand<lb/>Diogène mentionne ensemble Aristote et Hippias, c’est sans doute<lb/>parce que
            le premier citait le second. Dans le <hi rend="italic">De anima,</hi> au
            contraire,<lb/>Aristote se contente de l’indication assez vague ἐξ ὧν
            ἀπομνημονεύουσι<lb/>pour laisser entendre qu’il se fonde sur une source qu’il ne
            nomme<lb/>pas. Je suis, dès lors, porté à croire que, dans un ouvrage
            perdu,<lb/>Aristote citait Hippias à propos de Thalès; il s’en serait souvenu
            en<lb/>rédigeant son <hi rend="italic">De anima,</hi> mais se serait contenté alors
            d’une allusion<lb/>imprécise à sa source. Comme à l’habitude, c’est à l’ouvrage
            perdu<lb/>et non au traité scolaire que remonterait l’indication de Diogène.</p>
         <p rend="start">En revanche, quand Diogène rapporte qu’Eudoxe identifiait le<lb/>plaisir
            avec le bien, on ne peut douter que ce renseignement remonte,<lb/>en fin de compte, à
               l’<hi rend="italic">Éthique à Nicomaque.</hi> Il écrit<note xml:id="ftn155"
               place="foot" n="155"> VIII 88.</note>: φηςὶ δ’ αὐτὸν<lb/>[= Εὔδοξον] Νικόμαχος ὁ
            Ἀριστοτέλους τὴν ἡδονὴν λέγειν τὸ<lb/>ἀγαθόν. Le texte correspondant de l’<hi rend="italic"
               >Éthique</hi>
            <note xml:id="ftn156" place="foot" n="156">
               <hi rend="smcap">Aristot. </hi><hi rend="italic">eth. nic.</hi> K 2. 1172 b 9.</note>
            est le suivant: Εὔδοξος<lb/>μὲν οὖν τὴν ἡδονήν τἀγαθόν ᾤετ’ εἶναι. Ce qui nous frappe
            dans<lb/>le témoignage de Diogène, c’est qu’il tient l’<hi rend="italic">Éthique</hi>
            pour un ouvrage<lb/>de Nicomaque, le fils d’Aristote. Or la même attribution est
            défendue<lb/>par Cicéron, qui écrit<note xml:id="ftn157" place="foot" n="157">
               <hi rend="smcap">Cicer.</hi>
               <hi rend="italic">de fin.</hi> V 12.</note> : <hi rend="italic">quare teneamus
               Aristotelem et eius filium<lb/>Nicomachum, cuius accurate scripti de moribus libri
               dicuntur illi quidem<lb/>esse Aristoteli, sed non video cur non potuerit patri
               similis esse filius.<lb/></hi>Elle découle, sans nul doute, d’une interprétation
            erronée du titre<lb/>ἠθικὰ Νικομάχεια. Grâce à Cicéron, qui utilise une source
            plus<lb/>ancienne, Antiochus, nous savons donc que, bien avant les
            travaux<lb/>d’Andronicus, on tenait le fils d’Aristote pour l’auteur du traité appelé<lb/><hi
               rend="italic">Éthique Nicomachéenne.</hi> Et cela nous engage à penser que Diogène
            a<lb/>trouvé son information sur Eudoxe dans un manuel (doxographique?)<lb/>
         </p>
         <p rend="pb"><pb n="294" facs="Elenchos86/Ele86_294.jpg"/></p>
<p>ancien, où la célèbre <hi rend="italic">Éthique</hi> d’Aristote était
            encore attribuée à son<lb/>fils.</p>
         <p rend="start">Ce rapide coup d’oeil sur les renvois à Aristote que l’on trouve<lb/>en
            dehors du <hi rend="italic">bios</hi> lui-même confirme tout à fait les
            conclusions<lb/>auxquelles nous ont amenés les analyses consacrées au v livre.
            Diogène<lb/>et ses sources ignorent à peu près tout des traités scolaires
            d’Aristote.<lb/>Leur Aristote, c’est avant tout celui des ouvrages perdus: celui
            des<lb/>écrits dits exotériques, qu’on lisait beaucoup avant qu’Andronicus ne<lb/>tirât
            les ouvrages scolaires de l’oubli à peu près complet dans lequel<lb/>ils étaient tombés.
            C’est aussi celui des grandes collections documentaires,<lb/>qui étaient bien faites
            pour retenir l’attention des savants de l’époque<lb/>hellénistique. Dans l’ensemble, on
            peut dire que l’image de l’aristoté-<lb/>lisme que nous livre Diogène, c’est celle qu’on
            s’en faisait trois ou<lb/>quatre siècles auparavant, à une époque où les traités
            scolaires n’avaient<lb/>pas encore fait l’objet d’une étude approfondie. Si, d’aventure,
            quelques<lb/>indications qu’il nous donne mentionnent des ouvrages scolaires ou
            en<lb/>évoquent des échos, elles ne représentent, en fait, que les
            informations<lb/>assez générales et assez vagues dont on disposait avant Andronicus.</p>
      </body>
   </text>
</TEI>
