En ce lieu et devant une telle audience il n’est pas néces-
saire
de souligner le rôle dominant qu’a joué le latin médiéval
dans le développement de
la culture européenne. Comme langue
universelle de l’église romaine, c’était le
véhicule par lequel les
nations de l’Europe occidentale et septentrionale ont reçu
non
seulement les trésors de la doctrine et la pratique chrétiennes
mais
aussi l’héritage entier de la civilisation méditerranéenne.
Quand des peuples
illettrés commençaient à construire une litté-
rature écrite qui leur était
propre, ils traduisirent et imitèrent
largement les oeuvres d’écrivains latins.
Pendant mille ans le
latin était donc un moyen d’échange, une unité monétaire dans
le commerce d’idées.
Ce terrain est si vaste et si peu exploré que je juge justi-
fiable de me borner au coin dont j’ai une certaine connaissance,
et cela en
qualité de lexicographe plutôt que de philosophe ou
d’historien.
La portée des idées englobées par ces deux termes chevau-
chants, res et causa, est très large. Par
l’analogie de la plupart
de mots comparables, on attendrait que les significations
abstrai-
tes se soient développées de l’usage figuré de sens plus concrets.
A première vue, il semble que rien ne pourrait être plus concret
que la notion
d’un objet matériel. Mais en fait le concept d’une
chose qui n’est aucune chose
particulière est d’une haute abstrac-
tion, et un mot exprimant le concept manque totalement dans
plusieurs langues (par exemple, l’hébreu de l’Ancien Testament).
La connexion probable entre res et le verbe reri est impli-
quée dans la définition ens ratum donnée par Alexander of Ha-
les 1 . Mais seulement l’héritier d’une longue tradition philoso-
phique aurait
pu arriver à une notion aussi raffinée que celle
d’‘objet de pensée’. Il semble
plus probable que le substantif
res était la source, plutôt qu’un dérivé, du verbe reri, et que
celui-ci portait le sens primitif de ‘nombrer’.
Si l’on nombrait
les res, c’était sans doute parce qu’elles
avaient une certaine va-
leur: comme les χρήματα grecs, c’étaient des choses dont
on
pouvait se servir. Cette supposition est fortifiée par l’existence
dans
le sanscrit du mot apparenté ras, qui signifie ‘richesse’.
Chez un peuple avec le vif instinct propriétaire des Ro-
mains, le
χρημα était aussi le κτημα, la chose qu’on possède.
La res nullius
était quelque chose d’anormal. Quand on avait
l’occasion de disputer la question de propriété, la res acquit
fa-
cilement des sens plus abstraits — un droit, une prétension, une
cause à
plaider.
N’importe si la chose était concrète ou abstraite, il y avait
une
manifeste différence entre une chose qui existait, qui était
vraiment là, et une
simple illusion, qui ne méritait pas le nom
de ‘chose’. Dans une phrase comme re vera, le mot res portait
déjà à
peu près le sens de ‘réalité’ et formait ainsi le point de
départ de ce long train de spéculation qui engagea l’attention
de tant de penseurs
médiévaux.
Mais la res pouvait aussi bien signifier res gesta,
un fait
(πραγμα), même un fait sans auteur évident,
un simple événe-
ment. Dans une expression telle que qua re ou quam ob rem,
res signifiait déjà une chose ou un événement dont on attendait
une conséquence spécifique, un effet. Et ici res entre dans
le
domaine particulier de causa.
Le mot causa , comme res,
était élevé, peut-être même né,
dans la cour de justice. Si on le prend pour
dérivé du verbe
cavere, avec la signification primaire d’‘action prise pour
avertir
un tort’, on peut facilement comprendre comment il a fini par
englober toutes formes de procès juridiques et l’occasion ou rai-
son d’un tel
procès. D’ici le développement de causa a certaine-
ment
subi l’influence du mot grec αιτία.
L’usage de causa avec la signification générale
d’‘affaire’
s’explique facilement. Il y a pourtant quelque chose de surpre-
nant dans son intrusion dans le domaine de res jusqu’au point
où il dénotait ‘objet matériel’. Ce développement commença
dans le latin
vulgaire, probablement parce que le monosyllabe
re ou rem, qui se fondait facilement avec
une voyelle suivante,
se montrait trop frêle pour porter l’accentuation souvent
néces-
saire. Dans ce sens non-technique, la forme romane cosa ou chose
s’incorpora dans le parler populaire, si bien qu’on pouvait ac-
cepter la
forme littéraire causa ou cause comme mot
distinct
pour servir les besoins du droit et de la philosophie.
Cet usage populaire de causa dans le sens d’‘objet maté-
riel’ se trouve assez souvent dans le bas-latin de l’Europe con-
tinentale. Le Mittellateinisches Wörterbuch, par exemple, cite
d’une charte de Speier de
l’an 946: « naves …cum vinifero pon-
dere vel aliqua causa onerare», et d’une charte de St. Gallen:
«in peccuniali causa..., id est caballis» etc. Dans les chartes an-
glaises de la même
époque, la signification de causa reste moins
définie, et
on peut le comprendre quelquefois comme indiquant
plutôt une obligation ou un
impôt (usage assez fréquent sur le
Continent aussi). Ainsi on trouve dans le Cartularium Saxonicum
(no. 387, de l’an 825): « multum dispoliatae fuerant
ecclesiae
Christi in
rebus,
in
terris,
in
tributo,
in
omnibus
causis». Dans
no. 707 (de 935) on a: «in omnibus mundialibus causis sit li-
bera ab omni
regali tributo». Dans le Domesday Book ,
compilé
vingt ans après la Conquête Normande, se trouve (vol. i, f. 219 b)
la phrase: « plurima quae ibi adjacebant in silva et ferrariis et
aliis causis». Mais on n’a trouvé aucun exemple britannique de
cet usage de causa pour ‘chose’ de date plus récente.
Quant au mot res, le latin médiéval, à la
différence des
langues romanes, le gardait dans toute la portée de ses usages.
On pourrait sans difficulté multiplier des exemples tirés de toutes
espèces
de sources britanniques et de toutes périodes. L’emploi
du mot chez les auteurs
anglosaxons est parfaitement classique,
sauf qu’il se trouve quelquefois dans un
contexte spécifiquement
chrétien (par exemple, Beda, Historia Ecclesiastica iii cap. 25:
mota quaestione de Pascha vel tonsura vel aliis rebus ecclesia-
sticis ) 2 .
Mais comment exprimait-on la notion de ‘chose’ dans la
langue
maternelle des Anglais? Comme toutes les langues ger-
maniques, l’anglosaxon
possédait un substantif ϸing, qui déno-
tait l’assemblée tenue pour vider les
querelles, d’où viennent
les dérivés ϸingian (plaider), ϸingere (plaideur) etc. Dans ce
sens, le mot se trouve dans
un code de lois de la date 685-6 3 .
Mais
il semble qu’il s’est bientôt transféré des assemblées ou
discussions aux matières qu’on y
discutait. Dans ce sens il cor-
respondait dans plusieurs contextes à causa ou res, dont on le
donne comme
équivalent dans certains glossaires. En traduisant
du latin, on se servait de
cette équivalence dans des sens di-
vers, mais abstraits et indéfinis plutôt que
concrets 4.
Dès le
neuvième siècle cette
extension de signification se trouve dans
toutes espèces de textes anglosaxons, y
compris les codes de
lois. Mais il n’y a aucun témoignage, ni dans les textes plus
anciens ni dans les mots dérivés, que cette extension se soit
produite avant
que la langue avait subi une forte influence la-
tine. Il est donc bien
vraisemblable que cette influence est la
source des significations courantes du
mot thing, probablement
le substantif le plus usité de
l’anglais moderne. Il est à noter
que ce mot est même entré dans la formation de
certains pro-
noms ( anything, nothing) et que l’on s’en sert dans des cons-
tructions comme ‘many things’ que le latin exprimerait plus
brièvement par le neutre d’un adjectif.
En allemand on trouve un développement semblable, mais
probablement plus tard, du mot Ding, qui exprime maintenant
la notion de ‘chose’ avec le synonyme approximatif Sache. Les
langues scandinaves ont gardé l’usage primitif de thing
signi-
fiant ‘assemblée’ ou ‘parlement’; mais pour la notion de ‘chose’
les
branches continentales se conforment aussi au modèle alle-
mand ( cf. suédois ting et sak). Seul l’islandais s’est échappé de
cette influence en adaptant pour
exprimer cette notion le mot
hlutur, de la même origine que le français lot et avec le même
sens primitif de ‘sort’ ou ‘portion’. Il me semble
donc probable
que le concept de la ‘chose’ était inconnu a tous les peuples du
Nord avant leur contact avec la culture méditerranéenne. Si j’ai
mal interprété cette évidence, j’espère que mes collègues spécia-
listes dans les
études germaniques me rendront le service de
me corriger.
On peut remarquer que l’allemand Sache est aussi
d’origine
juridique. Dans les chartes anglosaxones on trouve la phrase
sacu and soche (latinisée saca et soca),
qui veut dire l’obligation
de recourir a une cour spécifiée, soit pour plaider
soit pour par-
ticiper dans les jugements. En anglais moderne le mot ne survit
que dans des expressions comme for the sake of (latin causa).
Pour exprimer le sens causatif de causa, l’allemand a formé
de
Sache le composé Ursache , tandis que
l’anglais a répondu à ce
besoin en empruntant le mot latin dans la forme française
litté-
raire, cause.
Il est a noter qu’en Angleterre après la Conquête on a
perdu
l’usage juridique de thing et sacu en
adoptant les termes
normands plaid (latin placitum, anglais plea) et siute
(latin * se-
guita , anglais suit). Ces mots témoignent
de l’habitude de plaider
dans les cours anglaises en français, tout en écrivant
les enre-
gistrements en latin. En anglolatin un procès de droit canon est
toujours causa, un procès de droit commun est beaucoup plus
souvent placitum ou loquela
5 .
Le développement sémantique postérieur des mots res et
causa dans le latin médiéval dériva principalement de leur utili-
sation dans les débats philosophiques du Moyen Age 6 . La signi-
fication de res était naturellement une question en discussion
dans les contestations entre les réalistes et les nominalistes. Le
mieux que je puisse
faire ici est d’en donner deux ou trois exem-
ples illustratifs.
La Chrétienté occidentale hérita de St. Augustin la doctrine
platonique de l’existence d’‘idées’ ou ‘formes’ indépendantes de
toute base
matérielle, res intelligibiles , formées dans l’esprit du
Créateur et directement appréhensibles par la raison humaine.
Cette doctrine est
nettement exprimée au commencement du dou-
zième siècle par Anselm, archevêque de
Cantorbéry: «Illa rerum
forma, quae in ejus [sc. Creatoris] ratione res creandas
praecede-
bat, quid aliud est quam rerum quaedam in ipsa ratione locutio?
Mentis autem sive rationis locutionem intelligo, non cum voces
rerum
significativae cogitantur, sed cum res ipsae vel futurae
vel jam existentes in
mente conspiciuntur. » 7
Un demi-siècle plus tard cette conception simpliste de l’éga-
lité
ou de la beauté comme une chose, dont on peut s’aper-
cevoir (ou que l’on peut
‘dire’) sans l’intermédiaire d’un signe
ou d’une image, avait subi les attaques
d’Abélard et d’autres
esprits curieux. Le conflit de théories rivales que l’avait
rem-
placée est décrit par John of Salisbury, savant et diplomate mais
à
peine philosophe. Sans compter ceux qui rejètent ces res in-
sensibiles ou universales comme simples façons de
parler ( voces
ou sermones), John reconnaît plusieurs écoles de
penseurs. Pour
certains d’entre eux, cette idée platonique est perceptible par-
tout, «singularis in singulis, sed in omnibus universalis ». Un
autre ne la
trouve que dans les collections de chose particulières:
«universitatem rebus in unum collectis attribuii et eandem sin-
gulis demit ». Un troisième, dans son ignorance du latin, a re-
cours à un mot
barbare: quand il entend les mots genus et spe-
cies, il les interprète comme des ‘manières de choses’ ( rerum ma-
neries). John confesse qu’il ne sait pas ce que veut dire ce mot
étrange. Est-ce que c’est la même chose que rerum collectio
ou
plutôt l’état dans lequel la chose existe 8 ? Ai-je raison de penser
que John of Salisbury manifeste ici quelques traits typiquement
anglais: un sens
d’humour assez aimable; un point de vue es-
sentiellement pragmatique; et une
inabilité totale (dont je m’avoue
également coupable) de comprendre les problèmes
logiques qu’on
essayait de résoudre?
Pendant deux siècles encore de controverse furieuse on
chercha une
définition satisfaisante de genus et species ou de res
universalis , en avançant des formules qui s’étendaient de l’ex-
trême de ‘réalisme’ (c’est à dire, dans la terminologie moderne,
‘idéalisme’) jusqu’au nominalisme de William of Ockham. Pour
ce dernier les res universales n’étaient que des nomina; le
mot
res était applicable seulement aux particuliers dont
l’intelligence
humaine s’aperçoit ou par le moyen des sens ou par l’‘intuition’
9 .
Dans la théologie, on invoqua la définition de res pour vider
le problème de la responsabilité divine pour tout ce qu’il y a
de mal dans
la création. Selon Alexander of Hales, Dieu est l’au-
teur du péché dans le sens que la création d’une bonne chose
implique la possibilité d’une chose contraire, qui est en effet la
négation d’une
chose 10 .
Dans tous ces arguments, il y avait un consensus
que res
dénotait ce qui existe en vérité, se ipso ens, contrasté
avec une
fiction ou un symbole (imago, signum, vox, nomen, verbum,
sermo). La res, c’était le réel 11 . Pour exprimer cette notion on
a créé l’adjectif realis, qui avec ses dérivés a quitté les salles de
classe philosophiques
pour devenir un élément indispensable dans
le parler quotidien de l’Europe
moderne.
En anglais l’adverbe really est devenu une
interjection qu’on
entend presqu’aussi souvent que yes ou
no. Avec l’intonation
convenable really peut exprimer toute la portée des émotions
- l'enthousiasme, la surprise, l’indignation, le mépris, l’ennui.
Mais
l’histoire du mot, comme elle se révèle dans les sources
purement anglaises,
est briève et peu instructive 12. Elle com-
mence au quinzième siècle (c.1430), quand
l’adverbe rialliche se
dit à propos de la praesentia realis de Jesus Christ dans l’eucha-
ristie,
et cela reste le seul usage du mot pendant plus de deux
siècles. En 1639 on le
trouve enfin dans un contexte entière-
ment moderne: on les payera « when they
shall really begin the
said work».
L’adjectif real apparaît un peu plus tard (1448)
dans la
phrase juridique real action, qui dérive du droit
romain et canon
(actio realis ou actio
in rem, en opposition avec actio personalis,
in personam). En 1559 il se dit, comme l’adverbe, en parlant
de la real presence. L’usage moderne commence avec le cri
de
Hamlet quand il voit le fantôme de son père: «Is’t real that
I see?»
Mais les écrivains anglolatins connaissaient l’adverbe aussi
bien
que l’adjectif dès le treizième siècle. Dans des contextes ju-
ridiques on trouve
l’opposition de realis et personalis avec
causa
(1204), exceptio (1232), compositio
(1247), injuria (1257), pla-
citum (c.1258) 13.
L’emploi de realis dans le sens de ‘réel’ ou
‘actuel’, qui se
trouve déjà chez un rhétoricien du quatrième siècle 14 , est fré-
quent dans la latinité des
philosophes britanniques. Il se dit par
exemple de disputatio,
adimpletio, differentia, scientia et locutio
15 .
Mais ce ne sont pas seulement les juristes et les philosophes
qui
s’en servent. En 1301 un ambassadeur français dit au pape:
«vestra…potestas verbalis est, nostra realis» 16 . En 1304 le
roi Edouard I
d’Angleterre cherche la récognition des Ecossais
«non quasi vocalis…et regni et
regis futuri dominus », mais
« tanquam advocatum dominum et realem possessorem»
17 . En
1339 Edouard III insiste
qu’en jugeant le caractère d’un homme
le critère devrait être ses ‘actions
réelles’ (realis actio, non ver-
balis concepito) 18 .
L’emploi de l’adverbe, aussi bien que de l’adjectif, englobe
les langues du droit
19 , de la philosophie 20 , et de la vie quoti-
dienne. En 1264 Henri III proteste que la défiance
verbale de
ses barons insurgés avait été déjà démontrée en action (realiter
probata) 21 . En 1308, à propos de l’autorité concédée
par
Edouard II a son favori Pierre Gaveston, on grogne que deux
rois régnent
dans un royaume, istum verbaliter, istum realiter
22.
Le substantif realitas apparaît plus tard
(c.1300) et ne se
trouve pas dans nos sources hors de contextes juridiques 23 ou
philosophiques 24 . Mais il est
évident que le concept de la réalité
s’est développé dans le latin médiéval de
sorte qu’il influence
fortement la langue populaire; car sans doute son influence
sur
l’anglais, que j’ai choisi pour exemple, a ses parallèles dans toutes
les langues de l’Europe occidentale 25.
Aussi bien que res, le mot causa a généré plusieurs déri-
vés — causalis,
causatio, causativus etc. Mais ceux-ci, au moins
en anglais, ne sont guère
entrés dans le vocabulaire de l’homme
de la rue. A ce que je puisse juger, les
scolastiques étaient d’ac-
cord en acceptant la doctrine aristotélienne des quatre
causes
- causa formalis, causa materialis, causa
efficiens, causa finalis.
Et les priorités qu’on a accordées à ces quatre réfléchissent net-
tement
le gouffre entre la pensée médiévale et la pensée moderne.
La nature de la cause formelle était, bien entendu, matière
de débat entre
réalistes et nominalistes. Mais nul ne disputa la
primauté de la cause finale, le but de la
création entière, conçu
dans l’esprit du Créateur, qui était lui-même la première
cause,
causa causans non
causata.
Depuis le temps de Descartes et Galileo, la science occi-
dentale
a abandonné ce point de vue téléologique de l’univers
et s’est intéressée presque
exclusivement à la cause materielle et
à la cause effective. Ai-je raison de
penser qu’il y a des indica-
tions de nos jours d’une remise en ordre de ces
priorités? Est-il
possible que des systèmes téléologiques, tels que celui de
Teilhard
de Chardin, par exemple, deviennent plus respectables, peut-être
même qu’ils représentent la première ébauche d’un Tomisme
moderne?