Laissant de côté les ramifications subtiles des sens de res
au service de la pensée philosophique, je me bornerai à consi-
dérer ici les
aspects les plus matériels que ce mot a également
revêtus et à analyser les
nuances de signification qui en déri-
vent. J’étudierai à ce propos le champ
lexicologique qu’embrasse
chacune de ses acceptions dans le latin du Moyen Age, en
me
restreignant à la période comprise entre la Renaissance carolin-
gienne
et l’essor des langues vulgaires, c’est-à-dire le début du
XIII e siècle.
Res se traduit communément en français par ‘chose’, qui
revêt une valeur tout-à-fait ambiguë, puisqu’il s’applique à la
désignation
indéterminée de tout ce qui est inanimé (cf. Littré),
aussi bien qu’à un objet
matériel ou à une notion abstraite.
Nous savons que les choses de la nature, les éléments de
la création, sont rendus
dès l’Antiquité classique, à la suite de
Lucrèce, par l’expression natura rerum , qui n’est pas dépourvue
d’une certaine
solennité cosmique et que le livre de Bède a trans-
mise aux hommes du Moyen Age.
Nous la retrouvons par la
suite jusque sous la plume d’Alexandre Neckham à l’aube
du
XIII e siècle comme titre de son traité cosmologique.
Barthé-
lémy l’Anglais intitulera, de même, son encyclopédie De proprie-
tatibus rerum. C’est ainsi que de toutes les ‘choses’ Dieu est
tenu pour l’origine, summa et principalis omnium rerum causa 1 .
Si res ne semble plus s’utiliser au Moyen Age
pour parler
des créatures humaines, il continue à s’appliquer, comme dans
l’Antiquité, à des animaux: on précise parfois res quadrupecla
2 .
Le mot désigne des têtes de bétail, voire des troupeaux, plus
spécialement sans doute des ovins que l’on peut trouver quali-
fiés de res muta
3 . L’expression très particulière de
res promiscua
4
est un régionalisme qu’on repère dans quelques chartes asturien-
nes du XI
e siècle; elle y figure dans des énumérations de bétail,
après les boeufs et les vaches et avant les porcs, et semble avoir
été glosée par
oves et kapras; une analyse du vocabulaire de
cette province
nous a permis de constater que res promiscua
a exactement pris la place de ce qui était appelé depuis le
IX e siècle promiscua pecora
5 ou, dans le Portugal voisin, gana-
tum promiscuum
6.
Ainsi dans la péninsule ibérique res
peut
prendre le sens de bétail, signification qu’a gardée le mot es-
pagnol
res (pl. reses). Ce même sens peut,
semble-t-il, être déjà
proposé dans des actes d’Oviedo du X e
siècle où le mot res,
pris absolument, prend place dans des énumérations de biens
divers (vignes,
vergers, maisons, vêtements etc.) 7 .
Ouvrons ici une parenthèse pour signaler une formation
refaite sur
res, très courante dans les chartes du Portugal et
du
nord-ouest de l’Espagne, le mot recellus
8 ( recelus
9
, reicelus
10,
reixellus
11 , rexelus
12, rezellus
13) que Corominas
traduit par
‘veau’, car il est souvent en corrélation avec des boeufs et des
vaches. Mais un texte de Braga dément cette interprétation, car
il porte III rexelos cum filios
14
: comme on ne peut supposer
des veaux pourvus de petits, il
s’agit, là encore, semble-t-il de
menu bétail.
Dans l’écrasante majorité des cas, res s’applique à des objets
inanimés plutôt qu’à des créatures vivantes. Ces choses peuvent
être directement liées à la nature ou bien façonnées par la main
de l’homme.
C’est bien à la conception de chose naturelle issue de la
matière
primordiale que se réfère Bernard d’Utrecht lorsque,
dans son introduction au Theodolus, il écrit que la matière est
ce qui constitue
toute ‘chose’, si bien que, par un vrai jeu de
mot pseudo-étymologique, il
qualifie la materia de rei mater
15 .
Yves de Chartres pense encore à la matière dont la res est cons-
tituée
lorsqu’il expose que cette res, en se liquéfiant, mollit, se
dilate et se
purifie 16.
Res est encore liée à la nature lorsque, pour décrire la ri-
chesse d’une terre, on la dit pleine d’une grande abondance de
produits: rerum copia
17, et c’est toujours par res qu’on désigne
les produits naturels nécessaires à la vie humaine, le pain, le
vin, les
légumes, le bois de chauffage etc. 18.
Mais res est aussi un produit de l’industrie
humaine. Ainsi
lorsqu’il veut donner un exemple de chose réelle, Bernard
d’Utrecht cite la maison, dont la ‘matière’ est faite de bois ou
de pierre 19 . Pour un objet fabriqué de la main de l’homme, on
peut préciser opificalis res
20 .
Employées au pluriel, certaines expressions correspondent
— 71 —à un ensemble matériel complexe: le ‘mobilier’ se traduit par
res mobiles ou plus précisément, en Italie, par res massariciae
21,
les meubles qui se trouvent dans la maison. De même, dans un
passage des Miracles de Rocamadour qui décrit une tempête à
laquelle a échappé un navire, on lit: «sine dampno rerum na-
valium», et res navales désigne ici le
navire avec tout son ap-
pareil 22.
L’expression classique res venales est l’exact
équivalent de
merces pour qualifier les marchandises qui circulent sur les
voies
du commerce, figurent sur les marchés et acquittent des taxes
de
tonlieu. Produits manufacturés ou non, ils appartiennent aux
marchands qui les
négocient, et il est souvent délicat de dépar-
tager les sens de res eorum entre ‘marchandises à vendre’ et ‘biens
personnels du
marchand’, qui est un des sens principaux que
nous aurons à examiner 23 . Notons cependant qu’au cours du
XIII e siècle merces diverge progressivement et va s’appliquer aux
seuls
objets de ‘mercerie’ alors que res conserve le sens général.
C’est à cette même valeur que se rattache l’expression pre-
cio in rem valente
24 qui, dans bien des actes diplomatiques, indi-
que que la contre-valeur d’une chose sera payée ‘en nature’ et
non
en espèces.
Calqué sur le sens du mot res que nous venons
d’examiner,
et refait sur l’accus. rem, le mot d’ancien
français ren, rien, riens,
désignait dans la littérature médiévale une personne ou une chose,
mais
s’appliquait souvent à quelque chose de valeur médiocre,
au pluriel à des
bagatelles. Fait caractéristique, il figure très sou-
vent dans des expressions de
valeur négative: ren... non, ou ne
ren, n’en est riens qui ont concouru à le vider progressivement
de sa valeur positive. Si bien qu’en français contemporain, ‘rien’,
‘un
rien’, considéré comme une chose négligeable, subsiste rare-
ment dans des phrases
positives alors qu’il abonde dans des
formules négatives qui amènent tout
naturellement à lier le mot
à l’idée de négation absolue, de ‘néant’. La chose
matérielle est
ainsi, au terme d’une longue évolution, absorbée dans la nullité.
Le mot res, avec tout son environnement sémantique si riche
que
nous étudions aujourd’hui, sombre dans des emplois restrictifs
et
déviés.
Pour rendre l’idée d’objet matériel, le latin médiéval use
encore
d’autres mots; deux d’entre eux nous retiendront briève-
ment: utensile et instrumentum.
Dans l’introduction du De utensilibus, qui est un manuel
du vocabulaire de la maison, Adam du Petit-Pont écrit qu’il va
traiter du nom des
choses (nomina
utensilium) et qu’il a réuni
des noms d’objets usuels (nomina
utensilium et rerum usitatissi-
marum
25) lesquels
étaient ignorés de bien des gens incultes. Ainsi
utensile (ou, le plus souvent, le plur. utensilia) double l’accep-
tion de res comme objet matériel: par ce mot, en
effet, on entend
les choses de première nécessité, aussi bien ce qui sert à vivre
— comme le glose l’auteur de la Navigatio sancti Brendani: uten-
silia que ad usum vite humane pertinent
26 — que
ce qu’on emporte
avec soi lorsqu’on s’expatrie. Ce sont aussi les meubles et
usten-
siles de la maison (utensilia domus), qui ont pour
correspondant
le collectif suppellex
27 , mais aussi les dépouilles des vaincus qui
servent de butin de guerre (utensilia diversi generis diripuerunt
28).
Loin de se limiter
au sens général d’objet matériel, le mot utensile
fut surtout utilisé au sens plus restreint d’‘outil, ustensile’ destiné
à un
usage déterminé, artisanal ou agricole, ou propre au service
du culte ( utensilia sacra: ‘objets du culte’ 29 ). Ainsi, comme son
étymologie le proclame, l’utensile est ce dont on se sert.
Un schéma sémantique parallèle s’observe dans l’analyse du
vocable
instrumentum. Si le sens général d’‘objet’ est peu attesté,
nous le trouvons à la fin du VIII e siècle sous la plume
d’Angilbert
quand il décrit le trésor de l’abbaye de Saint-Riquier: après avoir
longuement parlé des reliques et des livres, il abrège la fin de
son exposé
en ajoutant qu’il serait trop long de décrire les autres
objets, cetera instrumenta
30 . Mais, sans contredit, le
sens le plus
habituel du mot est celui d’‘outil, instrument’. Il sert notamment
pour la cuisine ((strumenta culinarum) 31 ou pour puiser de
l’eau
(strumentum aque trahende) 32 ,
pour la toilette (un peigne) 33
comme pour les travaux des champs (un van) 34 , et il s’emploie
aussi pour désigner un
instrument scientifique, un instrument de
musique, une machine de guerre, un
instrument de supplice ou
des objets du culte.
Le rapprochement entre instrumentum et utensile est frap-
pant: les deux vocables sont pratiquement
interchangeables. Ainsi
si l’on compare deux textes normatifs contemporains, la
Concordia
regularum de saint Benoit d’Aniane et les statuts d’Adalhard de
Corbie, on constate que le premier, à propos de la garde des
outils du
monastère, utilise l’expression strumentorum custodia
ferramentorum
35 alors que le second spécifie que les utensilia
ferrea seront
remis par le chambrier aux forgerons 36 .
Notons encore que, glissant au-delà de l’idée de simple objet
matériel, instrumentum est également appliqué à des structures
plus
complexes: ainsi la charpente d’un pont est qualifié de instru-
mentum lignorum 37 , tout comme res pouvait représenter une mai-
son; nous retrouverons plus loin un emploi analogue du mot
causa.
Res a un autre sens, également concret, largement attesté
dès l’Antiquité, celui de ‘bien, fortune, richesses’. C’est éthymo-
logiquement le
sens premier puisque, refait sur l’accus. rem, il se
rattache à la racine rām et à un mot indo-iranien signifiant ‘ri-
chesse’ 38.
Au singulier, il est très souvent utilisé dans les textes litté-
raires pour exprimer sous une forme brève, commode à versifier,
les mirages de
l’argent. Ainsi Vital de Blois écrit dans le Geta:
Multa licet sapias, re sine nullus eris («même si tu es plein
de savoir, tu ne
seras rien sans argent») 39 . Est natu tenuis et
re («il est de naissance et de fortune modeste»), lit-on dans
le Milo de Mathieu de Vendôme 40 , et l’on trouve dans le Miles
gloriosus: re dominante reus, «coupable d’esprit de lucre» 41.
Dans les textes
narratifs, l’emploi du mot est constant. Dans les
actes juridiques, res représente la fortune que l’on gère ou que
l’on lègue,
et res familiaris garde la valeur antique de patrimoine,
comme res dotalis celle de bien dotal.
Au pluriel, le terme s’emploie, plus fréquemment, avec le
sens
d’ensemble des biens d’une personne physique ou morale,
l’adjectif temporales ou terrenae introduisant une
coloration reli-
gieuse d’opposition aux vrais biens qui sont célestes. Dans les
textes de caractère juridique, on spécifie souvent que les biens
sont
meubles ou immeubles, res mobiles immobilesque (le sin-
gulier, en ce cas, est tout-à-fait exceptionnel). Au mot res est
souvent coordonné celui de possessiones, comme si au bien
en
soi s’ajoute le droit que l’on exerce sur lui ou la jouissance que
l’on
en a. Jumelé à substantiae dans l’expression omnes res et
substantiae, res pourrait désigner le patrimoine foncier et substan-
tiae la fortune, mais l’alliance de ces deux termes, par ailleurs
si complexes et si abstraits, laisse planer un doute sur leur valeur
respective 42 .
Il est, en tout cas, hors de doute que dans un très grand
nombre de citations,
res s’applique à des biens immobiliers, pièces
de terre
isolées aussi bien que domaine plus ou moins important.
Ce sont notamment les
biens des églises (res ecclesiarum), expres-
sion qui
revient constamment dans tous les textes médiévaux.
Les grands ordres militaires,
Temple et Hôpital, désignèrent au
XII e siècle, pour gérer
leurs domaines en France, des admini-
strateurs appelés procuratores
43 ou provisores rerum
44 . Du reste,
Remi d’Auxerre, glosant le vocable fundus, énonce une définition
(latifundia res dicitur lata possessio) qui fait de res l’équivalent
de
possessio
45 . Dans de nombreux textes d’origine française, et
parfois
aussi italienne, remontant à l’époque carolingienne, on
désigne par res un domaine foncier qui peut se composer d’un
certain nombre de pièces de terre et qui constitue une unité
d’exploitation pourvue d’un toponyme propre 46 .
Le premier correspondant latin apte à rendre l’idée de ‘bien,
richesse’ est, évidemment, le neutre plur. de l’adjectif bonus
em-
ployé substantivement. Il s’applique indistinctement à toutes les
richesses matérielles ou spirituelles, que ce soient des biens meu-
bles, un
patrimoine foncier ou encore des bienfaits d’ordre reli-
gieux; dans la première
acception, on peut trouver la précision
bona temporalia. Les grands établissements ecclésiastiques sont
largement dotés de biens énoncés sous l’appellation vague de cum
omnibus bonis suis ou de cum bonis et
adjacentiis suis ou encore
cum bonis et possessionibus suis etc. Il arrive aussi que l’on
juxtapose bona et res dans des
formules d’apparence redondante:
dono vobis retornum et regressum in omnibus bonis et rebus suis,
les deux mots désignant également des biens fonds 47.
Le sing, bonum — s’il est plutôt utilisé dans le sens moral
de bienfait en général ou de bien (summum Bonum = le souve-
rain Bien = Dieu) — se trouve parfois pris dans les mêmes
acceptions que le
plur. pour exprimer l’argent dont on a besoin
pour vivre (bonum
temporale)
48 ou la fortune d’une communauté
(commune bonum canonicorum) 49 ou encore un domaine, une
terre plus ou moins importante 50 ...
Le mot facultas correspond également au champ
sémantique
qui nous retient. Terme le plus souvent abstrait, il dérive de la
notion de possibilité, de ‘moyen de disposer’, vers l’idée de pro-
priété. C’est
par facultas ou, plus souvent encore, par le plur.
facultates que s’exprime, dans de nombreux textes de la prati-
que, la fortune d’un particulier, d’une église ou d’un monastère.
L’expression res et facultates
51 n’est pas redondante
mais diffé-
rencie la chose en soi et la possibilité d’en jouir. A plus forte
raison dans les donations qui comportent la (ou les) facultas
(-tes)
omnium rerum (de omne re) , 52 le mot facultas signifie la ‘jouis-
sance’ de tous
les biens.
De facultas vient le diminutif facultatula, ‘petite fortune’ 53 .
— 79 — Une manière moins courante de rendre en latin médiéval
l’idée de bien, ensemble
de choses possédées, se trouve dans un
terme d’origine germanique, rauba, raupa, roba, qui est resté en
italien sous la forme ‘roba’ et a
donné en français ‘robe’ et en
espagnol ‘roba’. Déjà dans la Loi salique
apparaissait la forme
verbale raubare
54 , rubare, qui signifie ‘dérober’, ‘se livrer à des
rapines’
(cf. all. ‘rauben’), soit l’équivalent du lat. rapere. Le sub-
stantif rauba, raupa, est fréquent dans les recueils de
formules
des VII e et VIII e siècles pour
signifier un bien meuble dont
on s’empare, l’objet d’une rapine, mais il prend la
valeur de ‘toute
chose possédée’ dans une formule comme celle-ci: annonam vel
aliam raupam...furavi
55 . Les textes génois du
XII e siècle ren-
ferment encore des exemples de cette rauba dont s’emparent les
corsaires au cours de leurs
expéditions 56 et
l’ officium raubarie
est chargé des questions liées à la course. Mais dans d’autres
contextes
italiens, le mot a pris un sens neutre d’'objet indéter-
miné’, qui rappelle
tout-à-fait celui de res, ‘chose’ et aussi ‘mar-
chandise’
57 .
Le terme rauba revient à diverses reprises dans
les chartes
languedociennes du XII e siècle. Dans le testament
du vicomte de
Carcassonne Roger, cette rauba se compose de
draps, manteaux,
literie, tapis, matelas 58 , et c’est sans doute dans le même sens
que l’emploie une charte
castillane où dans une énumération de
biens, la raupa
s’insère entre le bétail et l’argent 59 . Par ailleurs
la rauba, qui fait partie de la dot
60 , est
distinguée du mobilier,
suppellex
61: il s’agit certainement de vêtements ou
de tissus, sens
que prendra
‘robe’ en ancien français, puis en français moderne.
Ainsi, selon les régions d’utilisation, rauba
signifie ‘butin’,
‘objet mobilier’ ou ‘tissu’.
A res = ‘biens fonciers’, il faudrait encore comparer les ter-
mes possessio, proprietas, potestas; mais la valeur juridique l’em-
porte là
nettement sur l’expression de la chose elle-même, si bien
qu’il ne nous a pas semblé nécessaire de poursuivre la comparai-
son. Au contraire, il nous a paru essentiel de mettre res en
paral-
lèle avec un terme latin d’une grande richesse sémantique et qui,
lui
aussi, se développe en de nombreux sens abstraits: il s’agit de
causa, ce mot qui s’est précisément substitué à res dans le lan-
gage moderne pour exprimer une ‘chose’ inanimée 62 .
Parti de la notion de ‘cause, raison, origine’ et dérivant de
là
vers ‘excuse, condition, prétexte, circonstance’, le mot causa
se prête surtout à un grand nombre d’implications juridiques,
dont le
français ‘cause’ gardera le contenu. Le sens le plus ha-
bituel est, en effet,
‘litige, procès, cas de droit, affaire judiciaire’,
et on discerne, tout autour,
divers sens dérivés: ‘plainte en jus-
tice, sentence, droit de justice, défense’
etc. Mais, cheminant dans
un sens différent, une branche du schéma sémantique a
rejoint
les sens matériels de res en partant de la notion
de ‘cause, prin-
cipe, élément’, d’où ‘contenu’, ‘objet d’un acte’, ‘choses’ au
sens
abstrait et général, mais aussi les ‘choses matérielles’ et enfin
les
‘biens’, les ‘choses possédées’. Ces deux derniers sens, qui vont
nous retenir,
recoupent parfaitement ce que nous a livré le mot
res, bien que les occurences en soient beaucoup moins nom-
breuses.
En effet, causa doit se traduire par ‘objet matériel’ lorsqu’un
prêtre du IX e siècle se plaint du vol de vêtements et reliquas
minutas causas
63 ou bien quand on apprend qu’un individu a des
causae dans le cellier d’un autre 64 . Ce sont aussi des objets maté-
riels ces causae qui circulent, et sont
négociables, identiques à
ces res ou res venales dont il a été question 65. Ce sont enfin des
produits naturels, herbes ou légumes (ortiva causa) 65bis
Dans certaines chartes, causa répond à la valeur
évasive ac-
tuelle de ‘chose’: dès 871 une terre est concédée cum censu vel
aliqua causa
66 et en 1081 il y a paiement en argent, en juments
et ‘en toute autre chose
à notre convenance’: in argento, in equa
et in alia causa que nobis placabiles fuerunt
67
Des actes royaux
aragonais précisent que personne ne
réclamera ‘nulle autre chose’,
‘rien d’autre’: ut
nullus...demandet illi aliqua causa; demandet
nulla alia
causa
usque
ad hunc diem
68 . Soulignons
que ces derniers
exemples mettent en lumière l’évidente correspondance ‘chose’ =
‘rien’ que nous avons évoquée plus haut, car causa avec la
néga-
tion nullus équivaut au français ‘rien’ qui garde
la primitive va-
leur positive de ‘quelque chose 69 .
La notion de ‘biens’, de ‘patrimoine’ d’une communauté ou
d’un
particulier — que le latin médiéval rend par res, bona,
facultates, possessiones, éventuellement rauba — se retrouve éga-
lement dans causa et son
pluriel causae. C’est ainsi que la com-
munis causa canonicorum est l’équivalent de ‘mense capitulaire’ 70 .
De même, on gère un bien foncier sicut propriam causam
71 . En
fait, causa est très souvent synonyme
d’‘héritage’ 72, spécialement
au
pluriel, par exemple lorsqu’il est fait allusion à des personnes
qui demeurent in vestris causis vel hereditatibus
73 .
L’assimilation de causa à res est si
absolue que nous avons
pu relever le décalque de l’expression res mobiles vel immobiles
dans une charte napolitaine: causa movile vel stabile
74 . En Espa-
gne, le domaine royal a pu être qualifié de regalis causa
75 , et dans
un acte du Midi de la France les terres et alleux qui
constituent
une réserve seigneuriale sont dits causas
dominicas
76. Causa, com-
me res, s’emploie
aussi pour désigner une terre déterminée, située
avec précision: aliqua causa que juxta cellula Sancti Salvatoris
in pago Avernis est
77 , ou torrens qui dividit castri et sancti cau-
sam 78 .
Mieux encore, causa peut prendre le sens d’un
‘ensemble
de choses’, d’une ‘entreprise’, d’une ‘exploitation’. Ainsi dans
les coutumes de Corbie, Adalhard précise que les meuniers auront
la causa integra s’ils la pourvoient de six roues et la medietas
de illa causa et de la terre annexée s’ils n’y font que quatre
roues 79 .
Tous ces emplois sont surtout fréquents, il est vrai, dans
les textes du domaine
roman; ils sont toutefois attestés en Ba-
vière et en Rhénanie bien que les
territoires germaniques soient,
dans leur ensemble, restés plus scolairement liés
à la langue
classique.
Le mot ‘chose’ trouve en français de nombreux emplois fi-
gurés et s’utilise pour
exprimer dans le flou et de façon quasi
explétive une foule de notions plus ou
moins générales. Il en est
de même de res, qui sert de
substitut à des termes tels que
qualitates ou virtutes
80 . Il se combine à des adjectifs de sens
moral (res
honestae
81 = la vertu) ou technique (res militaris
82 ou
bellica
83 = science de la guerre; res rustica
84 = agriculture), pour
exprimer une vertu ou une connaissance. Enfin res humanae prend
le sens de ‘vie’ dans des expressions qui
signifient ‘vivre’: rebus
humanis interesse
85 , in rebus humanis agere
86
ou plus souvent
encore ‘mourir’: excedere rebus humanis 87 , eximi humanis rebus 88 .
On peut trouver quelques exemples de causa dans
un sens
similaire. Ainsi Alcuin écrit: mentis secretas pandere
causas
89, ‘ré-
pandre les choses de
l’esprit’. La valeur de causa finit par être
celle d’un
pronom indéterminé (parler ‘de ce qui est nécessaire',
de causis necessariis
90) ou bien le mot devient
explétif (avoir ‘l’ex-
périence de tout’, experimentum omnium
causarum
91; ‘célébrer des
mariages’, facere causas
matrimoniales... et alias honorificiencias
92).
Au sens d’‘acte, action, entreprise’, res est
largement attesté
et figure dans des nombreuses tournures, telles que rerum fortuna,
rerum series, rei eventus etc. Res gestae ne s’applique pas
seule-
ment à de hauts faits, à des actions importantes de caractère
militaire ou politique, il devient l’équivalent de ‘récit, historique’.
Magnae res, novae res ont une connotation politique ou militaire
analogue. Enfin l’action militaire, le combat est exprimé par
le tour
classique: res agitur,‘le combat s’engage’.
En revanche, les emplois de causa au sens d’ ‘action’, sont
très peu fréquents; mais ils existent chez Frédégaire 93 et dans les
lois de Liutprand 94 . De là on passe à la notion d’‘œuvre’, opera
95 .
Res et causa se rejoignent pour exprimer
l’‘affaire’ et ils ont
pour synonyme negotium
96 . Une certaine nuance sépare cepen-
dant les deux vocables: res signifie ‘les faits’, tandis que causa
dans la langue classique serait ‘la présentation de ces faits’ (cf.
l’expression causa rei). Mais alors que dans l’Antiquité les deux
mots avaient
valeur de ‘cause judiciaire, procès’, au Moyen Age
causa supplante nettement en ce sens son concurrent, res ne signi-
fiant plus que le ‘contenu de la cause’.
Poursuivant encore cette évolution sémantique parallèle, nous
constatons que, si res exprime souvent l’objet ou le sujet d’un
écrit, d’un discours ou d’une pensée, causa désigne le
contenu
d’un acte juridique. Toutefois dans la prolifération sémantique
de
ces deux vocables si complexes, les frottements de sens et leurs
entrecroisements
s’opèrent dans de telles conditions que certains
sens sont devenus
interchangeables. C’est ainsi que, de même
que causa a pour
sens premier l’ ‘origine’, la ‘cause’, et qu’il prend
valeur de préposition
analogue à ob, propter ou gratia, de même
res se trouve dans des expressions absolument similaires: de ea re,
quare,
ob
eam
rem, quamobrem. Notons encore que l’expression
très
classique, encore largement utilisée au Moyen Age, non ab
re esse videtur, trouve son correspondant
dans sine causa, qui équi-
vaut à frustra
97 .
Il ne faudrait pas négliger l’emploi de res comme terme
allusif destiné à éviter l’emploi d’un mot que la pudeur réprouve.
On trouve
couramment l’expression verbale rem habere cum ,
connaître une femme charnellement’ 98 ou
bien rem conjugii ha-
bere, ‘accomplir l’acte conjugal’ 99 . Le latin a d’ailleurs usé d’autres
substituts
pour faire allusion à l’amour physique, à l’acte sexuel,
des mots abstraits tels
que commercium, negotium, opus. En ce cas,
le mot res doit
être rapproché de la tournure euphémique française
identique: ‘faire la chose’. De
son côté, le mot causa a été em-
ployé par pudeur pour
désigner les parties intimes de la femme 100 ,
de même
qu’en ancien français ‘chose’ a désigné l’organe viril.
Entre les mots res et causa on pourrait noter bien d’autres
similitudes d’emploi, non moins
intéressantes. On sait, par exem-
ple, la fortune que connut un des composés de
res, res publica ,
appliqué successivement à l’empire romain, byzantin ou germa-
nique aussi
bien qu’à l’administration d’une communauté plus
restreinte, ville ou évêché. On
aurait pu croire que res aurait
été choisi de préférence
pour exprimer les ‘affaires’ intérieures
d’un Etat ou d’un peuple. Or voici qu’à
diverses reprises les
annales carolingiennes font état des causas interiores regni
101 ,
causas italicas disponere
102 , Saxonum et Sclavorum causas
103 etc.
Ces confusions continuelles de sens, ce long combat séman-
tique, ont mené, comme
nous le savons déjà, le vocable causa
à supplanter peu à peu res dans la langue courante. Seuls
les
emplois abstraits de res se maintinrent dans des
formations nou-
velles de substantifs et d’adjectifs, mais ceux-ci eurent un con-
tenu essentiellement intellectuel. Dans la langue vulgaire, res prit
une signification restreinte dont le sens se simplifia encore au
cours des âges, tandis que causa se ramifiait en un doublet
d’une
grande richesse sémantique, du moins en français: ‘cause’ et ‘cho-
se’. C’est cette lente et tâtonnante adaptation du vocabulaire anti-
que aux
réalités médiévales que j’ai essayé de mettre en valeur
en insistant sur le rôle
joué par les termes abstraits dans la
traduction des choses les plus concrètes.