1 Tous ces papiers, livres et documents, que je viens de
placer sur la table
devant moi, c’est pour dissimuler mon inquié-
tude. Je suis inquiet d’avoir à
parler en premier sans savoir si
mes préoccupations personnelles sont à leur place
en votre col-
loque.
Mais j’ai lu les comptes rendus des deux colloques précédents,
aussi
attentivement qu’il est en mon pouvoir — je les ai ici sous
la main, et vous
voyez: les pages sont marquées, que je citerai
tout à l’heure.
Or, je peux le dire bien sincèrement, tout cela m’intéresse —
et j’ai pensé vous
dire pourquoi. Je n’ai, bien entendu, aucun
enseignement à donner à quiconque; je
ne suis point philosophe
(cela se sait), point philologue ni historien; faut-il
avouer que
l’on me prend pour un mathématicien, ce qui n’est rassurant
pour
personne.
Voici d’abord les 848 pages des Atti du second Colloque.
Je me sens — comment dire? — concerné par ces quelques mots
de l 'intervento conclusivo de Bernard Quemada (p. 713): «nous
remettons peu
en cause les analyses devenues traditionnelles et
dites abusivement, autour de
cette table, quantitatives».
Quantitatif! qu’est-ce à dire? Un observateur, même super-
ficiel, feuilletant
ces deux gros volumes, est obligé de constater:
il y a des chiffres, beaucoup de
chiffres. Pas seulement les adresses
des citations (numéros des chapitres, des
pages ou des versets),
mais ceci, par exemple, page 23: «l’oeuvre philosophique de Sénè-
que comporte
249645 occurrences et le mot ORDO y apparaît
66 fois sous
ses diverses formes».
Ou encore (page 43): «On totalise 66233 mots et ORDO
a une fréquence absolue d’emploi de 189, tandis que (dans un
autre texte) de
72136 mots ORDO est utilisé à 219 reprises».
Notons, dès maintenant, le vocabulaire: comporter des occur-
rences, apparaître
un certain nombre de fois, totaliser tant de
mots, utiliser un mot à plusieurs
reprises, fréquence d’emploi,
etc. Je n’ai donné que deux exemples, mais je
pourrais continuer:
pages 53, 56, 66, 77, 90. Et même, arrivé à la page 90, on ne
trouve plus que des chiffres, pendant plus de soixante-dix pages!
C’est
impressionnant. Et même des écritures décimales, comme
ceci: 0,2267; ou: 0,00017
(sic) à la page 470. De quoi faire
frémir un homme de ma profession.
Je ne vais pas dresser de catalogue; je ne vais pas faire
subir à vos textes les
traitements que vous faites subir à Galilée,
à Saint Thomas, à Descartes, à
Malebranche. Ce n’est pas l’envie
qui me manque, mais le temps. Et je regrette de
ne pouvoir
disposer d’une analyse soignée de toutes ces données chiffrées
(je ne dis pas: quantitatives).
Pourquoi toutes ces données chiffrées? Est-ce, comme on
lit page 678, que ce sont
des «faits informatiques»? Ce qui
pourrait induire peut-être quelques esprits
malveillants à penser
qu’il faut incriminer les facilités que nous apportent les
ordina-
teurs.
Il faut, au contraire, dire que c’est une tendance très ancien-
nement attestée
dans l’étude des textes et des langues. Je n’ai
pas les moyens de faire l’histoire
de ce qu’on pourrait nommer
‘les noces de la statistique et de la philologie’. Où
trouver un
Martianus Capella pour notre temps?
Sans remonter aux Massorètes (dont les méthodes et les
préoccupations
mériteraient plus qu’une allusion souriante) je
pourrais vous renvoyer à des
textes fameux.
Pour bien comprendre les désirs et les soucis des philologues
qui font de la
comptabilité, on pourrait, par exemple, revoir les
Actes du premier congrès des philologues slaves qui s’est tenu à
Prague en 1929 et qui fut un événement considérable.
Désirs et soucis, ai-je dit: c’est d’abord de donner plus
d’objectivité
(contrôlable par autrui) à ces mentions coutumières
et décevantes: «on pourrait
facilement multiplier les exemples»
(et le lecteur: «eh bien! multipliez, je vous
prie»); «cette con-
struction, ou expression, ne devient vraiment usuelle et très
fré-
quente qu’à partir de telle époque»; «ces tournures sont très
fréquentes chez tel auteur»; ou bien: «elles sont rares» et même
«rarissimes»...:
«le mot mysterium est l’un de ceux qui revien-
nent le plus
fréquemment sous la plume de Scot Érigène»...
Encore une petite fiche, pour l’histoire des mentalités: la
préface à la seconde
édition de la Syntaxe Latine de Riemann
(1894): «la méthode
statistique que des applications maladroites
avaient rendue suspecte à de bons
esprits...» (ceci est écrit il y
a plus de 80 ans!), mais Riemann la croyait
bonne, cette méthode,
car «seule elle bannit les à-peu-près. Par la statistique
seulement,
grammaticale et lexicographique, on peut introduire un peu de
rigueur et de certitude».
J’aurai le regret de dire mon désaccord: il ne s’agit pas de
bannir les
à-peu-près; mais au contraire il faut les accepter et
les contrôler.
Mais le mythe de la rigueur a la vie dure. Dans une thèse
(soixante ans après
Riemann) où la statistique joue son rôle,
l’Auteur s’explique: « on s’entoure d’un
appareil mathématique
un peu complexe, c’est qu’il n’est pas possible de se
confier à
des approximations...». C’est mal dit, c’est justement parce que
les à-peu-près sont inéluctables qu’il faut faire appel aux méthodes
d’approximations de la mathématique.
Mais revenons à vos fréquences.
2. Fréquence: l’usage est maintenant établi dans la plupart
— 14 — des langues: il ne s’agit plus de la qualité de ce qui est fréquent,
mais d’un
nombre, le nombre des répétitions, des reprises, des
occurrences, le nombre de fois qu’un mot apparaît: «quoties haec
vox occurrit...». Ce
nombre pourrait concerner un phénomène
linguistique quelconque, syntaxique,
phonologique ou autre; mais
nous ne parlons ici que de fréquences lexicales.
Dans votre second Colloque c’était le mot ordo qui était visé.
Mais on m’a prévenu que le troisième Colloque s’intéresserait
plutôt à res. Je m’y suis mis, avec mes faibles moyens, et, du
mieux
que je peux, je prendrai mes illustrations de ce côté-là.
Dans les Lettres de Sénèque à Lucilius le mot res (en ses
diverses flexions) figure 566 fois. Voilà une information.
Mais
que voulez-vous que j’en fasse? Patience!
A cause du centenaire célébré cette année, j’ai cru bon d’aller
voir la Règle de Saint Benoît: res s’y trouve 22 fois.
Mais vous choisissez plutôt des textes philosophiques. J’avais
sous la main des
textes et leur index.
Dans le De contemplando Deo de Guillaume de Saint-Thierry,
je lis res quatre fois et dans le De dignitate
amoris du même auteur,
seize fois.
Dans le Discours de la Méthode (dont le Lessico nous a pro-
curé l’index) chose se trouve
51 fois au singulier et 66 fois au
pluriel.
Dans le Discours de Métaphysique de Leibniz, 40 fois au
singulier, 24 fois au pluriel.
Dans la Profession de foi du Vicaire Savoyard, 21 fois au
singulier, 27 fois au pluriel.
Voilà des informations. Je crois qu’elles sont vraies, exactes
(l’erreur, s’il y
en a, est faible), mais que faut-il en faire? Est-ce
que ce sont des faits
historiques, linguistiques, ou quoi? A quoi
ça sert? Comment ça fonctionne?
A quoi ça sert? Il ne faut pas dédaigner une certaine utilité
que je vais dire —
même si elle paraît mineure. (Elle est d’ailleurs
signalée dans le volume du
premier Colloque, page 265).
Il est écrit, je crois: «Si tu veux bâtir une tour, assieds-toi,
et fais tes
comptes» (proton kathisas psephizei — Luc, 14, 28)
Si je veux étudier res chez Sénèque, me suis-je dit, il va falloir
lire (rien
que pour les Lettres) 566 passages. C’était beaucoup.
J’ai
reculé.
Mais res chez Saint Benoît: 22 endroits: en moins d’une
heure de temps j’y verrai clair.
Et Descartes: 117 fois le mot chose dans le Discours de la
méthode. C’est un peu plus gros. Mais c’est Descartes!
En un mot, le premier emploi de la fréquence, c’est de faire
un devis — pour
proportionner ma recherche à mes moyens, à
ma bourse si j’ose dire, au temps dont
je dispose, et prévoir
les automatisations nécessaires, etc.
Plaçons-nous alors dans l’hypothèse favorable. Compte tenu
des moyens dont je
dispose, la fréquence annoncée me permet
d’aller y voir de près. C’est-à-dire de
retourner au texte (même
une concordance ne m’en dispensera
pas).
Je l’ai fait pour Saint Benoît comme pour Descartes, à titre
d’expérience, pour
ne pas parler dans le vague.
Que se passe-t-il? La fréquence éclate. Je veux dire que
les divers contextes qui accompagnent le même mot se
répartissent
et se groupent.
Pour la Regula Sancti Benedicti, c’était très net: pour une
part res renvoie à des objets, non pas des objets
quelconques, mais
des objets matériels et le plus souvent il s’agit «de rebus
mona-
sterii». D’un autre côté res est un mot abstrait: «de
hac re
dicens».
Pour le Discours de la Méthode, deux directions d’éclatement
aussi, du moins à première vue: pour Descartes, chose peut
être
un mot quasiment grammatical, un mot sans substance, une sorte
de
pronom (que je traduirai dans mon dialecte d’aujourd’hui par:
ceci, cela, etc.).
D’autres fois il désigne une ‘réalité’ bien définie,
et parfois même l’univers.
Je n’insisterai pas sur cet éclatement de la fréquence. D’ail-
leurs vous savez
fort bien que c’est plus compliqué que je ne viens
de le dire: il y a des emplois
ambigus. Je voulais seulement ne
pas perdre de vue que le même mot ici et là, ce n’est peut-être
pas toujours exactement le même.
3 Je ne sais plus qui a dit: «pas de philologie sans com-
paraison». Mais tout le
monde sait bien qu’une fréquence ne
peut se lire que relativement, c’est-à-dire en relation, contraste
ou similitude, avec une
autre, ou d’autres fréquences.
Il s’agit ici encore d’une pratique spontanée et tout à fait
universelle.
Je lisais la Règle bénédictine dans une édition savante, et
je tombe sur ceci:
comment Benoît nomme-t-il les membres de
sa communauté? «pour 90 frater, il n’a pas moins de 36 mona-
chus; cette
fréquence relativement élevée... ».
Comment entendre ce ‘relativement’? Non pas une fréquence
mais plusieurs que l’on compare. Qu’est-ce que comparer?
Avec ma brutalité mathématicienne, permettez que je distin-
gue soigneusement
deux façons de faire:
en premier: plusieurs mots dans un même texte;
en second: le même mot dans plusieurs textes.
Je dis bien: premier, second. L’ordre n’est pas sans signifi-
cation: en prenant
celui que je viens de dire, je veux attirer
l’attention sur le système que
constituent les diverses fréquences.
Et puisqu’on me permet de mathématiser, allons jusqu’au
bout: non pas seulement
plusieurs mots mais tous les mots. C’est
d’ailleurs une pratique aujourd’hui très
usuelle: l’automatisation
y est certes pour quelque chose, mais si l’on examine de
près
l’histoire des premières concordantiae bibliques (XII
e siècle) on
voit s’affirmer assez tôt ce souci
d’exhaustivité.
Tous les mots d’un texte, chacun avec sa fréquence. Mais
ce n’est pas si simple:
qu’est-ce qu’un mot? la notion est incertaine
et
difficilement saisissable, tout linguiste le sait. N’attendez pas
de moi une
opinion quelconque en la matière: je me contente
d’observer les conduites de mes contemporains.
Pour obtenir ces statistiques lexicales — telles que les Actes
du second colloque en présentent — deux opérations ont été néces-
saires:
1° Segmenter. Il faut découper le texte en unités (items
ou occurrences, si vous avez quelque scrupule à les appeler mots).
Bien entendu le traitement automatique aura tendance à privilé-
gier la
Typographie et à déclarer unité tout groupe de lettres
séparé par des blancs. Tout
n’est pas dit par cette décision, car
il y a les ‘traits d’union’, les
apostrophes, etc. D’ailleurs pour
toute langue (écrite) il y aura toujours des
décisions à prendre.
L’un des avantages du traitement automatique, c’est d’obliger
le
maître d’oeuvre à prendre ses responsabilités et (dans le meilleur
des
cas) à lui faire avouer la grande part d’arbitraire de ces
règles de segmentation,
qu’on pourra peut-être nommer Règles
Syntagmatiques.
2° Identifier. Il faut ensuite pouvoir dire si deux segments
préalablement définis sont ou non occurrences du ‘même mot’ (ou
vocable, ou
lemme). Ici encore il faut bien voir que les facilités
informatiques tendent à
privilégier la forme graphique. Mais tout
le monde sait bien qu’on peut vouloir
distinguer des homogra-
phes et associer des allographes.
Je ne m’attarderai pas à parler de lemmatisation, dont vous
êtes plus avertis que moi. En tant qu’observateur, je me permets
seulement
de penser qu’il y aura toujours plusieurs façon de faire,
également raisonnables.
Ces règles d’identification, je les appel-
lerai Règles
Paradigmatiques, et je crois qu’il est dangereux (et
inutile) de dire que
tel système de règles est (universellement)
meilleur qu’un autre. Pour le dire
autrement: je ne crois pas qu’il
y ait une solution ‘minimale’ — et encore moins
de solution
‘optimale’. C’est pourquoi je suis toujours reconnaissant à qui,
pour le même texte, a le courage d’essayer plusieurs modes de
dépouillement. Mais
c’est peut-être là un goût de mathéma-
ticien!
Une fois décidé le double système des règles syntagmatiques
et paradigmatiques,
les machines peuvent fonctionner. Elles four-
nissent à la demande Index ou
Concordances qui sont des aides
à la lecture. Ce disant je ne veux pas en diminuer
le mérite: je
veux dire simplement que le Texte et sa concordance sont deux
présentations qui permettent chacune un mode de lecture diffé-
rent: lecture
séquentielle ou lecture concordantielle. Un infor-
maticien y pourrait reconnaître
les deux modes d’accès bien
connus:
une bande ou ruban, c’est le texte: ‘Read only’ (ou ROM);
un disque, c’est l’index: ‘Random Access’ (RAM).
En regard de chaque entrée (forme, lemme ou vocable) la
concordance donne les
contextes (l’index seulement l’adresse) —
mais il serait souhaitable qu’on puisse
toujours aussi lire direc-
tement le nombre des contextes cités, c’est-à-dire la
fréquence.
J’ai vu d’excellentes concordances qui omettent cette information:
le lecteur peut toujours compter bien sûr, mais si la liste est
longue, on
pourrait lui épargner cette peine.
Il est encore plus commode sans doute de dresser une table
(parfois appelée Index
des fréquences) où ne figurent plus que
les fréquences en face de chaque lemme
d’entrée.
Enfin, on pourra ranger les lemmes non plus en ordre alpha-
bétique, mais dans
l’ordre des fréquences décroissantes. Tout cela
est peu coûteux si l’on dispose de
moyens informatiques — et
tout cela est fort utile.
Mais l’usage des informations ainsi présentées (ces aides à
la lecture
concordantielle, comme j’ai dit) requiert une attention
toute spéciale à ce que
j’appellerai la gamme des frequences.
C’est encore une nouvelle lecture. Non plus seulement, com-
me il est naturel,
tel vocable, quelle fréquence? mais encore: telle
fréquence, quels vocables?
J’a lu (toujours dans ces Atti): «moltissime parole poco fre-
quenti, pochissime parole molto frequenti». C’est bien dit. Mais
ce n’est pas assez dire. Car il ne s’agit pas seulement d’une oppo-
sition, d’un
contraste, mais d’une véritable structure.
Avant même de faire aucune comptabilité, on savait bien
qu’il y avait des mots
souvent répétés, en petit nombre, et des
mots fort peu répétés, en grand nombre.
Mais ce qu’on ne savait
pas, c’est qu’il s’agit d’une gradation très régulière.
C’est par
transitions presque insensibles qu’on passe du très fréquent au
très rare.
Il faut insister, car cela n’est guère conforme aux représen-
tations communes de
l’acte de parole. Dans le discours que je
suis en train de faire, dans l’ensemble
des mots que j’ai prononcés
jusqu’ici, il y a des mots qui n’ont pas été répétés —
qui ne
figurent qu’une seule fois, des hapax comme on dit.
Je ne les
connais d’ailleurs pas, ni vous non plus — mais je suis sûr de
leur existence, et sûr aussi qu’ils sont fort nombreux!
Laissons mon discours, qui ne mérite pas ces analyses savan-
tes; prenons celui
‘de la Méthode’.
Il y a 608 hapax. Immédiatement après ceux-là, on dénombre
230 mots qui figurent
deux fois, et on peut continuer: le nombre
de mots de chaque classe allant en
diminuant.
Jusqu’où? Il y a trois mots de fréquence 31, deux mots de
fréquence 32 — mais
rien pour la fréquence 33. Première lacune
de la gamme. Le phénomène est tout à
fait universel: c’est
le schéma des Basses Fréquences, dans
lequel toutes les fréquences
1, 2, 3, 4, etc. sont représentées.
Si l’on voulait une définition rigoureuse, c’est-à-dire pro-
grammable sans
ambiguité (et donc en partie arbitraire), il fau-
drait une définition récursive.
Il ne suffit pas de dire: les basses
fréquences sont contiguës (ou consécutives).
Il faut préciser (à
l’intention des machines):
1) la fréquence 1 est toujours basse.
2) si f est basse et s’il existe des mots de fréquence (f +1)
alors (f +1) est
basse.
A l’autre extrémité de la gamme, les choses sont toutes diffé-
rentes; c’est la
zone des Hautes Fréquences.
Fréquence 1480, (l’article: le, la, les)
Chacune des hautes fréquences correspond à un seul voca-
ble; et elles ne sont
pas contiguës mais au contraire nettement
séparées.
On descendra ainsi la gamme jusqu’à trouver la première
fréquence qui corresponde
à deux vocables:
Une définition, si l’on y tient: une fréquence sera réputée
haute si lui
correspond un seul vocable, et si aucune fréquence
supérieure n’a plus d’un
vocable.
Enfin, dernier constat (qu’il eût été difficile de prévoir étant
donné le
caractère arbitraire de nos définitions): il y a des fré-
quences ni hautes ni
basses. On les dira moyennes. Pour le Dis-
cours de la Méthode: entre la fréquence 33 (première lacune)
et la
fréquence 126 (dernier ex-aequo). Et c’est dans cette zone
des moyennes fréquences
que se trouvent:
chose (fréquence 117) et rien (fréquence 41).
On dispose aujourd’hui d’un très grand nombre de relevés
statistiques qui
permettent de collectionner et comparer des gam-
mes de fréquence pour diverses
langues et des textes de nature
et de longueur variées. Or toutes ces gammes
présentent les carac-
tères qu’on vient de dire. A titre d’illustration, deux cas
ex-
trêmes:
Un relevé effectué au Trésor de la Langue Française à Nancy,
sur un corpus de 70
millions d’occurrences (on me permettra
d’arrondir les données numériques): les
basses fréquences vont
de 1 à 800 (et correspondent à 66 mille vocables), les hautes, qui
sont au nombre
de 200, vont de 33 mille à 4 millions.
Par manière de défi, je prends, à l’autre extrême, un texte
très court. Il s’agit
d’un sonnet de J. du Bellay, qui ne comporte
que 119 occurrences. On y distingue
cependant les deux zones:
basses fréquences: 67 hapax, 9 mots de fréquence 2 et 4 de
fréquence 3 (il n’y a
pas de fréquence 4);
une seule haute fréquence (7) car il n’y a pas de fréquence
6 mais 3 mots de
fréquence 5.
Dans ces deux exemples la statistique a été faite sur les
formes graphiques (sans
aucun effort de lemmatisation).
4. Ce qui me paraît essentiel:
1) l’important c’est tout le système de fréquences. Cha-
cune d’elles ne peut prendre sens que si on la situe correctement
dans la gamme;
2) la description de la gamme doit donc être globale,
mais elle ne peut qu’être approximative ;
3) une gamme de fréquences possède une très forte
structure, difficile à
expliquer, mais que les régularités numéri-
ques (approchées) rendent visible.
Encore un mot sur ces régularités: les fréquences que je
propose d’appeler hautes
sont telles qu’à chacune correspond un
vocable et un seul. Ces vocables-là peuvent
donc, sans ambiguïté,
être rangés dans l’ordre des fréquences décroissantes, et
cha-
cune possède un numéro d’ordre (ou rang) bien déterminé.
On arrive aux fréquences moyennes avec le premier cas
d’ex-aequo. Il faut alors
faire un choix (arbitraire) si l’on veut
continuer le rangement et donner à chacun
un numéro d’ordre;
(il importe de conserver la propriété cardinale du rang, qui
est
d’indiquer pour chaque terme le nombre de ceux qui sont pla-
cés avant
lui).
Laissons d’ailleurs ces détails techniques qu’il est un peu
malaisé de dire
proprement sans observer les coutumes mathé-
maticiennes (et vous voyez que je
n’ai point de tableau où
écrire figures et formules). Prenons seulement une petite illus-
tration.
Revenons à ce Sénèque écrit à Lucilius. Dans notre
texte le mot res apparaît 566 fois et c’est le 31 e de la liste des
mots rangés par ordre de fréquence décroissante. On sait, au
moins depuis
G.K. Zipf, que si l’on va deux fois plus loin dans
la gamme, c’est-à-dire au 62
e rang, on trouvera une fréquence
à peu près égale à la moitié de celle de res. C’est ce qu’on cons-
tate en effet:
le 62 e mot est malum, fréquence = 273.
Ou bien si l’on cherche une fréquence moitié, on trouve un
rang voisin du double:
à la fréquence 283 le mot corpus, qui est le 59 e .
On peut aussi bien tripler le rang et diviser ( à peu près )
la fréquence par trois:
le 93 e mot est deus, fréquence =188.
Il s’agit bien entendu de relations arithmétiques approchées
(certains diraient
même grossières), mais qui n’en sont pas moins
impressionnantes et qui permettent,
connaissant un fragment de
la gamme, de prévoir au moins les ordres de grandeur
pour le
reste.
On n’insistera jamais assez sur ce phénomène, remarquable
par son universalité
(diverses langues, toutes sortes de textes, Rè-
gles de Lemmatisation variées,
etc.) et qui symbolise en quelque
sorte la forte structure des gammes de
fréquences lexicales.
Bien entendu on peut raffiner, chercher des formulations
mathématiques plus
soignées — mais je ne m’y attarderai pas.
Je voulais seulement marquer que chaque donnée concer-
nant les fréquences doit
être située dans la structure — accom-
pagnée par conséquent de ce qu’on pourrait
appeler un ‘apparat
statistique’.
Il conviendrait maintenant d’aborder la question difficile:
est-ce que la
fréquence est un élément de fonctionnement du
signe, et comment?
Mieux vaut dire qu’on ne sait pas encore grand-chose là-
— 23 — dessus. Il faut en tout cas mettre de côté l’aspect rhétorique.
Lorsque Pascal
écrit ( Pensées , section XXIII): «quand dans un
discours
se trouvent des mots répétés et qu’essayant de les cor-
riger...», lorsque Colette
nous parle de cet écrivain que «la
répétition d’un mot à deux lignes d’intervalle
choque comme
une tache d’encre sur les doigts» il ne s’agit pas de n’importe
quelle fréquence de répétition, mais probablement de mots
‘lourds de sens’.
Il faut dire que la plupart du temps il n’y a pas de per-
ception des fréquences
ni chez le locuteur ni chez l’auditeur.
On a parfois cherché à mettre à part les mots qu’on dit:
outils, grammaticaux,
fonctionnels, ou même: vides. Ce sont les
particules, les pro-formes (pro-noms),
les substituts, les mots à
tout faire. Ainsi, au moins pour certains emplois, res en latin,
chose en français, ou roba en italien,
etc.
Mais si les plus fréquents sont parmi ceux-là, on peut voir
des outils dans les
basses fréquences. Même la liste des hapax
surprend toujours: dans le Discours de la Méthode on trouve à
la fréquence 1:
aussitôt, sous, parce que, désormais, inégal, proche...
Les liens, s’il y en a, entre fréquence et sens sont loin
d’être clairs. Il reste
beaucoup à chercher. Et je citerai encore
Pascal:
«les sens reçoivent des paroles leur dignité au lieu de
la leur donner. »
5. J’avais annoncé les deux façons de comparer:
— en premier: fréquences des divers mots d’un même texte,
— ensuite: fréquences d’un même mot en plusieurs textes.
Venons-en au second point, pour lequel j’essaierai d’être
très bref.
Première remarque: on a pu dire «tous les mots», mais
on n’osera pas ambitionner
«tous les textes». On choisira des
textes jugés comparables
, et on dira pourquoi.
Voici les deux traités de Guillaume de Saint-Thierry, dont
— 24 — je vous parlais en commençant; ces deux traités sont associés
dans presque tous
les manuscrits, il le sont aussi bien dans les
éditions imprimées, ils traitent du
même sujet, mais de manière
différente: le De dignitate
amoris de manière plus ‘philosophique’,
le De contemplando
Deo de manière plus ‘lyrique’ ou, comme
on dit, ‘mystique’.
Le mot res figure quatre fois dans le De
contemplando et
seize fois dans le De dignitate.
Quatre fois plus fréquent dans
l’un que dans l’autre. Va-t-on se précipiter aux
conclusions?
D’après ce que j’ai pu constater, le raisonnement habituel est
plutôt le suivant: on remarque d’abord que le second traité est
deux fois plus
long que le premier. Deux fois plus long en nom-
bre de lignes — ou mieux encore
en nombre de mots. Grâce à
nos amis de Louvain, je peux préciser: 5373 mots pour
le De
contemplando et 10960 pour le De
dignitate ; deux fois plus long
en vérité (à vraiment très peu près).
Et le raisonnement se poursuit: étant deux fois plus long,
il devrait comporter environ deux fois plus de res , or il
y en a
quatre fois plus; il y a donc entre les deux traités un contraste
très net dans l’emploi du mot res.
Malheureusement tout cela risque d’être fallacieux, pour de
multiples raisons.
En premier lieu, est-il raisonnable de faire comme si le
second traité, deux fois
plus long, devait comporter toutes les
fréquences du
premier multipliées par deux? Simple question:
et les hapax? (au nombre de
plusieurs centaines dans chacun
des deux textes).
N’ayons pas peur de dénoncer les illusions du quantitatif.
J’aimerais ici savoir parler latin, mais quel latin? je ne sais pas
si
l’opposition entre quantus et quot est
classique, mais des
bons index me le diront. En tout cas je peux dire que pour le
mathématicien d’aujourd’hui il importe de distinguer les espèces
du genre
‘nombre’. J’aimerais opposer quotité et quantité.
Le R.P. Busa écrit: «quoties haec vox occurrit» et «quot
— 25 — millia vocum in hoc opere » — et je suis satisfait qu’ainsi soit
souligné le
caractère de nos fréquences: ce sont nombres en-
tiers, qui disent combien de fois.
Dans le Discours de Descartes, chose se
trouve 117 fois.
Le nombre total des occurrences (c’est-à-dire la somme des fré-
quences de tous les mots) atteint 22688.
J’admets qu’on dise alors pour situer le mot visé:
(parmi, ou: pour, ou même: sur; en latin: ex, ou inter)
Rien à redire. On peut même écrire, pour abréger:
Mais pourquoi transformer cette double information en une
seule fraction,
pourquoi faire, comme on dit, la division et même
écrire:
117/22688 = 0, 005156911... (combien de décimales
souhaitez-vous? )
Fractions? Quotients? De quel droit? ou plutôt: quelle si-
gnification donner à
ce quotient?
Certains auteurs appellent cela une fréquence relative ; d’au-
tres, un peu plus prudents: coefficient de fréquence ;
peut-être
conviendrait-il d’aller plus loin encore dans le scrupule, et,
comme font les statisticiens démographes en des circonstances
analogues, désigner
notre 0, 00515... par l’étiquette honnête de
quotient de fréquence.
Mais l’étiquette ne suffit pas: avoir nommé ‘quotient intel-
lectuel’ ce que tout
le monde sait, ou devrait savoir, n’a pas
empêché les abus. Ce qui compte, c’est
la signification.
On a recensé 100 occurrences pour un total de 20000 (j’ar-
rondis les données
concernant chose dans le Discours de la
Mé-
thode).
Résumer 100/20000 en 0, 005, c’est laisser entendre que
sont équivalentes toutes
les informations:
pour 200, 5 pour 1000, 50 pour 10000, 5000 pour
million, etc.
Mais les fréquences sont-elles proportionnelles à la longueur
du texte? Comment répondre avant une enquête approfondie sur
le terrain?
On peut assurer cependant qu’il est impossible que toutes
les fréquences soient
proportionnelles (entre elles et donc à leur
total) à la cause de ce que nous
savons des gammes des fréquences.
Aucune gamme de fréquence ne peut se déduire
d’une autre
gamme par simple multiplication: il y a toujours des basses fré-
quences (et en particulier toujours des hapax). Peut-être y a-t-il
proportionnalité (au moins approchée, même grossièrement)
pour les très hautes
fréquences; encore faudrait-il le vérifier.
Que faire, en attendant? Diverses procédures, empruntées
à la statistique la plus
classique, sont couramment utilisées. Né-
gligeons les détails techniques,
cherchons seulement à compren-
dre les idées directrices, pour pouvoir juger des
circonstances où
la méthode est utilisable dans le domaine lexical.
Si dans un texte de vingt mille mots on compte cent occur-
rences d’un certain
vocable, combien y aura-t-il d’occurrences
pour un fragment de cinq mille mots (le
quart du texte)? On
pourrait faire des expériences. Il est plus économique
d’imaginer
tous les fragments possibles, toutes les façons de choisir cinq
mille objets parmi vingt mille — et d’en faire le catalogue a
priori.
C’est ici qu’intervient l’appareillage mathématique — car le
nombre des choix est
inimaginablement grand. Mais on peut
calculer.
Dans l’immense population des fragments, ceux qui con-
tiennent exactement 25
occurrences ne constituent qu’environ 9
pour cent du total. Ceux qui en
contiennent 24 à peine moins.
Par contre, bien entendu, ceux qui n’auraient aucune
occurrence,
ou bien ceux qui les auraient toutes ne représentent qu’une in-
fime fraction des possibles (on dira: il y a très peu de chances
de les
rencontrer).
Il est permis de dire: pour la grande majorité des fragments
— 27 —possibles, le nombre des occurrences ne s’écarte pas trop de 25.
Mais que signifient ‘majorité’, ‘pas trop’? Depuis Jacques
Bernoulli, on sait
donner des précisions numériques (ce sont les
diverses formes de ce qu’on appelle,
assez malencontreusement,
les lois des grands nombres).
Ici, par exemple, on dira: les trois quarts des fragments de
cinq mille mots
comportent entre 20 et 30 occurrences.
Mais si trois quarts semble une trop faible majorité, on dira
par exemple: les
fragments qui comportent moins de 12 occur-
rences et ceux qui en comportent plus
de 39, ne représentent,
ensemble, que trois millièmes de la totalité des
possibles.
Je vais assez vite, pardonnez-moi, mais tout cela est très
classique. Le point
d’arrivée est fort clair:
1) on sait qu’on n’a pas le droit d’énoncer la propor-
tionnalité, d’appliquer ce qu’on appelle encore parfois la ‘Règle
de Trois’: s’il
y a cent occurrences pour vingt mille mots, il y
en aura vingt-cinq pour cinq
mille;
2) on sent qu’on devrait assouplir la règle et dire seule-
ment «à peu près vingt-cinq». Mais quel est ce peu ?
3) le calcul donne une marge (entre 12 et 39, par exem-
ple) avec une mesure de
l’incertitude associée (trois millièmes
en dehors).
C’est un peu compliqué, mais c’est à ce prix qu’on peut
raisonner.
Je reviens, une dernière fois, aux deux traités de Guillaume.
Rappelez-vous les chiffres (en les arrondissant un peu, pour
aller plus vite):
Cette répartition mérite-t-elle qu’on s’étonne? (ou, comme
on dit pudiquement: la
différence est-elle significative?)
Calculons! imaginons toutes les façons de découper 15 mille
mots en deux
fragments inégaux de 5 et 10 mille, et voyons
comment peut fluctuer la répartition
des 20 occurrences. On
trouve que la proportion des cas où le fragment le plus court
contient moins de 5
occurrences est de quelques cent-millièmes.
Le calcul ne me dira rien de plus. A moi maintenant de
décider : ce n’est pas le calcul qui me dira si l’écart est
signifi-
catif, c’est moi qui dois prendre mes responsabilités. On voit
bien
les deux risques contraires: si je suis exigeant, c’est-à-dire
si je ne considère
comme remarquables, étonnants, significatifs,
etc. que des écarts assez grands, je
risque de laisser passer des
choses intéressantes; mais si, en sens inverse, je
retiens comme
remarquables et dignes d’étude textuelle, de trop petits écarts,
j’aurai plus de travail et je risque de retenir bien des faits qui,
comme on
dit, sont simplement l’effet du hasard.
Tout statisticien manoeuvre entre ces deux risques — et
doit le savoir.
6 Inutile, je pense, d’ajouter que si j’avais à examiner le
vocabulaire de notre
Guillaume, je ne me contenterais pas d’un
seul vocable. Et les calculs
deviendraient plus complexes. Mais
je n’avais en vue que les idées fondamentales,
que pour terminer
je résume:
—· tout l’art est de maîtriser les à-peu-près;
— chaque fréquence prend place dans la gamme;
—se méfier des pourcentages et de la proportionnalité;
— l’un des meilleurs statisticiens de la chose littéraire,
G.V. Yule, disait «o
exemplum parvum sero te amavi ». Il ne-
faut pas avoir la superstition des ‘grands
nombres’;
— lecalcul statistique, c’est un peu le chien du chasseur:
il vous aide, mais
c’est vous qui tirez;
—plutôt qu’un règlement détaillé et tatillon, j’aimerais
qu’avec Benoît de Nursie
nous cherchions « quae sunt instru-
menta bonorum operum» ( Reg. cap. IV).
Et tout ceci, enfin, pour susciter des débats. Merci d’avoir
été patients.