La nouvelle Analyse Géométrique
Leibniz a essayé tout au long de sa vie de poser les fondements d’une
Analysis Situs différente de l’Algèbre cartésienne. Les équations auraient réduit
au langage de l’Algèbre une partie de la Géométrie: celle qui étude les magni-
tudes des lignes, des figures et des corps. Mais il resterait une autre partie,
celle qui tient aux lieux géométriques et aux méthodes de recherche d’Appol-
lonius. La Geometria Situs reste pour Leibniz indépendante des relations quanti-
tatives, voire de la Géométrie des magnitudes. Il faut donc construire un nou-
veau système de signes, la Caractéristique Géométrique, dans le but d’exprimer
les relations de position des objets géométriques entre eux par le moyen des
symboles non algébriques qu’il commence à inventer, après une Analyse des
notions géométriques. Ce projet, déjà formulé en 1676, est commencé en 1679.
On a montré ailleurs1 que ce genre de recherches ont poussé Leibniz vers la
moderne Topologie. Plusieurs propriétés topologiques (intérieur, extérieur,
frontière, connexion, etc.) ont été définies et analysées dans les fragments leib-
niziens concernant l’Analysis Situs. Parmi elles, la notion de continu.
Pour le présent exposé on a choisi quelques fragments inédits où Leibniz
s’applique à définir la notion de continu géométrique. Ces travaux comportent
des voies de recherche très différentes que celles qui ont été suivies par Leib-
niz lors de sa découverte du Calcul Infinitésimal. Quoique les résultats obtenus
soient secondaires par rapport aux essais concernant le Calcul des Différences
et le Calcul Intégral, ces fragments nous montrent des méthodes semblables à
celles de la Théorie des Ensembles, de même que des idées tout à fait remar-
quables pour le XVIIe siècle.
L’Analyse des notions comme méthode de recherche
Avant de faire le commentaire du contenu de ces manuscrits, il faut tenir
compte de la méthode de recherche utilisée par Leibniz lors qu’il s’agissait de
construire la Characteristica Situs, et non la Caractéristique des magnitudes, dont
l’Arithmétique, l’Algèbre et le Calcul Différentiel sont les parties les plus
développées chez Leibniz. La Characteristica Situs vise à une symbolisation des
relations qualitatives en Géométrie (être dans, être dehors, être semblable, être
connecté à, être voisin à, etc.) en faisant abstraction des propriétés quantita-
tives. Le fragment LH XXXV, I, 14, Bl. 78r, inédit daté vers l’année 1695
selon le Kronologischer Katalog du Leibniz-Archiv de Hanovre, établit cette distinction d’une manière très claire:
In hoc Calculo Situs, literae A, B non magnitudines sive numéros, sed
puncta vel punctorum loca designabunt; et loco aequationum, determina-
tiones, loco proportionum, similitudines adhibentur2.
Cette différence n’est sans conséquences quant au sujet considéré dans cet
exposé. L’infini appartient au domaine des magnitudes et des nombres au lieu
que le continu se rapporte aux formes, aux qualités, voire à la Topologie, par
opposition à la Géométrie Métrique. On n’a aucun besoin de la notion de
nombre ni de celle de quantité pour essayer de définir le continu géométrique :
il s’agit plutôt d’une question concernant la Géométrie Qualitative que Leib-
niz envisage de construire par le moyen de son Analysis Situs.
A son tour, la méthode de recherche est différente. L’objectif final reste la
Characteristica Situs, c’est à dire la formalisation, par le moyen de lettres et de
signes spécifiques, des relations de position entre les objets géométriques. Mais
il faut d’abord analyser les notions concernées par la Geometria Situs: l’Analysis
Situs précède la Characteristica Situs. Ces deux genres de recherches, de même
que les démonstrations qui sont menées à terme avec les nouveaux caractères,
composent la Geometria Situs.
Comment accomplir l’analyse des notions qualitatives de la Géométrie, et
tout d’abord celles de lieu, situs, ligne, surface, corps, angle, etc. ?
Leibniz a énoncé3 une méthode précise pour mener à terme ce genre
d’analyse. Il s’agit d’une méthode générale, valable pour chacune des parties
de la Caractéristique universelle : par conséquent, elle doit aussi être valable
pour construire la Characteristica Situs. On peut résumer cette méthode de la
manière suivante:
1. Il faut analyser les termes de chacune des propositions géométriques, et
notamment des axiomes, des notions communes et des définitions enoncées
par Euclide au début de chaque livre des Eléments.
2. Il faut poser de nouvelles définitions, plus simples et plus parfaites,
pour les termes déjà définis par Euclide. Il faut, en plus, proposer des défini-
tions pour les termes non définis, mais utilisés tout au long des démonstrations
géométriques. Lorsqu’on trouve dans les Eléments quelques définitions impar-
faites, il faut s’essayer avec des idées différentes. Par exemple, au lieu de la
définition du point donnée par Euclide, et considérée par Leibniz comme fau-
tive du point de vue logique, on peut considérer, parmi d’autres, la suivante:
Punctum est quod in extenso simplicissimum est4.
Les requisita de la notion de point seraient, suivant cette définition, ceux
d’extension et simplicité; il faudrait, à son tour, analyser les requisita possibles pour ces deux notions, et ainsi de suite.
L’Analyse des notions est valable au fur et à mesure qu’elle nous permet
de trouver une chaîne de définitions nouvelles et plus utiles pour la démon-
stration. Leibniz est conscient de la pluralité des définitions possibles pour une
seule notion:
Ejusdem definiti multae possunt esse definitiones5.
Il s’agit donc de trouver un ensemble ou système de définitions nouvelles
qui réduisent, par exemple, les notions de point, droite, plan et espace à une ou
deux notions plus générales: en 1679 Leibniz aura succès dans ce projet-là, car
il est arrivé, après plusieurs essais où l’on prenait comme notions fondamen-
tales quelques autres, à définir ces quatre notions en termes de congruence. Quel-
ques ans plus tard on le voit accomplir des recherches en partant de la notion
de similitude, de même que de la relation d’homogénéité. On se tromperait si l’on
prend quelqu’un de ces essais comme expression de la véritable pensée de
Leibniz en Géométrie. Il faut bien tenir compte du caractère d’essai de ce
genre d’écrits, bien que quelques définitions reviennent souvent: on y peut
supposer le trait d’hypothèses stables chez Leibniz.
Il n’a jamais publié ce genre de recherches et, après l’échec de sa lettre à
Huygens le 10 septembre 1679, on n’en trouve que très peu de mentions dans
sa correspondance avec des mathématiciens. On ne peut pas, par conséquent,
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lui attribuer une ou autre option définitive pour un tel système de définitions.
Parmi ses manuscrits on ne trouve pas un essai qu’on pourrait considérer com-
me celui où l’on exprime les fondements de la géométrie leibnizienne. Mais on
y trouve invariablement le même projet et la même méthode pour y aboutir.
L’Analysis Situs terminée, on aurait découvert un système de notions plus sim-
ples et plus générales qui nous permettrait définir chacune des notions utili-
sées par les géomètres antérieurs. La méthode analytique nous permet accom-
plir des progrès dans la recherche de notions plus simples que celles que nos
anciens nous auraient fourni.
L’analyse de la notion de continu
Leibniz applique cette méthode à l’analyse des notions telles que le situs,
l’extension, la ligne, la voie, etc.: ce qui le conduira vers la notion de continu. Il
s’essaie à une telle analyse des termes plusieurs fois pendant sa vie; et on peut
remarquer des progrès accomplis quant à la considération du continu.
Le 1er août 1679, par exemple, lorsqu’il écrit son premier brouillon de la
Characteristica Geometrica du 10 août7, il définit la Géométrie comme «Scientia
extensi»8. A son tour, la notion d’extension peut être analysée si l’on a recours
à la notion de continu:
Extensum autem est totum continuum cuius partes sunt coexistentes9.
On trouve plusieurs fois cette définition d’extension parmi les écrits de
Leibniz. Au contraire que chez Descartes ou chez Spinoza, on peut bien s’es-
sayer à analyser la notion d’extension en décelant, par exemple, ces quatre
requisita: tout, partie, continu et coexistence.
Première conclusion: pour Leibniz, et cela déjà en 1679, le terme continu
nomme un genre dont l’extension n’est que l’une des espèces. Conséquence
immédiate, suivant la logique aristotélicienne de termes dont la réduction aux
Calculs logiques Leibniz essayait à l’époque: la Science du continu, si quel-
qu’un arrive à la produire, sera plus générale que la Géométrie, qui se réduit à
la Science de l’extensum. Bien sûr: le tout, la totalité, est encore plus général que
le continu. Si l’on veut analyser la notion de continu il faut donc se ramener à la
relation tout/parties.
Que dire de la coexistence? Une deuxième conclusion est claire: en plus
du continu géométrique (dont les formes plus connues sont les lignes, les sur-
faces et les corps géométriques) existe un autre continu, déterminé par la non-
coexistence des objets. Il s’agit, bien sûr, du temps, qui n’est pas objet de la
Géométrie, malgré qu’il soit, tout comme l’espace géométrique, une espèce du
continu. La Science du continu enveloppe donc et la Géométrie et la Dynami-
que, voire la science de l’espace immobile et la science du mouvement dans le
temps. La question du continu n’appartient seulement à la Géométrie, ni
même plus à la ligne droite (R, en termes modernes), mais autant à l’espace
qu’au temps. Le fragment LH XXXV, I, Nr. 14, Bl. 99, dont la date n’est pas
connue, exprime d’une manière très claire cette conception leibnizienne du
continu:
Extensum est continuum coexistentium seu in quo plura coexistunt. Tem-
pus etiam continuum est sed non coexistentium, sic et Motus.
L’analyse de la notion de non-continu: l’angle comme exemple
En 1679 Leibniz est conduit vers la notion de continu par deux autres
voies de recherche. La première prend comme objet d’analyse l’une des
espèces du continu, la ligne, pour essayer d’en tirer des propriétés générales
valables pour le genre par la voie de l’induction:
Via autem nihil aliud est quam locus continuus successivus. Et via puncti
dicitur Linea10.
La ligne est une espèce, assez particulière, du continu. Pour essayer d’ana-
lyser la notion de continu on peut chercher ce qui correspond à cette notion
dans la ligne, et notamment dans la droite. Leibniz laisse de côté, d’une façon
provisoire, les autres espèces du continu (le temps, le mouvement, les surfaces,
les corps) et s’essaie à la seule analyse des lignes continues, en énonçant la
propriété suivante:
Via est continuum quaelibet eius pars extrema habet cum alia anteriori
atque posteriori parte communia11.
Cela va lui permettre de donner une première définition du continu, sui-
vant cette voie de recherche:
Continuum est cuius partes habent terminum communem12,
mais il faut tenir compte, pour comprendre bien la méthode de travail de
Leibniz, qu’il ne s’agit pas d’une définition isolée, mais du début d’une chaîne de
définitions:
Continuum est cuius partes habent terminum communem. Extensum est
continuum cuius partes simul existunt. Punctum est quod terminus extensi est,
partem autem non habet. Linea est quod partes habet quarum termini com-
munes sunt puncta. Superficies est quod partes habet, quorum termini com-
munes sunt lineae. Corpus est quod habet partes quorum termini communes
sunt superficies13.
Leibniz semble être satisfait d’un tel ensemble de définitions en 1679:
plusieurs fragments de cette année nous montrent la même définition du con-
tinu:
Continuum est (totum) cuius partes habent terminum communem14.
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On peut donc conclure que la première voie de recherche conduit Leib-
niz en 1679 vers une analyse possible de quelques concepts géométriques (con-
tinu, extension, point, ligne, surface et corps), qu’on réduirait aux principes
suivants: tout, partie, terme, commun, dont les combinaisons nous permettent
de définir chacune des notions géométriques précédentes. L’intérêt d’une telle
analyse est plutôt philosophique. Les requisita qu’on a trouvé sont encore trop
généraux et, par conséquent, il faut essayer de changer la voie initiale, si l’on
veut obtenir des résultats plus intéressants pour la science géométrique. Leib-
niz n’introduit jamais les caractères que lorsqu’il croit être arrivé au point
d’analyse juste pour l’objet en question.
Si l’on considère maintenant la deuxième voie de recherche, caractérisée
par l’étude de la notion de non-continu par le moyen de son espèce angle, il
faut mentionner le fragment suivant, assez important pour notre objet:
Magnitudo est continuum, quod habet situm; Angulus autem continuum
non est. Porro ad continuum duo requiruntur, unum ut duae quaevis ejus
partes totum aequantes habeant aliquid commune, quod adeo pars non est;
alterum ut in continuo sint partes extra partes, ut vulgo loquuntur, id est ut
duae ejus partes assumi possunt (sed non aequantes), quibus nihil insit com-
mune, ne minimum quidem. Ita rectae AB [voir fig. 1] duae partes assumi
possunt AC et BD, nihil plane quod ipsi rectae insit commune habentes, ne
punctum quidem. Sed duae quaevis partes aequantes, ut AC et BC, commune
habent, nempe C. At anguli AEB tales partes sumi nequeunt, nam AEC et
BED anguli [voir fig. 2], qui sunt ejus partes, saltern habent punctum E com-
mune; imo vero revera Anguli in ipso sunt puncto, vel saltern ad ipsum, cum
idem sit angulus, quantulaecumque sint rectae, sitque adeo nihil aliud quam
inclinatio exeuntium linearum, uti velocitas spectatur in statu mobilis loco suo
exire jam tendentis, etsi nullos adhuc fecerit progressus15.
Une droite AB peut être divisée en deux parties AC et BC (ou AD et DB)
dont l’union reste l’ensemble AB, mais dont l’intersection n’est point vide, ni
Fig. 1 Fig. 2
même plus une partie, mais un point: C (ou D); et cela pour chaque partition
de AB en deux parties complémentaires.
La ligne droite jouit encore d’une autre propriété, qui permet de la dis-
cerner de l’angle. Une droite AB permet le choix de deux parties (par exemple
AC et DB) dont l’intersection est vide. Au lieu que, dans l’angle AEB, si l’on
prend deux sub-angles quelconques, par exemple AEC et DEB, son intersec-
tion n’est jamais vide : le point de discontinuité E appartient (il est terme com-
mun) à chacun des sub-angles de l’angle AEB. Leibniz essaie donc de ca-
ractériser les points de discontinuité, et par conséquent le non-continu, par le
moyen de techniques qu’il faudrait ramener aujourd’hui à la théorie des
ensembles et à la théorie des partitions.
Il est certain qu’il n’arrive jamais à la définition topologique contempo-
raine du continu. Sous le nom «continu» il a fait des recherches plus proches à
l’analyse des notions actuelles de compacité et surtout de connexion. Les deux
fragments suivants nous en fournissent un exemple:
60: Inter duo quaevis congrua assumi possunt infinita alia congrua, nam
unum in locum alterius servata forma sua transire non posset nisi per con-
grua
61: Hinc a quolibet puncto ad quolibet punctum duci potest linea. Nam
punctum puncto congruum est.
62: Hinc et a quolibet puncto per quolibet punctum duci potest linea.
63 : Linea duci potest quae transeat per puncta quotcunque data.
64: Eodem modo ostendetur per lineas quotcunque datas transire posse
superficiem ...16.
ou, bien:
Linea est puncti via, seu locus continuus successivus. A quovis puncto ad
quodvis, via est. A quovis puncto ad quodvis per quodvis via est. A puncto
uno ad aliud lineae diversae duci possunt. Esto a puncto A ad punctum B
linea AB. Jam extra AB sit punctum C, dabitur via nova ACB17.
La connexion par arcs est très clairement exprimée, autant dans le frag-
ment de 1679 que dans celui de 1714: ce genre de formulations est constant
parmi les fragments géométriques de Leibniz. Il s’agit d’axiomes, implicites à
l’époque, dont les géomètres avaient constamment recours tout au long de
leurs démonstrations. L’analyse leibnizienne des notions, et notamment de
celle du continu, lui a permis de trouver et de formuler ce genre de présuppo-
sitions, trop générales pour en être conscient à l’époque, mais que pour Leib-
— 77—
niz constituent autant de questions appartenant à la Géométrie qualitative
qu’il a nommé Geometria Situs.
Il ne s’agit donc de chercher chez lui un précurseur de la définition topo-
logique actuelle du continu. Son rapport à la Topologie est plus profond et
concerne sa méthode et son langage: tous deux non habituels à l’époque.
Une dernière remarque, assez importante par rapport au titre du présent
exposé : on a constaté dans les fragments mentionnés, et on en pourrait apporter beaucoup plus, qu’il est possible une analyse
de la notion de continu tout à
fait indépendante de la considération de l’infini, et en général des magnitudes.
On va terminer en soulignant ce dernier point, à l’occasion d’une nouvelle
voie de recherche des fondements de la Géométrie chez Leibniz.
La notion de transformation continue chez Leibniz
On a déjà établi que le temps et le mouvement, en plus de la ligne et des
objets géométriques en général, constituent d’autres espèces de continu, dont
les parties ne sont plus coexistantes. Le continu se montre aussi comme
mouvement, et notamment comme succession.
Leibniz a suivi cette autre voie de recherche, en considérant le continu
par rapport au mouvement, mais sans avoir recours aux quantités ni aux ma-
gnitudes. Le paragraphe 60 du fragment mentionné en note 16 nous donne un
premier exemple de la clarté de Leibniz lorsqu’il s’agit de définir ce qu’on
appelle aujourd’hui transformation continue, voire homéomorphisme. Mais on
en trouve des fragments encore plus précis, comme le passage inédit et daté en
1691:
Duorum Statuum diversorum unus ex alio fieri potest per mutationem
continuam. Si diversis illi status sint similes inter se, mutatio continua talis
esse poterit ut transeat per meros status similes extremis et ea transibit per
omnes status similes intermedios, seu minus diversos ab extremis quam
extremi sunt inter se; et quidem si simplicissima est non nisi per solos inter-
medios alioqui transibit plus semel per eundem quod non esse opus mox pate-
bit. Mutatio continua potest esse et similis, etsi sit per non similia, quod fit, si
transitus ab A ad E per C similis transitioni ab A ad C per B et a C ad E per
D et ita porro subdividendo: quo posito necessarium est status per quos tran-
situr esse intermedios seu minus diversos ab extremis quam extremi inter se,
alioqui nunquam absolvetur transitus. Si mutatio continua sit similis secundum
unam assumptionem, ut si sit mutatio ABCDEFGHL, et sit AEL ~ ACE ~
ABC et ita porro, erit ABC ~ BCD.
Mutatio similis seu uniformis, et similium si praeter extrema adhuc per
unum transit simile, transit per mera similia intermedia, intermedia inquam
seu minus distantia ab extremis quam haec inter se. Hoc enim praestat omnis
mutatio uniformis. Mutatio determinata inter similia et uniformis per similia,
ac proinde vicissim mutatio uniformis per similia, est unica seu determinata.
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In dissimilibus non semper datur determinata mutatio, v. gr. ex quadrato in
circulum concentricum; imo nec uniformis. Datur tamen determinata mutatio
in dissimilibus, si omnia determinantia in statu, a quo et in statu ad quem
singula singulis sint similia et respondentia in respondentia mutentur muta-
tione uniformi per similia, sint eadem utrobique, proportio servetur. Ita circuli
determinata est mutatio in Ellipsin datam, determinatam voco mutationem
cum determinata sunt per quae fit transitus18.
On peut voir que les recherches leibniziennes sur la notion de mutatio con-
tinua comportent des conséquences pour la Géométrie, mais aussi pour la Phi-
losophie, notamment en ce qui concerne le principe de continuité du système
de Leibniz et l’isomorphisme entre macro- et microcosme. Si l’on considère
seulement l’exemple proposé à la fin du passage antérieur, celui de la transfor-
mation continue du cercle en ellipse, la thèse fondamentale affirme l’existence
d’un état intermédiaire entre deux figures comme celles-là; et cela à chaque
moment de la transformation géométrique, dont les origines appartiennent à la
Géométrie Perspective.
Deuxième affirmation: entre deux figures semblables il existe toujours
une transformation continue qui projette l’une sur l’autre. Mais il peut de
même exister un tel genre de transformation entre deux figures non sembla-
bles, s’il existe une correspondance biunivoque entre elles (en termes leibni-
ziens: respondentia in respondentia mutentur).
L’hétérogénéité entre le cercle et l’ellipse, par rapport à la géométrie clas-
sique, peut être dépassée si l’on accepte les axiomes de continuité dont Leibniz
va faire le principe de la Géométrie, et dont l’expression la plus simple reste la
notion de mutatio continua.
Leibniz essaie même d’introduire quelques signes pour caractériser et
définir la notion de mouvement continu. Le succès d’une telle tentative reste
très relatif, mais il est frappant de suivre tout au long de ses essais géométri-
ques l’invariabilité de son projet d’exprimer par le moyen de signes non algé-
briques, mais géométrico-ensemblistes, quelques notions qu’à l’époque per-
sonne n’essayait d’étudier sans l’aide du langage de l’Algèbre ou celui du Cal-
cul Infinitésimal. Même dans ses recherches visant la définition de la mutatio
continua on ne trouve presque jamais un rapport entre les notions d’infini et de
continu. Leibniz est convaincu de la possibilité d’analyser la notion de mouve-
ment continu ayant recours à d’autres techniques, en plus de celles qui pro-
viennent du Calcul Infinitésimal. Il faut accomplir une analyse qualitative du
continu et dans ce but on n’a pas besoin du langage infinitésimal: celui-là
— 79—
dépend de la Géométrie des magnitudes, quoiqu’infinies. Mais il existe chez
Leibniz un autre genre de recherche, assez peu connu parmi les historiens de
la science et des mathématiques, dont l’importance méthodologique, concep-
tuelle et philosophique reste très grande.
Il est vrai que les résultats obtenus dans la quête d’une Géométrie quali-
tative ont été bien plus minces que ceux que Leibniz lui même a remporté en
faisant usage du langage de l’Algèbre ou des techniques d’intégration et de
différentiation. Mais il faut tenir compte de la nouveauté du projet de la Charac-
teristica Situs, à l’époque du plein essor de la Géométrie Métrique. L’influence
de ce genre de recherches leibniziennes est restée plutôt philosophique; l’iso-
morphisme entre le microcosme et le macrocosme devient fondé et certain à
l’aide de ses recherches géométriques. Mais il s’agit alors d’une autre espèce de
continu, celui de la matière et du temps, et non plus du continu géométrique,
le seul qu’on a considéré dans cet exposé.